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LA LIBERTÉ VISITÉE PAR LA GRÂCE

Is 49, 14-15 ; I Co 4, 1-5 ; Mt 6, 24-34
Huitième dimanche du temps ordinaire, année A – (27 février 2011)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Insouciance ?

 

Frères et sœurs, voilà au moins un évangile qu'on devrait lire tous les dimanches juste avant la quête, parce qu'à ce moment-là vous seriez obligés de jeter dans le panier vos cartes bancaires, vos chéquiers signés en blanc, votre livret A, vos actions. J'ai bien réfléchi, mais le plus gênant, c'est pour moi après parce qu'il faudrait que je jette tout cela à la poubelle parce que je n'ai pas plus le droit de la garder que vous ! Par conséquent, cela ne marche pas … Premier chapitre difficile.

Deuxième chapitre, c'est le bonheur de Cécile Duflot, regardez les lys des champs, regardez les oiseaux du ciel, vivez l'écologie, vous voyez bien que la nature est si bien faite, si bien agencée que vous n'avez pas de quoi vous faire de souci pour le vêtement. C'est peut-être vrai pour certaines dames qui sont des canons de beauté, mais pour les autres, peut-être qu'il vaut mieux quand même se faire du souci pour le vêtement ?

Troisième chapitre : l'insouciance totale? Ne vous préoccupez pas du lendemain parce qu'à chaque jour suffit sa peine, chapitre dans lequel d'ailleurs Jésus n'est pas très original, puisque c'était déjà un vieux refrain dans la sagesse antique : il ne faut pas se préoccuper du lendemain. Les poètes latins on lancé ce fameux slogan : "Carpe Diem", profite de l'instant présent et ne te fait pas de souci pour la suite. En plus évidemment, cet évangile est d'une actualité extraordinaire, on ne parle que du stress au travail, la solution c'est celle-ci : au travail mes amis, ne vous en faites pas, à chaque jour suffit sa peine, et puis le patron sera bien obligé de se contenter de ce que vous avez fait ; s'il n'est pas content, vous lui offrez un exemplaire de l'évangile selon saint Matthieu, ce qui va sans doute lui faire un plaisir immense.

Frères et sœurs, il faut bien reconnaître que cet évangile n'est pas très facile ni à accueillit ni à commenter et à interpréter. Même replacé dans le contexte de la Galilée à l'époque de Jésus, il y avait quand même peu de gens qui vivaient comme les lys des champs et les oiseaux du ciel. J'aurais plutôt tendance à penser, que Dieu me pardonne, que depuis que l'homme a commencé à vivre même pas en cité, mais à échapper au stade de la cueillette et de la chasse improvisées, à partir de ce moment-là l'homme a manifesté un certain génie de son humanité en inventant divers moyens de rassembler les biens, de les échanger et finalement, d'inventer les surgelés qui facilitent la vie à beaucoup de gens. On se sent un peu en porte-à-faux. Qu'est-ce que Jésus a voulu dire ? Est-ce qu'il a prêché véritablement que les chrétiens devaient aller sur les routes, vivre leur vie et ne pas se soucier du lendemain et laisser tout faire et que tout irait bien ? On sent bien quand même que s'il n'a pas un minimum d'existence planifiée ce serait totalement irresponsable de donner la vie à des enfants. Quand on prend la responsabilité de mettre un enfant au monde, il faut accepter de le guider, de le faire grandir, donc, il faut un minimum de prévoyance pour lui.

Mais alors, qu'est-ce que Jésus a bien pu vouloir dire ? Il faut vraiment repartir du cœur même de sa prédication. Quand Jésus commence sa prédication en Galilée il annonce la venue du Royaume qui est l'aboutissement d'une promesse que Dieu a faite solennellement à Abraham, à tous les prophètes, qu'un jour, il viendrait à la rencontre de son peuple pour vivre avec lui une vie nouvelle. Jésus se situe très exactement dans cette perspective-là. Il veut dire que le Royaume est maintenant inauguré dans sa personne. Et si l'on veut répondre à cette venue de Dieu, à cette irruption du Royaume, il faut prendre un certain nombre de réalités les plus simples et les plus ordinaires de la vie et les réajuster à cette venue du Royaume.

C'est là où l'évangile est un peu délicat : quand Jésus veut faire percevoir cela, il avait une sorte de génie littéraire du paradoxe. Quand vous relisez l'évangile, c'est vrai, il y a toujours une formulation un peu violente : "Je ne suis pas venu apporter la paix mais la guerre – Je suis venu dresser les enfants contre les parents". Je suis une cause de division. Tout est un peu comme cela. On a essayé par tous les moyens de donner à la parole de Jésus des contours plus doux, de la rendre plus acceptable, mais de fait, Jésus s'est toujours exprimé avec une certaine violence, et avec une sorte de goût de provoquer l'auditoire pour l'obliger à ne pas se défiler. Quand ici Jésus dit qu'il ne faut pas servir deux maîtres, il ne proscrit pas l'usage de l'argent. De temps en temps on l'a cru, mais je n'ai jamais encore vu d'Église qui se réclame du Christ et qui met parmi ses premiers principes le refus absolu de toute utilisation d'échanges de trocs et d'argent. Cela n'existe pas. De la même façon, Jésus n'a pas dit qu'on ne devait s'occuper de rien. Aucune Église n'a repris l'idée qu'on ne devrait s'occuper de rien. Quand elle a eu tendance à le faire, c'était peut-être la première Église de Jérusalem, qui a dit que puisque le Christ allait revenir, ce n'était pas la peine de s'occuper du lendemain, donc on vend toutes les terres, tous les biens, toutes les propriétés et monnaie tout cela en soupe populaire. Il a fallu que saint Paul fasse la quête après des Églises des païens pour lui venir en aide. Cela veut donc bien dire que ce principe n'était pas viable ni réaliste.

De quoi s'agit-il ? Il s'agit d'une chose assez simple et qui nous concerne de façon radicale. Si le Royaume vient, c'est un événement qui touche notre vie de la façon la plus absolue. Quand le Royaume arrive, on ne peut en aucun cas agir comme s'il n'était pas là. Quand le Royaume arrive, il se produit quelque chose qui n'a plus de lien ou de mesure avec ce que nous vivons habituellement. Etre sauvé, avoir reçu la présence de Dieu, c'est un événement tellement incommensurable qu'on ne peut plus gérer sa vie exactement comme avant. Bien sûr, on va continuer à élever ses enfants, bien sûr on va continuer à travailler parce qu'il faut survivre chaque jour, mais en réalité, à partir de ce moment-là il y a une sorte de but et de référence dans la vie de tout homme et de tout disciple qui change radicalement ce qu'on a appelé, faute de mieux : l'échelle des valeurs. Il y a un moment où ma liberté ne peut plus fonctionner comme avant.

Comme vous le voyez, dans le peuple juif déjà on avait posé des jalons sur cette question. Qu'est-ce que c'était que faire partie du peuple ? C'était accepter que sa propre vie, la propre gestion de sa vie et de sa liberté n'était plus uniquement en fonction de son désir et de ses aspirations si légitimes soient-elles, mais qu'elles soient mesurées, coordonnées et conduites par la Loi. La grandeur de la Loi en Israël, c'était quand les hommes reconnaissent que la Loi était donnée par Dieu, et que par conséquent, régule leur être et leur comportement de la façon la plus absolue. C'est pour cela qu'elle a valeur de loi, elle a la valeur d'une parole que Dieu donne et que Dieu dit, pour que l'homme vive ainsi et pas autrement. C'est ce que le peuple juif a encore gardé de façon parfois très déconcertante aujourd'hui mais qui témoigne de ce premier stade de la venue de Dieu. Quand Dieu vient sous la forme de la parole de la Loi par la Loi de Moïse, à ce moment-là déjà elle opère dans le cœur et dans la vie de l'homme une sorte de décentrement qui est le suivant : je ne peux plus vivre uniquement selon mon désir et selon mes aspirations, mais il y a quelque chose à quoi je dois répondre.

Vous l'avez remarqué tout ce sermon sur la montagne consiste à dire que Jésus vient accomplir la Loi et non pas l'abolir. Jésus dit : si le Royaume vient, il va produire un effet encore plus fort, infiniment démultiplié par rapport à celui qu'avait produit la Loi. La Loi jusqu'ici me décentrait de mon désir, maintenant la venue du Royaume oblige ma liberté d'homme à se mesurer à une réalité qui est de fait incommensurable. C'est cela que le Christ a apporté d'original. On ne peut pas être plus libéral que Jésus-Christ. Non pas libéral au sens de l'accomplissement de sa liberté par soi-même, mais libéral au sens où notre liberté est portée à un point d'exigence et d'incandescence qui n'est plus un point de référence humain, mais la venue même du Royaume, c'est-à-dire Dieu lui-même. Jésus est le premier qui aura dit que la liberté de l'homme désormais ne peut plus se comprendre par elle-même. En tout cas, si elle se comprend par elle-même c'est possible, mais il faut qu'elle sache qu'elle n'est pas arrivée au maximum de ce qu'elle peut être. Jésus est venu dire que désormais, la liberté de l'homme est confrontée à une réalité, le Royaume de Dieu, et que vis-à-vis de cette réalité, la liberté de l'homme doit entrer dans un régime nouveau.

C'est cela accomplir. Ce n'est pas renoncer à la liberté, c'est accepter dans sa propre liberté d'être mis sur un registre de référence qui n'est pas le même voltage que celui sur lequel elle vivait auparavant. Auparavant, on vivait en 220 volts, et tout à coup on passe à un million de volts de la présence de Dieu. Il faut que la liberté puisse vivre cela. Normalement, le moteur devrait griller, mais paradoxalement, quand cette liberté accepte d'être visitée et mesurée par la grâce de Dieu, le moteur ne grille pas, mais cela donne à la liberté une perspective nouvelle que Jésus a traduite par les conseils et les injonctions qu'il a donné. Vis-à-vis de l'argent, Jésus ne dit pas qu'il ne faut pas avoir d'argent, il dit qu'il ne fait pas être esclave de l'argent comme on est esclave de Dieu. C'est-à-dire qu'il faut vivre pour Dieu en sachant que c'est là notre liberté trouve sa plénitude, tandis que si la liberté s'asservit à l'argent, elle commence précisément à s'asservir. C'est le début de la perte de son identité. Il ne dit pas que nous devons nous moquer complètement de ce qui va arriver le lendemain, mais il nous dit que maintenant, il faut vivre le lendemain non pas comme ce que je peux réaliser par moi-même, mais comme ce que Dieu réalise en me proposant non pas des lendemains qui chantent comme Marx, Lénine et Staline, mais en me proposant le lendemain qui est la venue de son Royaume. Donc, à partir de ce moment-là, nous avons toujours la même liberté mais nous recevons de Dieu gratuitement la puissance d'accueillir le Royaume et notre liberté reçoit la grâce qui lui donne de vivre pour ce Royaume et de s'adapter à lui, et surtout cette liberté reçoit le don même anticipé du Royaume de Dieu de ce que Dieu veut donner, c'est-à-dire lui-même.

Frères et sœurs, c'est difficile de lire le sermon sur la montagne parce que ou bien on en fait une sorte d'exercice sportif de se surpasser dans la générosité, dans l'insouciance, le dévouement, le détachement, et au bout d'un certain temps cela devient tellement terrible qu'on n'y arrive pas et qu'on se désespère. Ou bien, et je crois que c'est la seule manière possible, c'est l'appel à vivre notre liberté comme l'accueil du Royaume de Dieu et le fait de savoir laisser faire la puissance de la grâce en nous pour que notre liberté réponde véritablement à cette venue du Royaume.

 

AMEN

 

 

 

 
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