Photos

LA PAROLE DE DIEU, DURE ET FORTE COMME UN ROC

Dt 11, 18+26-28 ; Rm 3, 21-25 a+28 ; Mt 7, 21-27
Neuvième dimanche du temps ordinaire – Année A (4 mars 1984)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Dans cette page d'évangile, Jésus à trois reprises, nous dit au fond la même chose : "Il ne suffit pas d'entendre la Parole, il ne suffit pas de dire, il faut faire". Ce n'est pas celui qui dit : "Seigneur, Seigneur," ce n'est pas celui qui multiplie les prières et les invocations, qui sera sauvé, mais celui qui agit conformément à la volonté du Père qui est dans les cieux. Celui qui aura prophétisé au nom du Seigneur, qui aura chassé les démons au nom du Seigneur, mais qui, en même temps, aura vécu en dehors de la volonté de Dieu, commettant l'iniquité dans son cœur, Jésus lui dira : "Je ne te connais pas" ! Et une troisième fois encore : "Celui qui écoute et n'agit pas est comme une maison bâtie sur le sable, elle ne peut résister, au premier ouragan, elle s'écroule".

Ces paroles du Christ sont immédiatement compréhensibles et leur sens évident. Nous ne nous y attardons pas, si vous le voulez, mais nous allons essayer d'aller un peu plus loin, en réfléchissant à cette dernière image de la maison construite sur le roc ou sur le sable. La Parole de Dieu est pour nous comme un roc, c'est-à-dire quelque chose qui nous résiste. Si nous construisons sur la parole de Dieu, c'est que nous construisons sur quelque chose qui ne se plie pas à tous nos désirs, à toutes nos volontés, comme ce sable mouvant où nous pouvons à volonté façonner ce qui nous plaît. La Parole de Dieu est un roc, c'est-à-dire qu'elle s'impose à nous avec force, avec puissance. C'est parce que la Parole de Dieu résiste à nos caprices ou à nos préférences qu'elle est un appui ferme sur lequel nous pouvons construire et qui nous permettra de tenir dans la tempête de la vie. Nous avons quelquefois tendance à penser que la miséricorde de Dieu est telle que, dans sa bienveillance, Il craindrait en quelque sorte, de nous demander un effort, de nous appeler vers le grand large, et qu'Il se contenterait de ces gestes médiocres qui remplissent nos journées. Dans sa bienveillance paternelle, Dieu passerait l'éponge sur toutes ces imperfections et ces à peu près dont nous sommes coutumiers. Mais non ! La Parole de Dieu n'est pas quelque chose de douceâtre ou bonasse ! La Parole de Dieu est exigeante. Et c'est cela ce roc qui nous est proposé. Dieu nous appelle à vivre avec force, avec fermeté, Dieu nous appelle à cette exigence infinie qu'Il a développée tout au long de ce discours inaugural que nous lisons depuis plusieurs dimanches et qui se résume dans cette parole : "Soyez parfaits, comme votre Père du ciel est parfait". Voilà une parole qui ne nous laisse pas dans notre médiocrité, qui n'accepte pas nos à peu près. C'est une parole qui nous appelle à un dépassement sans limites. C'est cela le roc sur lequel nous devons bâtir notre vie.

Si vous le voulez, je vous propose une comparaison qui m'avait frappé au cours d'une conversation, il y a bien des années, un jour où je parlais de l'éducation de leurs enfants avec des mamans du catéchisme. Certains d'entre elles étaient favorables à une éducation libérale qui était à la mode, et selon laquelle il ne fallait surtout pas gronder les enfants de peur que cela ne puisse traumatiser ces chers petits. Et la discussion allait bon train entre les opinions divergentes : car d'autres mamans, disons un peu plus réactionnaires, donnaient leur préférence à une éducation plus musclée. Au cours du débat, une maman a fait cette remarque qui m'a paru très juste, qui reprenait en fait l'image du Christ que nous venons d'entendre ; elle disait : quand un enfant qui ne sait pas encore marcher veut, pour la première fois, se mettre debout, s'il s'appuie sur un pouf, il n'arrivera jamais à se mettre debout, il faut qu'il s'appuie sur quelque chose qui lui résiste et cela seul lui permettra d'arriver à se tenir sur ses deux jambes.

Je crois que c'est un petit peu pour cela que le Christ nous propose aujourd'hui non pas une parole de Dieu qui prendrait toutes les formes de notre désir, et qui, par conséquent ne nous permettrait jamais de nous mettre debout et nous laisserait toujours ramper dans notre médiocrité, mais une parole de Dieu suffisamment résistante pour nous appeler à l'effort et nous permettre de nous tenir debout, c'est-à-dire d'être participants à la Résurrection du Christ.

Mais je ne voudrais pas que nous en restions là et je vous propose de poursuivre un petit peu cette réflexion. En effet, si nous mettons en parallèle le passage d'évangile que nous venons d'entendre avec les affirmations de saint Paul, nous sommes un peu surpris, saint Paul en effet semble au premier abord dire exactement le contraire de Jésus. Saint Paul dit : "Nous estimons, nous sommes convaincus que ce ne sont pas ceux qui accomplissent la Loi qui sont sauvés, mais ceux qui croient". Et pour reprendre la traduction habituelle de ce texte que le lectionnaire officiel interprète, afin de le rendre plus compréhensif, saint Paul dit littéralement : "C'est la foi qui sauve, sans les œuvres". Bien entendu, saint Paul ne nous appelle pas au laisser-aller, au farniente et à la passivité. Quand saint Paul dit : "C'est la foi qui sauve, et non pas les œuvres que l'on accomplit, non pas les actes que l'on pose", ce n'est pas pour nous inviter à ne rien faire, à une religion de facilité où il suffirait de dire : "Je crois Seigneur", puis d'attendre que les choses se fassent toutes seules. Saint Paul veut nous inviter à une action que ne soit pas seulement l'accomplissement matériel de la loi, qui ne soit pas simplement la réalisation ponctuelle d'un devoir qu'on nous a imposé. Au fond, saint Paul ne veut pas que nous soyons des fonctionnaires de la religion. Il ne veut pas que nous nous contentions d'accomplir ce qui nous a été prescrit, mais il veut que tout cela soit animé par la foi, non pas une foi qui resterait inerte et nous laisserait somnolents, mais une foi qui nous entraînera, bien sûr, à agir, mais non pas à agir simplement par discipline, pour appliquer une loi, mais à agir en vertu de cette vérité profonde qui jaillit au fond de notre être par la foi.

Alors si vous le voulez, revenons à l'image de l'évangile, à ce roc solide sur lequel nous devons construire et qui est la Parole de Dieu. Je crois qu'il y a plusieurs manières d'envisager cette solidité de la Parole de Dieu et de nous situer par rapport à elle. On peut concevoir la foi, la religion, la vie chrétienne, comme la solidité d'un édifice à l'intérieur duquel on se met à l'abri, pour se mettre en règle, pour être sûr que tout va bien se passer. Il y a une manière de s'insérer dans cette chose merveilleuse qu'est la Tradition qui n'est pas au fond que la recherche d'une assurance, la réponse à un besoin de sécurisation. Il y a une manière de vivre notre foi qui consiste à nous mettre à l'abri de toute aventure, de tout ce qui pourrait nous surprendre, de tout ce qui pourrait être inédit ou nouveau. Et à ce moment-là, certes, c'est bien l'image de la fermeté et de la solidité que nous donnons, mais c'est une solidité stérile, une solidité qui nous referme sur nous-mêmes qui, en réalité, est un refus de la vie. Car la vie est toujours une aventure, la vie nous projette toujours en dehors de ces maisons calfeutrées dans lesquelles nous voudrions nous enfermer pour être à l'abri de l'ouragan. Or, remarquez-le bien, la maison bâtie sur le roc que le Christ nous propose, c'est une maison au milieu de l'ouragan, une maison qui résiste à la tempête ; car il y a tempête, il faut lutter corps à corps avec cette tempête. Et si on s'appuie sur la Parole de Dieu, c'est pour se battre, c'est pour vivre en plein vent. La sécurité à tout prix n'est pas exactement ce que le Seigneur nous propose dans cette Parole dure comme un rocher. Il ne faut pas concevoir notre foi chrétienne comme une assurance contre tous les risques. La vie est un risque, et le refus du risque, le refus de l'aventure, de la marche en avant, c'est au fond le refus de la vie ; c'est une manière détournée, indirecte sans doute, mais réelle, de préférer la mort à la vie, et par conséquent c'est une attitude "suicidaire". Oh ! un suicide en tout petit, qui ne nous fait pas vraiment mourir. Mais il reste vrai que si, individuellement et collectivement, nous sommes toujours à la recherche d'une sécurité et que pour cela, nous évitons de sortir au-dehors pour ne pas risquer de rencontrer l'aventure, nous sommes en train de mourir à petit feu et doucement de nous endormir dans quelque chose où nous ne risquons pas de nous perdre, mais où nous risquons tout simplement de ne pas vivre.

Il ne faut donc pas concevoir la solidité de la Parole de Dieu à la manière de quelque chose qui nous sécurise, mais il faudrait plutôt, et là je me sers d'une autre image que le Christ utilise ailleurs dans l'évangile concevoir cette solidité de la Parole de Dieu comme la solidité de la terre dans laquelle s'enfonce les racines d'un arbre. Et l'arbre s'enfonce dans la terre mais ce n'est pas pour y rester calfeutré. Car si la graine restait dans la terre sans en sortir, elle n'aurait jamais de branches, jamais de feuilles, ni de fleurs, ni de fruits ! Il faut que cette graine s'enracinant dans la terre, puisse germer, pousser et se dresser dans le ciel, dans le vent et le grand air pour pouvoir ainsi affronter la vie et produire de la vie. C'est cela que doit être pour nous la foi ! Un enracinement certes, nous devons pénétrer dans la tradition par toutes les racines de notre être. Nous devons nous incorporer profondément à ce passé qui vient du Christ et de nos pères dans la foi, mais non pas pour y rester frileusement, lumière crue du présent et vivre dans le monde, avec toutes les difficultés, tous les dangers qu'il nous offre, vivre cette aventure qui est celle de la foi, qui est celle de la vie de l'Église. L'Église est un arbre enraciné dans son passé, dans ce passé qui est le Christ Lui-même, mais c'est un arbre qui jaillit aussi dans le présent qui est encore le Christ, ce présent qui est celui de notre monde.

Ce roc sur lequel nous sommes fondés, ne doit pas nous immobiliser, nous rendre statiques, mais au contraire doit nous servir de tremplin. Là aussi nous pouvons prendre cette image, quelque chose de suffisamment solide pour que nous puissions prendre appui, pour prendre notre envol, pour sauter et plonger dans cet avenir, dans cet inconnu.

Il faut que nous soyons méfiants à la fois à l'égard d'une certaine facilité, d'un certain libéralisme qui est un laisser-aller en matière de foi, mais aussi à l'égard d'un certain fixisme, d'un durcissement de nos manières de penser et de vivre qui n'est en réalité qu'une mort lente. La vérité consiste à être fermement accrochés à la Parole du Christ, pour prendre appui sur elle afin de vivre, de pousser, de grandir, afin de déployer tout ce que cette Parole de Dieu peut mettre en nous de virtualité. Elle est un appel au développement, à l'épanouissement de nous-mêmes, mais surtout à l'épanouissement en nous et par nous de ce que Dieu veut faire dans le monde, de ce que Dieu veut, à travers nous, donner à nos frères. Soyons des hommes vivants, que cette fermeté en nous soit la force d'une vie qui grandit et s'épanouit afin que le dynamisme du Christ remplisse notre cœur.

 

AMEN

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public