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L'ÉVANGILE EST-IL UN TRAITÉ D'ÉCONOMIE POLITIQUE ?

Is 49, 14-15 ; I Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34
Huitième dimanche du temps ordinaire, année A – (26 février 1984)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois


Ils ne sèment ni ne moissonnent !

F

 

rères, regardez les oiseaux du ciel, ils ne sèment ni ne moissonnent ; ne vous inquiétez donc pas. Regardez les lys des champs, ils ne tissent pas, et ils sont bien mieux habillés que Salomon lui-même dans toute sa splendeur ; ne vous inquiétez pas du lendemain. Demain s'inquiétera de lui-même".

En méditant cette page d'évangile, je ne sais pas si c'est sous le fait du malin démon de l'actualité, mais je me demandais s'il ne fallait pas se mettre à chanter avec les oiseaux, avec les lys des champs, s'il ne fallait pas se mettre à crier "vive la crise". A quoi bon se faire du souci ? Si tout est aussi merveilleux que le Christ le dit, si ceux précisément qui ne font rien sont plus gâtés que tous les autres : si le cycle même de la nature nous apprend qu'en réalité tout le mal que nous nous donnons ne sert à rien et si le Sauveur lui-même vient authentifier, de la force même de sa révélation, le fait qu'il ne faut s'inquiéter de rien : "tout va bien, tout se passe admirablement bien", alors nous avons là un merveilleux petit traité d'économie politique qui culmine dans une insouciance délicieuse. A quoi bon se faire du souci ? au fond c'est peut-être Yves Montand qui a raison : "vive la crise" !

Je pense qu'en fait, il y a sans doute quelque chose à tirer de tout cela, je veux dire et de l'évangile, et de la crise. Mais comprenez-moi bien, je ne suis absolument pas capable de vous faire un cours d'économie politique, je n'en ai jamais fait, et ce n'est le lieu. Mais, après tout, si le Seigneur a voulu prendre des thèmes tels que ceux que nous venons d'entendre dans cet évangile peut-être cela peut-il nous aider à lire spirituellement, évangéliquement ce qui nous arrive et les problèmes que nous nous posons aujourd'hui. Je ne crois pas que l'évangile contienne les solutions des crises économiques qu'a traversé notre histoire humaine. Ce serait une illusion, mais peut-être l'évangile nous a-t-il donné comme un art de vivre en ce monde, un art de vivre qui consiste sans cesse à rectifier, à purifier, à convertir notre regard et notre agir dans les situations quelles qu'elles soient, et peut être de préférence dans les situations que nous qualifions aujourd'hui si volontiers de "crise" et dans lesquelles nous nous sentons moins sûrs de nous-mêmes. C'est pourquoi il n'est peut-être pas inutile de relire ces événements que nous vivons aujourd'hui, non pour y chercher tout de suite des solutions, mais pour réfléchir avec l'évangile sur ce qui nous arrive.

Il y a tout d'abord une chose à ne pas faire, c'est de croire que le Seigneur a simplement voulu dire des choses très générales : qu'il ne fallait pas se faire de souci, qu'au fond on s'en sortirait toujours, proposant à ce sujet une sorte de parabole : "Regardez les oiseaux, regardez les lys des champs". Tout cela ne serait que de la poésie bonne pour un Galiléen du premier siècle, mais démodée pour nous aujourd'hui qui n'avons pas le temps de regarder les lys des champs ni les oiseaux du ciel, nous qui sommes des gens si sérieusement occupés, si pressés, si productifs. Voyons ! Ces conseils que nous donne le Christ sont de l'ordre du rêve. En réalité tout ceci n'a plus tellement d'actualité, ce qu'il faut c'est penser sérieusement aux choses sérieuses, et puis de temps à autre, on se ménagera une petite plage de loisir à l'église pour réfléchir sur ces belles paroles, et peut-être pour nous élever un peu l'âme, mais sans plus.

Pourtant, si nous y regardons de plus près la manière dont le Christ nous parle est très précise. Que dit-il des oiseaux du ciel et des lys des champs ? qu'ils ne font rien et que c'est peut-être là leur salut. C'est étrange pour nous aujourd'hui de dire que notre salut consiste peut-être à ne rien faire. Voilà qui est terriblement démobilisateur et dangereux, et il serait bon de censurer quelques pages d'évangile pour ne pas troubler la manière dont nous gérons la crise. Pourtant le Christ dit vraiment : " Ils ne filent pas, ni ne tissent ; ils ne sèment ni ne moissonnent. Ne vous inquiétez de rien ". Il est important de comprendre que, dans notre monde actuel, pour la première fois dans l'histoire de l'humanité on essaie de construire une société, une vie sociale presque uniquement sur des réalités d'ordre économique. Ce qui compte, aujourd'hui, c'est de travailler, travailler pour gagner, c'est-à-dire acquérir une certaine autonomie financière, et grâce à cette autonomie financière, atteindre à la possibilité de se réaliser soi-même. Chacun est engagé dans ce processus : gagner, acquérir son autonomie, dépenser, acquérir plus d'autonomie. C'est un circuit dans lequel, bon gré, mal gré, nous sommes pratiquement engagés. Il ne subsiste que quelques îlots cléricaux ou monastiques qui ne rentrent pas tout à fait dans ce genre de préoccupation, mais c'est tellement marginal que ça n'a pas tellement d'importance. En réalité, nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, engagés dans cette affaire. De là à se dire : "au lieu d'avoir une société fondée sur le respect de la personne, sur un certain nombre de grandes valeurs auxquelles croyait la tradition, nous allons réaliser, et c'est le grand projet des sociétés modernes, un ordre économique", il n'y a qu'un pas.

Quand on dit "ordre économique", cela veut dire que les économies des différents pays s'emboîtent les uns dans les autres, et de même les différents secteurs de la production dans un même pays selon leurs intérêts respectifs. Et ainsi, on arriverait à cette merveilleuse chose : moyennant des prestations à peu près justes et égales, tout serait réparti équitablement et correctement. Ce serait alors cette sorte d'idéal vers lequel notre société tend par son travail, par le contrôle des économies et des systèmes monétaires. Cette société mondiale arriverait petit à petit à acquérir une sorte d'équilibre, de stabilité, d'assurance et de fermeté, parce que, économiquement, tous les problèmes seraient réglés. Nous vivons, que nous le voulions ou non, de cet air du temps et, après tout, c'est peut-être intéressant à réaliser ! Et pourtant n'est-il pas tout de même étrange, sans être grand clerc en économie, de vouloir fonder un certain ordre de justice, de paix et d'équilibre, précisément sur des biens qui s'usent. Car, qu'est-ce que l'économie sinon une manière de gérer l'usure du monde ? S'occuper d'économie, c'est s'occuper de biens qui s'usent. Le Christ Lui-même nous le dit : s'il ne faut pas trop se faire de souci, c'est parce que tout cela ne dure pas, même pour les oiseaux, et les lys des champs, cela ne dure qu'un jour. L'économie est la science de ce qui ne dure pas. Et de plus, et cela est une chose nouvelle, l'économie est une science faite par des hommes qui s'usent à user des choses qui s'usent. Car nous-mêmes nous nous usons par notre travail. L'économie est la science des choses qui s'usent et de l'usure de l'homme. Pratiquer cette science redoutable c'est être confronté radicalement, tout le temps, avec tout ce qui subit l'usure et cela vaut même des choses comme la monnaie que l'on pourrait imaginer arbitrairement fixée à un taux, auquel on se tient par convention, mais en fait elle aussi se démonétise, malgré tous les efforts que nous pouvons faire Dans les temps anciens, les Grecs se penchaient au bord des fleuves, et les voyant couler, disaient : "tout s'en va, tout coule, tout est soumis au changement". Aujourd'hui, il n'est plus besoin d'aller au bord de fleuve, il suffit d'aller à la bourse, de voir la flambée des prix ou de remplir nos déclarations d'impôt. Tout s'use et nous nous usons. Le gouvernement s'use et les camionneurs aussi, et tout s'en va, tout se dégrade, tout s'abîme. Et je ne sais pas pourquoi nous mettons une sorte de fol espoir dans cet ordre économique, croyant malgré tout que part nos effort, notre travail, par notre acharnement consciencieux, nous allons sauver ce monde de l'usure. Cela est très étrange ! Et dans un certain nombre de milieux catholiques on répand l'idée que le travail est une sorte de rédemption, peut-être parce qu'on se dépense et que cela sauverait l'homme. Encore faudrait-il prouver que c'est le travail qui va nous sauver. Pour nous sauver, Jésus a souffert sur la croix, il n'a pas travaillé sur la croix, et jusqu'à nouvel ordre, il n'y a pas de sacrement du travail.

Alors, il faut choisir : sur quoi allons nous bâtir notre vie ? allons-nous la bâtir sur des choses qui s'usent, sur des biens économiques et financiers ? Allons-nous la bâtir sur notre propre usure, sur notre propre dégradation à travers tous les efforts et tout le travail que nous faisons ? Pourquoi sommes-nous faits ? pour bâtir un ordre de choses sur des réalités les plus fragiles et qui se dégradent le plus facilement ? Ou bien sommes-nous faits pour chercher le Royaume de Dieu ? Sommes-nous faits pour essayer de créer l'illusion d'un monde qui, un jour marchera mieux parce que tous les ordinateurs et les robots feront le travail à notre place et que nous passerons des heures à siroter du whisky ? Ou bien au contraire, allons-nous essayer de voir à la lumière de l'évangile, la réalité profonde de notre monde qui, à la fois s'use, c'est certain, mais qui, en même temps, par la grâce de Dieu, se construit silencieusement au travers même de cette usure ?

Voilà sans doute le point où l'évangile d'aujourd'hui peut nous amener à réfléchir. Nous n'avons pas à mettre notre espérance dans un salut économique, pas plus que les Israélites ne mettaient leur espérance dans leurs chevaux, ou dans leur armée lorsqu'il s'agissait de combattre contre l'Assyrie ou l'Égypte. Ce n'est pas le but profond de notre vie. Certes, nous avons à vivre dans ce monde qui s'use, mais précisément nous ne devons pas y vivre comme si cela même constituait notre assurance. Le Christ ne nous demande pas d'abord de renoncer à ce monde, de ne plus filer, ni tisser, ni travailler, ni moissonner, mais il nous demande de tisser en sachant que ce tissu s'usera. Il nous demande de moissonner en sachant qu'un jour, nous mangerons ce blé et qu'il faudra recommencer. Nous devons donc avoir toujours devant les yeux une véritable échelle de valeur. Il y a le Royaume de Dieu sur lequel nous pouvons fonder notre assurance, car c'est un fragment de l'éternité, c'est la présence même de Jésus-Christ entré dans le monde. Et cette réalité du Royaume ne s'use pas. Le Christ, au contraire l'a toujours comparé à quelque chose qui pousse et qui grandit. Tel est le cœur de notre vie : alors que nous devrions nous laisser aller à un certain désespoir économique comme les païens, par grâce, le Seigneur nous donne de considérer plus profondément ce monde et Il nous fait voir qu'au cœur même de son usure, il y a quelque chose que Lui seul peut construire. C'est cela d'abord que nous devons regarder, que nous devons chercher : "chercher d'abord le Royaume de Dieu". Pour chercher ce Royaume, il nous faut vivre dans ce monde, mais en sachant qu'il est fragile qu'il s'use et se dégrade. C'est pourquoi nous avons une responsabilité plus grave que ceux qui ne connaissent pas le Christ et son Royaume. Car notre tentation aujourd'hui, c'est de croire que puisque l'humanité va vers le Royaume de Dieu, nous devons nous emparer des réalités économiques et de toutes les réalités de ce monde pour les faire servir au Royaume de Dieu, comme si nous allions instaurer sur cette terre une sorte d'ordre social chrétien qui serait un Royaume de Dieu commencé où tout marcherait parfaitement bien parce que basé sur des principes chrétiens. Nous aurions tendance à traiter les réalités économiques comme des questions qui dépendent immédiatement de l'évangile, faire une sorte d'économie chrétienne, comme on voudrait faire une politique chrétienne. Peut-être est-ce là la plus grande illusion et la plus grande désillusion. Subrepticement, nous nous persuadons que c'est nous par notre travail, moyennant les principes de l'évangile, qui allons vaincre l'usure de ce monde. Alors que l'évangile nous dit que, de toute façon, "elle passera la figure de ce monde". Cela ne nous incite pas à tomber dans l'insouciance, mais à être, au cœur d'un monde qui se sent en crise, les témoins du fait que l'homme dans sa condition présenter, vit nécessairement déchiré. Le chrétien est quelqu'un qui a reçu par la grâce de son baptême les promesses et les prémices du Royaume de Dieu et qui vit de l'Esprit de la réalité solide et fondamentale sur laquelle on peut baser son existence. Mais en même temps, le chrétien vit dans ce monde où nous sommes "comme des étrangers et des voyageurs".

Nous n'arriverons pas par nous-mêmes à joindre les deux bouts de la chaîne, c'est une illusion. Ce que nous dévoile cet évangile, c'est d'une part que nous devons pas désespérer comme les païens qui voient ce monde s'user et qui se crispent sur cette usure du monde, et d'autre part, nous ne devons pas nous mettre dans une sorte de position supérieure qui consisterait à dire : "mais voyons ! nous avons toutes les solutions dans l'évangile. Nous avons les béatitudes et la charité. Il suffit d'appliquer tout cela à l'économie" ! Nous avons à vivre dans ce temps où tout est mélangé, à la fois ce monde qui se dégrade (et l'expérience que nous faisons de l'économie en crise aujourd'hui, n'est que le renvoi que le monde nous fait de sa propre réalité) et en même temps, parce que nous avons reçu la grâce de Dieu, nous sommes faits pour le Royaume. L'évangile n'est pas fait pour nous rassurer, il est fait pour nous faire vivre dans ce monde, avec un regard paisible, lucide et confiant. Reste à savoir en quoi nous mettrons notre confiance ?

 

AMEN

 
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