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COMME EN FILIGRANE

1 R 8, 41-43 ; Ga 1, 1-2+6-10 ; Lc 7, 1-10
Neuvième dimanche du temps ordinaire – Année C (13 février 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

C'est une image un petit peu banale que la vie telle un livre de pages blanches où il nous faut écrire. Sous un certain regard, il convient de noircir ces pages se déroulant au fil des jours, et du temps. Au fur et à mesure que l'homme écrit sa vie, ou parfois croit l'écrire et ne fait que des brouillons, il s'épuise comme s'il perdait au fil des pages qui tour­nent, le fil profond de son existence, la signification intime de sa propre destinée. Mais aussi nous ne sa­vons plus la qualité du papier. Il y avait de très beaux papiers, maintenant c'est industriel et l'on ne sent même plus la qualité de la matière : une forme de matérialisme. A l'intérieur du papier, il y avait un sceau que l'on ne discernait qu'en mettant la feuille vis-à-vis d'une source de lumière, on appelle cela voir comme en filigrane. Je crois, frères et sœurs, que cha­que page de la vie d'un homme, avant qu'il ne l'écrive, il doit la regarder face à une source de lumière qui l'aidera à en distinguer intérieurement le sceau d'une qualité, ainsi s'appliquera tel un bon écolier à faire mieux son devoir quotidien.

Nous ne méritons pas la plupart des ren­contres et des évènements de notre vie n'est-elle pas vraie cette parole du centurion : "Je ne mérite pas que Tu viennes sous mon toit". Pourtant à travers cet évè­nement de la maladie de son serviteur le centurion, à la lumière d'un autre visage que lui-même, va lire comme en filigrane le sens profond de cet évènement. Nous avons l'habitude trop superficielle de lire notre vie à la surface d'elle-même, les évènements, les ren­contres, les jours qui se succèdent, la vie qui avance ou plus exactement qui s'efface. Cependant au-delà de cette première lecture, dont on ne peut se satisfaire, il faut en faire une autre. Et cette autre, seul le Christ peut nous aider à la faire. Pour prendre une autre image, je dirai que pour marcher, il nous faut deux pieds Ou encore, pour que notre cœur alimente notre organisme, il lui faut incessamment ce double mou­vement de systole et de diastole. Dans notre vie, quels qu'en soient les évènements, il y a comme deux paro­les, deux pas, un double mouvement nous assurant que cette vie n'est pas uniquement ce que nous en faisons, mais d'abord ce que Dieu en tisse à l'intérieur même de notre fragile feuille de papier. La remarque du centurion me fait penser à cela. Elle est un peu d'allure militaire : "Je dis à l'un : viens, et il vient, à un autre va et il va, à un troisième fais ceci et fais cela", langage un peu trop rigoureux pour nos menta­lités modernes qui préfèrent beaucoup plus de liberté de choix. Mais à travers ces mots je veux lire en fili­grane deux autres mots qui viennent de Dieu. Le pre­mier la confiance, et le second l'obéissance, pour ve­nir vers quelqu'un, lorsqu'il nous appelle, il faut à la fois être motivé par la confiance en lui et par l'obéis­sance qu'on lui doit. Dans la foi, peut-être que ces deux mots pourraient en cacher encore deux autres plus spirituels, plus intimes, plus profonds. La confiance, j'aimerais l'appeler l'attachement à la per­sonne de Jésus-Christ et l'obéissance, parce que ce mot a une connaturalité un peu trop morale, j'aimerais l'appeler le consentement à la parole de Jésus-Christ. Le consentement et l'attachement nous permettent, comme ce centurion non pas de nous échapper de nos situations mais de les vivre au rythme même de l'amour et de l'appel de Dieu pour nous, pour chacun d'entre nous, pour nous tous ensemble. Je ne conçois pas une vie chrétienne, quelle qu'elle soit, sans cet attachement profond, sans cette confiance aveugle, sans cette volonté tenace de rester lié quoi qu'il arrive à la personne de Jésus Christ et à Lui seul. Il dit "va", Il dit "viens", Il dit "fais ceci". Nous ne pouvons pas répondre à une obéissance qui ne soit d'abord un atta­chement profond, et régulièrement nourri, à la per­sonne de Jésus-Christ. Nous ne pouvons pas obéir à la parole du Christ sans cet attachement-là, autrement notre obéissance ne serait que fonctionnelle et exté­rieure, une pure morale dont nous n'avons pas besoin. Cet attachement, ce consentement à la personne du Christ et à sa Parole contiennent à la fois ce qui, dans notre vie, doit être indéfectiblement indissolubilité, unité, fécondité et liberté. Cet attachement et ce consentement, nous avons à les vivre chaque jour de notre vie, quels que soient nos évènements, à condi­tion de ne pas vouloir que ces évènements soient une réponse trop évidente et directe de Dieu. Dieu préfère appeler. En chaque évènement de notre vie est un appel, un appel à un attachement plus grand, dans un consentement plus profond à son mystère, à sa pré­sence, à son amour, à sa guérison, à son pardon.

Voilà l'expérience de ce centurion, il a com­pris cela, alors il a pu avancer d'un pas sur la route du Royaume de Dieu, avec cet équilibre d'attachement à la personne du Christ dont il avait assez vaguement entendu parler et d'obéissance à son silence, car lors­que le centurion a dit à Jésus qu'Il ne dise qu'un mot, Jésus n'a rien dit. Qui ne dit mot, consent. Et le servi­teur fut guéri. Mais il fallait à cet homme tout l'atta­chement et tout le consentement de son cœur à la per­sonne de Jésus Christ. Ainsi Dieu tisse en nous son salut, avec nous, dans la liberté que nous prenons de nous attacher à lui et dans la liberté que nous prenons de nous attacher à son consentement, à sa volonté, et ainsi d'établir en nous ce que Lui-même fut vis-à-vis du Père, dans la confiance totale et l'obéissance par­faite. Nous ne pouvons pas, sans cette alliance d'atta­chement et de consentement, nous ne pouvons pas porter un certain silence du coté de Dieu, nous ne pouvons pas supporter une souffrance certaine du côté de l'homme. Mais le problème n'est ni celui du silence de Dieu, ni celui de la souffrance de l'homme, c'est celui de notre attachement à la personne de Dieu et de notre consentement à son amour pour nous.

Ainsi nous avançons irrégulièrement, cahin-caha, mais peu importe, il faut avancer. Nous avan­çons vers ce Royaume de Dieu au double rythme de cet attachement et de ce consentement, plus exacte­ment le Royaume de Dieu croît en nous, nourrissant notre corps et notre chair dans ce double mouvement de systole, de diastole, "Va et viens, attache-toi à moi et consens à ce que Je suis". L'évangile en définitive est ce sceau en filigrane marquant de l'intérieur cha­que page de notre vie. Pour le discerner, il faut tou­jours contempler le visage lumineux du Christ sans lequel notre vie n'est qu'une feuille blanche sans transparence. Alors, frères et sœurs, que le témoi­gnage très humble de ce centurion nous rappelle ce à quoi nous sommes destinés, la vie éternelle, cette vie invisible se rend toujours visible, se manifeste, se dit dans tous les évènements provisoires et passagers de notre vie, qu'ils soient très importants ou banals, peu importe, ils sont faits pour qu'en les vivants, nous puissions nous accorder à notre destinée, la guérison et le salut jamais totalement accomplis parce que nous ne sommes jamais fidèles, mais toujours voulus de Dieu pour nous parce que Lui est toujours fidèle.

Qu'en cette eucharistie, la Pâque du Christ, une fois encore donnée, vienne faire revivre en nous ces deux mots, ces deux paroles, ces deux disposi­tions, cet attachement profond à la personne de Jésus-Christ, c'est le coté de notre cœur, ce consentement profond à la Parole de Jésus Christ, c'est le côté de notre volonté, sans l'obéissance, la confiance se réduit à un vague sentiment, sans la confiance, l'obéissance serait une pure exécution. Alors quel que soit le temps qui passe, une chose se fait certaine en nous l'éternité avance, quand la vie s'efface nous commençons vrai­ment à la voir, l'éternité en filigrane laisse apparaître sa trace indélébile.

 

 

AMEN

 

 
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