Photos

L’ESPÉRANCE ÉCRIT NOTRE HISTOIRE

Os 2, 16b+17b+21-22 ; 2 Co 3, 1b+6 ; Mc 2, 18-22
Huitième dimanche du temps ordinaire – Année B (26 février 2006)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J’aimais bien qu’à la fin d’un film ou à la fin d’un roman, on puisse lire le mot "fin". Pour ceux qui fréquentent un peu les salles obscures, pleines de lumières d’ailleurs, vous avez remarqué que assez souvent, dans presque tous les films modernes ce mot "fin", "end", en allemand ou en anglais, a disparu. Je me rappelle, lorsque enfant, je regardais des films plus anciens, au terme desquels le mot "fin" était écrit, j’avais le sentiment à la fois de frustration, d’agacement, l’histoire était terminée, et je repartais moi-même dans mon histoire, avec ces personnages. Je ne connais pas le sens psychosocial du mot "fin" dans les films d’aujourd’hui, mais il s’avère qu’on a effacé la frontière qu’il y a entre le film, le roman, et l’histoire réelle. Je ne sais pas si vous êtes comme moi, quand vous sortez de la salle de projection, ceux qui attendent la séance suivante regardent la tête de ceux qui sortent pour voir quel effet le film leur a fait, et en général, on a tous l’air pareils, complètement abrutis parce que nous sommes encore habités de manière informe des personnages fictifs mais cependant tellement réels qui ont impressionné notre rétine. Vous savez comme moi, qu’après les romans, et les films, ou après les histoires qu’on raconte, une autre histoire, celle de moi, de chacun d’entre nous, avec les personnages fictifs qui vont comme venir habiter, se loger, se nicher dans notre histoire, nos images, etc …

Je pense qu’à travers cette anecdote toute simple, nous pouvons ajouter au panthéon de nos craintes et de nos peurs, l’histoire en tant que tel. Nous ne croyons plus que l’histoire peut apporter quelque chose de nouveau, et nous la craignons. Nous n’avons pas tellement envie qu’il y ait de l’histoire dans notre vie. Je caricature, mais nous sommes plus enclins à garder nos mains crispées sur ce que nous pensons être notre vie, pas simplement la nôtre, mais celle de nos familles et de nos proches, nos convictions, et nous les protégeons contre les assauts de celles que nous considérons maintenant comme une ennemie potentielle : l’histoire. Si j’en crois mes anciennes études de théologie, il me semble me rappeler qu’une des vertus, l’espérance que je pourrais résumer ainsi : il y a la foi, j’ai confiance en l’existence de Dieu qui effectivement m’apporte son salut, ensuite, la charité, je suis aimé de Dieu. Et puis, il y a la troisième : je crois, j’ai la certitude que j’ai une histoire à écrire et qu’elle n’est pas encore écrite, et Dieu est le co-auteur de mon histoire. Je pense que si nous avions à nous confesser (ce qui va arriver bientôt puisque le carême c’est la semaine prochaine), au moins de manquer d’espérance, de ne plus croire. Nous sommes dans une position un peu de statu quo qui consiste à survivre, à tenir, contre les assauts des virus, hier, c’étaient les chinois, demain, ce sera autre chose encore, de sorte qu’il y aura toujours dans l’histoire une sorte de dialectique permanente, une menace potentielle : notre vie n’est pas enfermée dans un frigo hermétique. Cette vie au contraire, est exposée, et c’est cette manière dont elle s’expose qui actuellement, nous rend plutôt frileux. Nous ne pensons pas, nous ne pensons, plus ou nous n’osons pas penser que nous avons une histoire personnelle à écrire et que cette histoire se conjugue avec celle de la grande Histoire (pas celle des journaux), mais celle de Dieu et des hommes.

J’en tiens pour preuve, quand au terme d’un mariage, c’est ce que nous pratiquons ici dans la paroisse, nous demandons aux jeunes mariés d’inscrire leurs noms sur le registre paroissial, ce qui signifie que nous leur demandons d’inscrire leur vie dans la communauté de l’Église dont la paroisse est ici le signe, et ce n’est pas une sorte d’acte administratif de l’Église, même si cela y contribue, mais c’est surtout l’idée que j’inscris une histoire que je ne connais pas, que j’inaugure, à laquelle je fais confiance à travers l’époux et l’épouse que j’ai choisi, et que je l’écris dans la grande histoire de Dieu et des hommes. Un chrétien est celui qui pense qu’il a une histoire à vivre, dont il n’est pas le seul auteur, et qu’il n’est pas simplement le jouet de menaces évidentes que l’histoire pourrait lui apporter, mais qu’il y a quelqu’un qui est cuirassé par la divinité avec moi, et écrit cette histoire qui a et qui aura une fin. D’ailleurs, quand à la fin des mariages, après la signature des registres, on arrive sur le parvis, et l’on fait les photos, il y a un tel contraste entre cette inscription qu’on vient de faire à l’instant sur l’autel, et les photos qui semblent être une immobilité. Ils sont là tellement beaux, qu’il faudrait les empaqueter, les garder tel quel, et il y a toujours une petite voix qui murmure dans la suite, d’une vieille tante, ou du prêtre parfois, et qui pense au fond : pourvu que ça dure ! Parce que le grand problème du mariage, ce n’est pas le mariage lui-même, c’est la durée comme dans tout engagement dans la vie. Le problème de la vie n’est pas l’instant, mais c’est la durée, c’est l’histoire. C’est vrai qu’il y a une sorte de solennité un peu gênée au moment des photos, on essaie de saisir quelque chose et en même temps on sait bien que ce que l’on saisit n’est que provisoire et qu’il y aura une si grande histoire à écrire. Histoire faite de ruptures, de vêtements nouveaux et de vêtements anciens, d’outres neuves et d’outres anciennes, de vieilles outres, comme disait un prédicateur devant le cardinal.

Nous sommes obligés de penser autrement notre histoire. Elle n’est pas comme l’enfant la pensait, une sorte de continuité. Nous sommes obligés, et c’est cela qui nous fait redouter et qui a fait inscrire l’histoire au panthéon de nos peurs intérieures, c’est qu’elles sont faites d’une certaine rupture pour qu’il y ait renaissance. Nous ne savons pas quand nous allons mourir et comment nous allons renaître. Nous avons à nous séparer, mais nous ne pourrons pas le décider seuls, nous ne pourrons même pas anticiper ce don-là, car nous sommes trop chargés, trop vêtus, et nous voudrions bien que tous ces vieux vêtements que nous portons, par un raccommodage tiennent encore un peu alors qu’il nous faudra nous déshabiller et nous désarmer. Nous aurons à nous offrir à une certaine vulnérabilité, à une certaine nudité, et pour ceux qui prennent de l’âge, et c’est notre problème à tout ici présent, il y a une chose qui est certaine, c’est que quand nous avançons, nous ne sommes pas plus puissants et plus certains, mais nous avançons dans ce mélange à la fois d’une plus grande lucidité, d’une espérance malgré tout, et en même temps, d’une plus grande vulnérabilité. La vie adulte que nous ne pourrons jamais dire aux adolescents, c’est ce mélange de tenue, de fermeté et de fragilité.

Quand on dit cela, cela a l’air d’être une invitation un peu sadique : nous avons à mourir un peu pour pouvoir en vivre. Mais il y a deux solutions : ou mon regard s’arrête à l’éventuelle mort que l’histoire écrit, ou je regarde par-dessus cette mort par la passerelle de l’espérance, en sachant qu’elle produira plus de vie, un surcroît de vie. Chacun de nous est passé par des épreuves, plus ou moins difficiles, plus ou moins longues, plus ou moins douloureuses, ou est encore dans ces épreuves plus ou moins pénibles, et il est vrai que nous n’avons pas toujours la possibilité de les traverser par l’espérance. Mais l’espérance n’est pas une affaire personnelle, c’est une affaire communautaire. Nous avons dans une communauté, dans le mystère même de l’Église, à faire un don de nous-même pour que l’espérance soit partagée par tous et non pas vécue comme une simple démarche personnelle. L’espérance n’est pas une sorte de crédit versée à mon compte et que j’épuiserai au bout d’un moment parce qu’elle se heurterait aux épreuves que je traverse, non. L’espérance est un don que Dieu fait au groupe de la famille chrétienne que nous formons, elle est un don de l’Église, un don dans l’Église. Quand nous intercédons les uns pour les autres, ce n’est pas tellement pour que "ça aille mieux", parce que cela ne change rien, cela se saurait. Quand on prie pour les malades, ou pour un défunt, cela ne change rien en apparence. Par contre, dans les vases communicants qui sont la manière dont nous échangeons plus profondément les uns avec les autres, nous nous donnons les uns aux autres, nous donnons en fait aux autres ce que nous avons reçu en matière d’espérance pour que chacun de nous reçoive le don qui lui convient. L’espérance, c’est ici que nous la prenons, c’est ici que nous la puisons, et nous nous la donnons les uns aux autres à travers la prière que nous formons les uns pour les autres. C’est cela la prière d’intercession, elle n’a pas un pouvoir d’efficacité pour changer l’apparence des choses, elle change dans la profondeur des choses, dans l’espérance, pour que celui qui s’en trouve dépourvu soit comme revêtu de l’espérance des autres. C’est bien cela l’Église, elle doit apporter ce message d’espérance : tu vas mourir, tu vas subir toutes ces petites morts, mais elles sont nécessaires, car sans elles tu ne serais qu’une espèce de gros bonhomme grossièrement habillé, car la beauté de ta nudité intérieure, du côté de ta filiation divine apparaisse et sois resplendissante de la gloire même de Dieu.

Je me suis souvent demandé comment nous nous reconnaîtrons les uns les autres au paradis. Pas par nos vêtements dans tous les sens du terme, mais je crois que nous nous reconnaîtrons à nos blessures. Il y a une sorte de solidarité que la pudeur qui est nécessaire, nous empêche de toujours nous dire les uns aux autres. Mais cependant, nous nous connaissons profondément sur le plan des blessures intérieures. Nous nous sommes entendus, il y a comme une sorte d’accord profond qui fait que nous entendons la blessure de l’autre. Lorsque nous serons devant Dieu, et que ces blessures seront l’occasion de cette transfiguration, puisque c’est à travers cette brisure que la vie éternelle va se nicher et s’écrire, c’est à cet endroit-là que nous nous reconnaîtrons. Nous reconnaîtrons à la fois ce que nous avons subi, ce que nous avons traversé, et en même temps comment l’espérance, le don de Dieu nous a aidés à tenir, à grandir, à être beaux dans cette blessure même que la vie nous avait infligée.

Frères et sœurs, nous ne pouvons pas faire ce dépouillement par force et volonté, mais comme les athlètes, il y a une sorte de souplesse, une manière non pas de se soumettre à la mort que l’épreuve peut façonner dans nos vies, mais il s’agit d’un savoir-faire, sans rigidité. Effectivement, notre histoire sera celle de tous les hommes, et nous ne devons pas capituler devant l’histoire et ses difficultés, mais il nous faut continuer avec confiance à l’écrire avec Celui qui veut notre bien.

Je terminerai par une image. Lorsque Dieu veut nous parler, il ne nous parle pas lorsque nous sommes emmitouflés de toutes nos certitudes, mais c’est au désert qu’Il nous emmène, au désert de nous-mêmes, au désert où nous avons été dépouillés, comme manquants, où nous sommes pauvres et misérables, et c’est là que la vraie parole, ce vrai vêtement de gloire que Dieu nous propose, épousera parfaitement notre corps et notre âme.

 

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public