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LIBRES COMME DES OISEAUX ET BEAUX COMME DES FLEURS

Is 49, 14-15 ; I Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34
Huitième dimanche du temps ordinaire, année A – (1er mars 1981)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois


Gratuité de la beauté

"Nul ne peut servir deux maîtres. Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent". Frères et sœurs, en méditant sur ces paroles de l'évangile qui nous est proposé par la liturgie, j'essayais d'imaginer les innombrables sermons bardés de mauvaise conscience et les invectives et les protestations véhémentes contre la richesse, le mauvais partage des biens, le chômage et l'égoïsme des pays occidentaux vis-à-vis des autres peuples qui sont en voie de développement ou de sous-développement, toutes choses qui sont vraies comme des données de fait que nous voyons tous les jours et souvent d'ailleurs beaucoup plus proches que nous ne l'imaginons. Et de fait cette parole : "Vous ne pouvez servir Dieu et l'argent", peut servir d'exutoire à toutes ces rancœurs que nous portons en nous-mêmes.

Et pourtant, je ne vous parlerai pas aujourd'hui de cela parce que, aussi paradoxal et aussi brutal que cela puisse paraître, cette parole du Seigneur n'a pas grand-chose à voir avec les problèmes économiques, sociaux et politiques, dans lesquels nous nous débattons. Et je dirais même qu'il faut bien prendre garde de ne pas se laisser "récupérer". En effet, il y a peut-être une manière de prêcher une forme de charité que l'on pourrait réaliser en faisant une péréquation générale des comptes en banques, ce qui serait peut-être une "récupération" de la force de cet évangile. Nous avons parfois une manière de penser que l'on pourrait "résoudre" par nous-mêmes le problème de la richesse et qu'alors nous serions pour ainsi dire justifiés, car nous aurions fait la paix les uns avec les autres ! Mais précisément par quel moyen ? par le moyen de Mammon. Il faut savoir qu'il y a souvent dans notre cœur une revendication un peu facile de certaines paroles du Seigneur que nous récupérons en les détournant de leur sens et an nous disant : "Si l'on faisait un compromis à l'amiable sur le partage des richesses, peut-être que tout irait bien !" Or, je vous demande si, lorsque nous cédons à ce genre de raisonnement, nous ne sommes pas en train de penser que nous pouvons par nous-mêmes faire le bonheur des hommes entre eux avec ce maître que le Seigneur nous demande de ne pas servir et qui est l'argent, Mammon. Et c'est pourquoi je vous suggère de considérer en vérité la parole du Seigneur : "Vous ne pouvez servir deux maîtres".

C'est clair et net. Et toute tentative de compromis est sans doute la pire trahison car Jésus est absolument formel ! Mais alors, que veut nous dire Jésus ? Va~t-il falloir se lancer dans une utopie complètement irréaliste ? Après nous le déluge. Rien n'a d'importance. On peut gaspiller, on peut tout donner. On verra bien ce qui arrivera. N'est-ce pas l'irréalisme érigé en système ? Bien sûr, certaines personnes individuellement, se sont lancées dans cette aventure, par exemple ceux qui font des vœux religieux, quand ils veulent vraiment les vivre. Mais, dans ce cas, l'Église dans sa sagesse, exige que ces personnes n'engagent que leur propre vie et pas celle d'un conjoint ou de ses enfants.

Alors, on se sent comme impuissant devant cette parole. Ou bien on en prend son parti : de toute façon, on n'y arrivera jamais et donc on continue comme si de rien n'était. Ces formes sont des exagérations sémitiques et l'on continuera à traiter les affaires avec de l'argent et à vivre tant bien que mal, en essayant de servir les deux maîtres, tantôt l'un, tantôt l'autre, dans la mesure où ça nous arrange. Ou bien on essaiera de se lancer dans un système d'irresponsabilité totale où l'argent sera refusé systématiquement et où logiquement on finira par se couper du reste de la société.

Mais le Seigneur est-il venu nous mettre devant une situation aussi radicalement difficile et aussi insoluble ? Je ne le crois pas. En effet, si nous lisons les exemples auxquels le Christ se réfère dans ce texte pour illustrer l'attitude économique qu'Il attend de nous, il apparaît qu'à aucun moment il n'est question de paupérisme ou de misérabilisme érigés en système et imposés à ceux qui voudraient le suivre. Au contraire, on dirait que le Christ à travers l'exemple des oiseaux et des lys des champs, veut développer l'image d'une civilisation de consommation qui en a tous les avantages parce qu'on est parfaitement satisfait : en effet, les oiseaux du ciel trouvent toujours de quoi se nourrir et les lys des champs resplendissent de toute leur beauté. Mais, en plus, en prime, on n'a aucun ennui de cette civilisation de consommation, car les oiseaux n'ont pas besoin de bâtir de greniers et les lys des champs ne filent ni ne tissent. Il y a vraiment de quoi rêver. C'est la civilisation du plein épanouissement économique sans aucun travail. C'est l'abondance à l'état absolu, sans aucun souci de production.

Alors, où Jésus veut-il en venir ? Pour le comprendre, il faut voir ce qu'Il voulait dire à ces foules assemblées autour de Lui. Il est, Lui, le Royaume de Dieu, Il est la vie et l'amour de Dieu qui fait irruption dans notre monde, sur notre terre. Or, cette terre vit selon un certain régime, une certaine "économie" : régime d'usure parce que le monde s'use avec son désir, régime de rareté nous en savons quelque chose, c'est ce qui fait que les prix augmentent, régime dans lequel il faut accepter de vivre les uns avec les autres et c'est pour ça qu'il y a des échanges économiques, régime de vie dans lequel il faut arriver à survivre en puisant au fur et à mesure dans les ressources de ce monde pour essayer de construire quelque chose qui de toute façon est bancal et même voué à la mort. L'idée de sauver le monde en tant que monde est une utopie tout à fait irréalisable. Le monde, à partir du moment où il est marqué par un destin de mort et de péché est une réalité qui passera par la mort et nous n'y pouvons rien.

Or, c'est tout cela que symbolise l'argent. Il symbolise cette manière dont l'homme essaie à l'intérieur de son existence, avec de petits moyens, d'organiser le monde comme sien, et Dieu sait qu'il s'y prend mal, je n'ai pas besoin de vous en faire le tableau puisque cela alimente nos conversations quotidiennes. Mais c'est un fait et le Christ annonce simplement que ce monde qui porte en lui ses germes de mort est visité par quelqu'un qui est Lui-même venu en ce monde pour lui offrir quelque chose d'autre. A partir de ce moment-là, que nous le voulions ou non, si nous sommes devant le Christ, il faut savoir selon quelle "économie" nous allons vivre. Ou bien nous allons continuer à nous enfermer dans cette économie de l'usure,de la rareté et de la mort progressive, ou bien, au contraire, nous allons accepter de manière tout à fait paradoxale et folle, j'en conviens, mais c'est le prix de la Bonne Nouvelle, nous allons accepter de vivre cette même vie, avec la différence toute simple que voici : nous savons désormais que nous sommes libres, et que cette liberté n'est pas simplement un mot dont on se prévaut pour faire ce que l'on veut selon son humeur et ses caprices, mais qu'étant libres, nous sommes rachetés, sauvés par le Christ, membres du Royaume, et qu'il nous faut témoigner de cette véritable liberté que le Christ nous apporte : c'est de cette manière seulement que nous sommes libres comme les oiseaux du ciel et comme les lys des champs qui resplendissent de leur parure. Dieu veut nous dire par la bouche de son Fils que désormais, même si en nous continue à vivre ce vieil homme qui aura toujours à se débattre avec des problèmes d'argent, l'irruption d'une autre réalité, la générosité et la gratuité absolues de Dieu, la beauté resplendissante de la grâce, plus belle que les lys, s'est accomplie dans notre cœur et dans notre monde par l'annonce du salut. Et il en va de même de cette gratuité de la vie chrétienne infiniment plus généreuse et plus confiante dans l'amour du Père que ne peuvent l'être les oiseaux du ciel qui ne moissonnent pas.

Telle est la force de l'évangile. Vous pensez que c'est utopique et que ça ne changera rien ? Ce n'est pas si sûr, car le plus important, c'est d'abord que notre cœur soit changé en vérité. Mais changer notre cœur n'est pas chose facile, parce que c'est accepter d'être mis réellement en face de cette réalité qui n'est pas une chimère mais que Jésus appelle le Royaume.

Alors, suis-je en train de prêcher une sorte de démission totale par rapport au monde ? S'il suffit de faire une conversion intérieure est-ce encore nécessaire de partager ? Faut-il en se tournant vers le Royaume, faire comme si le monde n'existait plus pour nous ? Je répondrai que oui d'abord, cela peut surprendre. Le fait de nous tourner vers le Royaume va créer en nous une sorte de désintérêt par rapport au monde. Je sais bien que ce que je dis là n'est pas du tout à la mode. Et pourtant, c'est tout à fait vrai. Si, comme chrétiens, nous n'avons pas accepté que ce monde ou nous vivons est frappé de caducité, et voué à la mort, c'est que, inconsciemment, nous continuons à être des serviteurs de l'argent. Il faut que nous acceptions, comme chrétiens, que Dieu ait mis sa main sur nous et qu'Il nous ait tournés vers son Royaume. Ainsi, le Christ peut dire, de manière conséquente : "Cherchez d'abord le Royaume de Dieu", et en disant cela, Il ne demande pas d'abord d'améliorer la terre, non. Ensuite, car il ne peut s'agir d'un désintérêt total du monde, loin de là, puisque le Christ prend soin d'ajouter : "Tout le reste vous sera donné par surcroît". Voilà ce que les chrétiens ont tant de mal à comprendre aujourd'hui. La charité manifestée, le fait de partager ne constitue pas une réserve de "bons points" que l'on accumule pour se préparer un droit d'entrée dans le Royaume des cieux, mais tout geste de bonté et d'amour que nous nous manifestons les uns aux autres, constitue le surcroît du Royaume, c'est-à-dire que c'est le débordement de l'amour et de la vie de Dieu qui a fait irruption dans notre cœur et dont nous devons témoigner et faire déborder sur le monde. C'est bien autre chose qu'une théorie économique.

La mission des chrétiens dans ce monde ce n'est pas de sauver ce monde contre le monde. Qui sommes-nous pour y prétendre ? Le Christ notre maître n'a pas réussi, si tant est qu'Il l'ait voulu. Notre mission c'est de faire déjà resplendir dans la vie de ce monde et dans nos propres cœurs, un reflet de cette splendeur, de cette beauté du Royaume et de liberté comparable à la liberté des oiseaux du ciel.

Nous entrons bientôt dans un temps de carême, c'est-à-dire un temps de conversion. Et nous allons baptiser deux enfants Sophie et Ghislain. Ces signes nous ramènent au cœur de l'existence chrétienne : il nous faut chercher le Royaume et laisser Dieu nous donner le surcroît. Ayons à cœur d'être des hommes tournés vers le Royaume. Car plus nous serons tournés vers le Royaume, plus le surcroît d'amour et de vie de l'Esprit en notre cœur rayonnera sur ce monde, lui apportant aussi notre propre usure, les premiers reflets de ce qui resplendit éternellement sur la face du Christ : la liberté, plus absolue que la liberté des oiseaux du ciel et la beauté de la grâce, plus belle que les lys des champs.

AMEN

 
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