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LA PRIÈRE INFAILLIBLE TROUVER LE TON JUSTE

Is 49, 14-15 ; I Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34
Huitième dimanche du temps ordinaire, année A – (25 février 1990)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

Je connais l'histoire d'une grand-mère, mais je ne pense pas qu'elle appartienne à la paroisse, qui passe son temps à aller dans le foyer de ses en­fants pour y régler les problèmes souvent insolubles que ces familles connaissent. Et sa venue n'est pas si souvent souhaitée. Parlant un jour avec elle, on lui disait : "A votre âge, il serait peut-être bon que vous preniez le temps de chercher vraiment le Seigneur et de prier pour vos enfants. Ainsi vous entendrez cette Parole du Seigneur : "Tu as été fidèle en peu de cho­ses, entre dans la joie de ton maître". Elle répondit : "mais, mon Père, quand j'avais vingt ans, j'ai cherché Dieu, mais vous savez ce que j'ai trouvé ? Une citadelle. Alors j'ai tourné, tourné autour mais ce n'était pas comme à Jéricho, il n'y avait pas de brèche. J'ai désespéré de le trouver. Pourtant, je suis restée fidèle, je me suis occupée des soucis quotidiens et de la vie de ce monde, mais quant à chercher Dieu, j'étais alors convaincu qu'Il était introuvable". Dieu comme une citadelle.

Alors quand le Seigneur nous dira : "Oui c'est bien, serviteur bon et fidèle, tu as été bon et fidèle en peu de choses, entre dans la joie de ton Maître", nous dirons "Seigneur, Seigneur, on s'est débrouillé tant bien que mal, mais quelle citadelle Tu as été dans notre vie". Par exemple : "Tu nous as dit et répété que la prière est infaillible, absolument infaillible et que Tu nous exaucerais tout de suite, puisque la prière parfaite est immédiatement infaillible". Nous sommes tous d'accord pour savoir qu'il y a des délais dans la façon dont Dieu répond. Nous avons appris à nous contenter de ces lenteurs puisque c'est ainsi que Dieu répond. Et nous nous inventons en général mille et un prétextes en disant que nous n'étions pas assez dignes, qu'il fallait un peu d'épreuve, que le Seigneur avait d'autres soucis, etc... etc... Or l'évangile de ce jour nous prouve que le Sei­gneur s'occupe aussi de nos vêtements et de notre nourriture et du lendemain. Convenez avec moi que, si le Seigneur est si immédiatement proche, comment se fait-il que Dieu reste si sourd ou qu'Il apparaisse tellement comme une citadelle ?

Alors nous nous armons de patience parce que nous nous disons : "Il faut persévérer, alors je vais recommencer". Et nous ne cessons d'alterner dans notre prière du chaud et du froid, de l'intense au plus tiède, et nous appelons patience, une façon d'être un peu résignés. Mais cette patience, dans le dévelop­pement de notre vie spirituelle, devient de moins en moins amoureuse, elle prend acte que le Seigneur prend son temps pour répondre. Prenant son temps, nous le considérons inconsciemment ou non, de moins en moins amoureux, de moins en moins capa­ble de répondre ou envie de répondre à notre prière. Donc de mon côté, cette résignation sage, honnête, puisque nous sommes d'honnêtes gens, cette résigna­tion sage et honnête se colore de peu d'amour. De l'autre côté de la part de Dieu, sa façon de mettre tel­lement de temps à répondre à notre prière, nous di­sons : "Il a tellement d'autres soucis, d'autres oc­cupations ou plus sagement nous invoquons sa trans­cendance qui de soi est inaccessible. Finalement, mes petites affaires personnelles comment Dieu pourrait-Il les prendre en compte dans ce monde ?"

Revenons à la grand-mère du début qui n'est pas dans cette paroisse, mais qui pourrait peut-être s'y trouver et qui décrivait exactement l'envers de ce qu'est la réalité. La citadelle, ce n'est pas Dieu, mais c'est notre âme, et il y a deux personnages qui mon­tent à l'assaut : c'est notre prière et celle de Dieu. C'est ainsi qu'il faut comprendre le délai que nous connais­sons dans la prière, c'est que le lieu même où sera exaucée cette prière est un endroit souvent fermé, cadenassé, étanche, et que dans toute relation avec Dieu nous sommes tous les deux, moi dans ma prière et dans ma demande, et Lui dans son impatience à me rejoindre, parti à la conquête de mon âme, de cette citadelle quasi imprenable. Et c'est là que nous pou­vons comprendre quel est le véritable délai, pourquoi ce délai nous paraît-il parfois si long.

Alors il faudra une longue macération, macé­ration signifie plonger une substance dans un liquide. Il faut que notre être soit plongé dans la prière comme on macère, on fait macérer des plantes pour que notre citadelle s'effrite progressivement et qu'elle accepte les assauts de Dieu. Alors à ce moment-là nous trou­verons le ton juste, une fois cette citadelle prise, as­saillie pour la tendresse impatiente de Dieu et par la nôtre réveillée, non pas résignée, mais réveillée dans l'ardeur de le rencontrer dans l'amour, une fois cette citadelle prise, le son donné par l'impact de la grâce comme sur une timbale, sonnera juste et nous avons tous fait l'expérience, frères et sœurs, qu'un jour dans une prière nous avions trouvé le ton juste, le "la bé­mol" qui correspond à la mise en harmonie avec le cœur de Dieu, et que souvent nous chantons, nous prions comme en dissonance non pas que Dieu soit sourd, mais nous ne pouvons pas nous rejoindre, nous sommes comme deux trous qui creusent un tunnel et qui ne peuvent pas se rejoindre dans le sombre de mon âme. Par contre le jour où je donne le ton juste, ce la bémol imperceptible, mais si précis qui corres­pond au cœur de Dieu, alors tout est juste et possible et mas relation avec Dieu est comme un véritable torrent que rien n'arrête, et puis les péchés, la vie, le quotidien, le temporel viennent de nouveau boucher un peu cette consonance et nous perdons un peu ce la bémol, il nous faudrait passer "du majeur au mineur".

Je connais un homme qui, lorsqu'il rentre de son travail, le midi, entend son enfant handicapé qui lui demande de le prendre dans ses bras. Chaque jour invariablement cet homme qui rentre fatigué ou sou­cieux, ne peut pas toujours répondre à la première demande de l'enfant handicapé. Mais l'enfant reprend une deuxième fois, puis une troisième fois "et à la voix" me disait-il "qu'il fait entendre la troisième fois, je ne peux jamais dire non, il trouve le ton qui rejoint le plus profond de mon cœur, traversant toutes mes fatigues et mes soucis et je le prends dans mes bras". Il a trouvé le ton juste, c'est ce gémissement si au­thentique que tout s'effondre, qu'il est une puissance devant un cœur aussi cadenassé que peut-être le nôtre. Et de fait, frères et sœurs, nous-mêmes après un temps de prière, un chapelet ou une mise à genoux, nous sommes toujours quelque peu différents, nous sommes comme un peu affaiblis ou appauvris après ce temps de prière. Et si à ce moment-là nous com­mencions à parler à Dieu, comme le ton serait plus juste et plus approprié à ce cœur de Dieu.

Le problème avec le Seigneur, c'est que nous essayons de comprendre à quoi Il ressemble et ce qu'Il est vraiment, nous concevons qu'Il est vraiment Dieu, alors nous disons : "Si Tu es vraiment Dieu", alors nous essayons de nous mettre un petit peu à sa place et, en nous mettant à sa place, nous inoculons forcé­ment un peu d'orgueil parce que, si nous étions Dieu, nous serions terriblement orgueilleux, mais Dieu n'est pas orgueilleux, et cette transcendance n'est pas un éloignement ou une surdité due à sa qualité d'Etre de Dieu, Il est simplement qu'Il ne supporte aucune gros­sièreté dans la relation et qu'Il nous demande et qu'Il nous apprend à trouver ce ton, ce ton juste. Et qu'est-ce que c'est que ce ton juste ? c'est le gémissement à l'intérieur de moi de l'Esprit qui dit : "Abba", qui dit "Papa". L'assaut de cette citadelle dont je parlais tout à l'heure, c'est en fait deux faiblesses, ce n'est pas des forces conquérantes, c'est deux faiblesses qui deman­dent à cette fausse force qu'est notre citadelle d'âme de se laisser trembler par ces deux faiblesses qui sont des faiblesses d'amour de Dieu et de nous-mêmes qui voulons, si encore nous maintenons intacte en nous notre volonté de rejoindre dans l'amour le Seigneur, et que nous n'offrons pas au Seigneur une espèce de résignation terne quelque peu habituée.

Alors, frères et sœurs, il serait bon que nous considérions notre vie de prière comme ce temps d'apprentissage pour trouver le juste ton. De même qu'une goutte d'eau finit par creuser les roches les plus dures et creuser jour après jour le sillon qui lui permettra de s'écouler, de même la grâce sacramentelle, par le pardon de Dieu, par l'eucharistie, ou par le baptême comme pour Christian aujourd'hui qui va le recevoir, sont autant de coups de forge, mais en même temps autant de petites gouttes d'eau qui, viennent frapper au même endroit notre citadelle de cœur, qui viennent lui apprendre à se défaire, à se desceller pour que Dieu puisse y passer, et une fois à l'intérieur, les volets ou les remparts voleront en éclats, et Dieu prendra possession, et Dieu dans sa croix se fera maître de ma demeure. Alors ne restons pas dans l'idée que Dieu s'occupe des autres, que Dieu est lointain, que Dieu ne répond pas à nos prières, mais sachons qu'Il n'est pas sourd, mais qu'Il est im­patient et qu'Il s'occupe de nos vêtements et de notre nourriture, comme Il l'a bien affirmé dans l'évangile, mais que c'est à nous à trouver ce doux gémissement. Quand je dis "gémissement" ça ne veut pas dire ce petit côté guimauve, n'est-ce pas, qu'on a rencontré dans l'Église catholique, qui consiste à avoir l'air un peu penché en ayant dit au Seigneur "regarde-moi, pauvre fourmi que je suis". Non, pas du tout. Le gé­missement ineffable dont parle saint Paul, c'est ce chant tellement intérieur que seule l'oreille de Dieu peut le capter et le transformer en amour. Et il est fort, il demande un homme debout, un homme ressuscité pour cela, mais il est subtil, il est délicat, il est infini, il est presque un silence.

Une histoire talmudique : "Quelques rabbins discutaient ensemble, à savoir qu'est-ce que Dieu avait dit à Moïse, sur la montagne ? Dans l'émulation de leur discussion, ils se répondent les uns aux autres. Un des rabbins dit : "Il n'a récité que le premier ver­set de la Torah". Un autre rabbin dit : "Non pas du tout, Il n'a dit que le premier mot du premier verset de la Torah". "Non pas du tout" dit le troisième, Il n'a dit que la première lettre du premier mot du premier verset de la Torah". Cette première lettre, c'est la lettre aleph en hébreu qui d'ailleurs ne se dit pas. Elle n'a pas de son. Et un quatrième ajoute : "Non, Il a simplement dit le silence qui précède cette petite let­tre".

Pour nous mettre sur la voie de la façon dont Dieu ne s'impose pas comme un gros bonhomme barbu, n'est-ce pas, un peu sourd d'oreille à nos cœurs, mais Il est là, Il nous attend, Il est à la porte de notre cœur. En silence et avec bienveillance.

 

 

AMEN

 

 
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