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LES REPAS DE DIEU AVEC LES HOMMES

Gn 18, 1-14

(26 février 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

 

Issoire : La visite des trois messagers 

L

es textes que nous avons entendus aujourd'hui nous parlent des repas de Dieu avec les hommes. Toute la Révélation de Dieu, à travers l'Ancien et le Nouveau Testament, veut nous faire connaître l'intimité de Dieu avec nous, la proximité de Dieu avec ses créatures, le partage intime de la vie de Dieu avec notre vie. Ce Dieu que l'on pourrait croire infiniment lointain, infiniment étranger à nos soucis, à nos joies, aux événements de notre vie, ce Dieu, en réalité, est tout proche. Il est tout près de notre cœur. Le Deutéronome nous le dit : "Il est là, sur tes lèvres, dans ta bouche !"

       Dieu est tellement sur nos lèvres, tellement dans notre bouche que c'est précisément par le signe du repas qu'Il va nous manifester cette proximité, cette intimité. A l'aurore de l'histoire du salut, quand Abraham a été choisi par Dieu pour être le père d'une multitude de peuples, pour être le Père de tous les croyants, pour être celui en qui toutes les nations seraient bénies, pour être celui dont la descendance serait nombreuse comme les étoiles du ciel et le sable au bord de la mer, Dieu est venu se manifester à lui, en s'invitant à sa table. Dieu a voulu s'asseoir à la table d'Abraham, manger de l'agneau et de la galette qu'Abraham avait préparé pour Lui. Dieu est venu au plus chaud de la journée, à ce moment où le soleil darde ses rayons et où tout homme est comme écrasé par cette lumière, Dieu est venu se reposer chez nous, chez Abraham, chez notre Père Abraham. Dieu est venu s'asseoir prés de la tente d'Abraham. Dieu est venu s'asseoir à la table d'Abraham.

       Et c'est la première manifestation, tellement inespérée, tellement extraordinaire, tellement neuve de la proximité de Dieu. Jamais les hommes n'auraient pu imaginer une chose pareille : que Dieu soit assez proche de nous pour venir partager notre repas. Le repas, c'est la manifestation la plus caractéristique de l'homme. Au lieu de se nourrir seulement, l'homme "prend son repas" avec ses frères, avec ses semblables. Et, pour lui, ce qui est un besoin naturel du corps devient l'expression de son cœur, le partage de son âme. Prendre son repas avec son frère, c'est communier avec lui, c'est entrer dans cette intimité profonde, partager non seulement la nourriture, mais, à travers elle, partager le secret de sa vie, partager son affection, son intimité. Ce repas si caractéristique de la communion des hommes les uns avec les autres, Dieu a voulu le prendre avec Abraham. Dieu s'est fait le commensal des hommes.

       Et là, commence cette histoire bouleversante de l'intimité de Dieu avec cet homme Abraham, puis avec ses descendants, puis avec tout ce peuple issu d'Abraham, et plus tard, avec toutes ces générations, avec toutes ces multitudes, avec toutes ces nations que Dieu avait promis de bénir quand Il avait choisi Abraham. Dieu ne pouvait entrer dans cette relation d'intimité, de proximité, d'amitié fraternelle qu'avec une personne, un individu. C'est pourquoi Il a choisi un homme parmi tous les autres pour commencer avec lui cette révélation et cette aventure d'une longue marche commune, d'une longue amitié partagée. En Abraham, ce qui est extraordinaire, c'est précisément, ce face à face, ce cœur à cœur, ce côte à côte de Dieu et de l'homme. Dieu parle avec Abraham comme avec son ami.

       Et Il ne cessera plus de parler avec chacun des descendants d'Abraham "comme un ami parle avec son ami", renouvelant dans le cœur de chacun ce geste inaugural quand Il est venu s'asseoir à la table des hommes. Mais, dans l'évangile, le repas qui nous est rapporté et qui est le dernier repas de Jésus sur la terre, accomplit la promesse faite à Abraham et, en quelque sorte, boucle le cercle qui avait été commencé quand Dieu était venu demander l'hospitalité à notre Père Abraham.

       Cette fois-ci, ce n'est plus au plus chaud du jour, ce n'est plus à l'heure de midi. C'est au petit matin, quand l'aube pointe sur la mer de Galilée. Le jour se lève à peine, les disciples sont sur la mer, après une nuit harassante, une nuit stérile. Et cette fois-ci, ce n'est pas Dieu qui s'invite à leur table, mais c'est Dieu qui les appelle à venir s'asseoir à sa table à Lui. Jésus veut ainsi manifester la plénitude de cette proximité, de cette tendresse, de cette intimité. Cette fois-ci c'est Lui qui a préparé le repas, c'est Lui qui a dressé la table, c'est Lui qui les invite : "Venez déjeuner !" Et ils voient, sur le rivage, un feu de braise, avec quelques poissons dessus et du pain. Et Jésus les fait asseoir. Et Jésus passe parmi eux, et c'est Lui qui les sert. Il l'avait dit. "Qui est le plus grand ? Est-ce celui qui est assis à table ou celui qui le sert ? N'est-ce pas celui qui est assis à table ? Et bien, voici que je suis parmi vous comme celui qui sert." Jésus est celui qui sert. Dieu est Celui qui sert parce qu'Il nous invite à partager son festin, à partager son repas. C'est comme une manière de rendre à Abraham son invitation, après des siècles et des siècles pendant lesquels s'est approfondie cette intimité entre Dieu et les hommes, cette intimité qui a traversé tant d'épreuves, tant d'événements, tant de péchés, tant de trahisons, mais qui est allée se creusant, allant de plus en plus loin jusqu'à ce jour où Dieu peut, enfin, ouvrir le secret de sa table, le secret de son amitié et de sa joie à ses disciples qu'Il invite près de Lui.

       Et ce repas sur le bord du lac, c'est un repas qui ne finit pas de continuer. C'est le commencement de ce repas éternel de la béatitude, de ce repas auquel Jésus nous invite chaque jour. Ce repas qu'Il a préparé, qu'Il ne cesse de préparer pour nous. Ce repas où Il nous donne la nourriture qu'Il nous destine, où Il se donne Lui-même en nourriture. Le repas de l'eucharistie qui est comme la démultiplication quotidienne, jusqu'à la fin des temps, de ce repas de Jésus Ressuscité sur le bord du lac, avec ses disciples. Ce repas qui nous initie au repas éternel dans lequel nous serons semblables à Dieu, parce que nous le verrons tel qu'Il est, parce que nous entrerons en plénière communion avec tout ce qu'Il est. Et déjà, nous apprenons à le connaître en nous nous nourrissant de sa chair, en buvant son Sang, de telle sorte qu'Il est véritablement présent là, non pas lointain mais sur nos lèvres, dans notre bouche, dans notre corps, dans notre cœur, ne faisant plus qu'un avec nous, de telle sorte que nous ne soyons plus seuls à vivre mais que ce soit Lui qui vive en nous et que, peu à peu, ainsi, Il nous accoutume à son bonheur, à sa lumière, à la vérité de cette vie qu'Il veut partager avec nous dans la plénitude et éternellement.

       Frères et sœurs, que ce repas sur le bord du lac soit, chaque jour, notre rencontre avec le Christ, la préparation toujours nouvelle, toujours plus profonde et plus belle, de ce repas éternel où nous lui serons semblables parce que nous vivrons avec Lui et de Lui.

       AMEN


 

 
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