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QUESTION DE DIALOGUE

Os 2, 16b+17b+21-22 ; 2 Co 3, 1b+6 ; Mc 2, 18-22
Huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (27 février 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Je suis comme poursuivi, cerné, traqué, parce que la dernière fois que j'ai prêché à cette place, c'était pour parler de Cana et du changement opéré par notre Sauveur de six cents litres d'eau en vin. Vous vous rappelez peut-être qu'il était interdit de boire si on était malheureux, et qu'au contraire si l'Epoux nous partageait sa joie, alors on pouvait boire au vin nouveau. Et là encore, aujourd'hui, il est ques­tion de vin nouveau, d'outres vieilles, d'outres neuves, d'un Époux. Alors, pour changer, je vais parler de nourriture, et voir avec vous comment la question qui est posée par les disciples de Jean-Baptiste et les pha­risiens touche au dialogue inter-religieux.

La question est celle-ci : "Pourquoi tes disci­ples ne jeûnent-ils pas ? Pourquoi, alors que les pha­risiens et les disciples de ton cousin jeûnent, pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ?" Ils mangent, parce qu'il y a dans ce texte un caractère de liberté que l'on retrouve dans le passage qui suit exactement où il est dit que les disciples, un jour qu'ils avaient faim, préci­sément un samedi, arrachent des épis. Et Jésus dit aux pharisiens qui l'interpellent : "N'avez-vous pas lu ce que firent David et ses compagnons, quand ils eurent faim comment ils mangèrent les pains de l'offrande ?" Il y a une espèce de climat de liberté que l'on retrouve aussi quand le Sauveur a l'audace de manger avec les pécheurs. "Je veux la liberté dans le salut" (Rim­baud). Caractère de nouveauté aussi, ils mangent parce qu'ils sont bien ensemble. Ils mangent parce que cette nouveauté est présente, qu'elle affleure, et les disciples de Jean, et les disciples des pharisiens eux, ils jeûnent. Qu'est-ce que c'est le jeûne, sinon le désir, l'attente d'une réalisation, l'attente d'une consomma­tion, l'attente d'une assimilation.

Eux, ils mangent, ce repas est un repos, le re­pos de la douce possession du Sauveur, et ils assimi­lent la nourriture, figure de l'assimilation qu'ils font au même moment des paroles, ils goûtent chacune de ses paroles, ils les mâchent avant de manger son corps, un jour, la veille de sa Passion, avant qu'un jour, la mort le mange, avant qu'un jour ils puissent manger de l'autre côté du lac des pains et du poisson.

Tous ces caractères à la fois de liberté et de nouveauté, de repos, d'assimilation, tout cela nous parle d'une nouvelle religion. D'où l'intérêt de la question : "Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ?" Parce que la nourriture est au cœur de toutes les religions, car toutes les religions ont joué avec le symbole de la nourriture qui touche au cœur, à l'inté­rieur de la religion. Alors, ils posent une question qui au niveau de la forme pourrait ressembler à des ques­tions comme : "Pourquoi ne puis-je pas aller tout seul vers Dieu ? Pourquoi ai-je besoin de l'Église ? Pour­quoi ne puis-je pas me confesser tout seul ? Pourquoi le mariage chez les catholiques, c'est jusqu'au bout ? Pourquoi les prêtres ne se marient-ils pas ?" Vous saisissez qu'avec ces questions, on pose la question du sens et une véritable question de dialogue inter-reli­gieux. Ils ne sont pas dupes, ils voient bien qu'il y a quelque chose qui est nouveau. Et tout autre, à mon sens, est la question posée par bon nombre de nos contemporains. Ils ne posent pas cette question du sens, du pourquoi ? Mais alors, que posent-elles comme question toutes ces abeilles modernes, qui grappillent, qui vont de fleur en fleur récupérer le suc pour en faire une espèce de nectar qui s'accommode de tous les cocktails et ne brouille pas l'estomac ? Quelle est la question que posent ces abeilles ? Elles demandent : "Qu'est-ce que le jeûne peut m'apporter à moi ?" Elles ne posent pas la question du sens, mais elles se demandent ce que telle ou telle pratique reli­gieuse peut leur apporter personnellement.

Et c'est fort différent de la question posée dans l'évangile. Je lisais récemment une recension d'un livre qui vient de sortir, écrit par un jeune socio­logue, Frédéric Lenoir, et qui parle du Bouddhisme. Il dit : "Le Bouddhisme en France, c'est cent à cent cin­quante mille proches, c'est deux à trois mille prati­quants." Et ce qui est intéressant, c'est une réflexion qui vient d'un institut Bouddhique, qui constate qu'au bout de cinq ans, sur ce nombre de pratiquants, il ne reste plus que 10%, et au bout de dix ans, il n'en reste seulement que 3%. Il ne s'agit pas forcément de se réjouir, mais de saisir que beaucoup de nos contempo­rains, à travers des chemins un peu détournés, retrou­vent, comme le dit Frédéric Lenoir, leur propre confession. Mais il faut bien se dire aussi que c'est précisément un comportement d'abeilles qui vont bu­tiner pendant cinq ou dix ans, et tout abandonner après. Heureusement, si après ce laps de temps, cer­taines abeilles retrouvent leur propre confession.

Ce n'est pas une question de type religieux que de se demander ce que le jeûne peut m'apporter personnellement. Ce n'est pas forcément dangereux non plus, mais parfois, à force de butiner, on risque de se tromper. Quelle est la différence entre une secte et une religion ? Dans une religion, on mange, on trouve à manger, c'est comme un garde-manger, et dans le christianisme, c'est une table et même un autel auquel on vient manger. Dans une secte, on est mangé, on est dévoré, on est grignoté de l'intérieur, toutes nos forces spirituelles, nos forces morales, psychologiques, phy­siques, sont comme dévorées par la secte, c'est Mo­loch qui dévore ses enfants. Tout, à mon sens, est contenu dans la question. Pourquoi les deux questions sont-elles si différentes ? Parce que la première ques­tion : "Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ?" c'est la question de personnes qui ont adhéré profon­dément à une religion, c'est la question de personnes qui recherchent le sens. C'est, d'ailleurs, exactement comme dans l'amitié, seuls, ceux qui sont capables d'amitié pourront aimer quelqu'un de différent, seuls ceux qui ont adhéré profondément à une religion pourront poser la vraie question. La première question est celle de personnes qui ont fait adhérer tout leur être à une tradition, à une réception, à une assimila­tion et qui posent ainsi la vraie question. Et cela pro­duit que la méfiance la plus grande, par exemple vis-à-vis de l'Islam, ne vient pas de catholiques prati­quants, mais de personnes qui ont cessé toute caté­chèse après le CE2, après la première communion. Ces personnes n'ont pas le vrai recul, elles ne posent pas la vraie question. Bien sûr tout le monde a peur du fanatisme, mais ce n'est pas cette question-là que je pose, mais c'est la question à se poser quand on se trouve vis-à-vis d'une personne d'une autre religion. Les personnes mal à l'aise avec leur propre tradition ne vont pas poser la vraie question, car elles ont peur.

Vous voulez vous intéresser aux religions : vous faites bien, c'est très branché. C'est à la pointe de la théologie, ça intéresse tout le monde, jusqu'à Rome, jusqu'à Jean-Paul II. Relisez par exemple ce qu'il a dit en Egypte cette semaine. Vous voulez vous intéresser aux religions, vous faites bien : c'est la "start-up " de la théologie. (Une start-up c'est une micro entreprise lancée par un génie de l'informatique, qui a eu une idée géniale, tous les investisseurs sont prêts à mettre beaucoup d'argent là-dedans, parce qu'ils savent que s'ils ne gagnent pas d'argent maintenant, ils en gagne­ront dans dix ans).

Intéressez-vous à la religion, mais commen­cez d'abord par connaître la vôtre : qu'ai-je lu comme livres concernant ma foi durant cette année ? combien de fois ai-je ouvert la Bible ce mois-ci ? me suis-je confessé ? ai-je prié ? Connaissez d'abord votre reli­gion de l'intérieur. Est-ce une tentative de récupéra­tion de ma part, par peur de ne plus vous revoir di­manche prochain, si je ne vous invite à vous intéresser d'abord à votre propre confession ? Non, ce n'est pas une peur. Ou alors c'est la peur que le croyant d'une autre religion auquel vous vous adressez, vous consi­dère comme un "touriste du religieux". Ma peur c'est cela, c'est que dans le dialogue inter-religieux, nous n'ayons pas en fait cette connaissance profondément intérieure de notre propre religion qui fait que nous nous trompons même dans la première question que nous adressons à un croyant d'une autre religion. Ma peur elle est là, que l'on nous considère comme des touristes du religieux. Alors que si jamais vous êtes profondément impliqués dans votre propre foi, alors vous poserez la bonne question, alors ce ne sera pas : "Qu'est-ce que le jeûne peut m'apporter à moi ?" et vous risquez d'être déçus au bout d'un certain nombre de contacts comme ceux-là, mais vous poserez la vraie question la question du sens : "Pourquoi tes disciples ne jeûnent-ils pas ? Pourquoi faites-vous un pèlerinage dans tel endroit ? Pourquoi avez-vous ce rapport à l'Ecriture ? Pourquoi ne vous situez-vous pas comme nous par rapport à Jésus ?" Je nous sou­haite de rentrer chacun en dialogue avec nos frères d'autres religions, mais de les aborder comme les pha­risiens et les disciples de Jean de l'évangile d'aujour­d'hui.

 

 

AMEN

 

 
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