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VIVE LA LIBERTÉ ! MAIS... LAQUELLE ?

Dt 5,12-15 ; 2 Co 4, 6-11 ; Mc 2, 23 - 3,6
Neuvième dimanche du temps ordinaire – Année B (5 mars 2000)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


"Est-il permis le jour du sabbat, de sauver une vie, plutôt que la tuer ou de la perdre ? Et ils se taisaient ". Frères et sœurs, ces trois mots sont terribles : "Ils se taisaient !" Ils n'osaient pas répondre, ils n'osaient pas choisir entre le respect du sabbat et sauver une vie. Ils étaient paralysés, ils étaient perdus dans leur casuistique, ils ne savaient pas quoi dire ni quoi faire. Je crains fort que nous soyons, nous aussi, à certains moments, des hommes et des femmes qui se taisent devant ce type de question, car au fond, la question essentielle qui nous est posée dans ces deux textes, à nous posée comme disciples du Christ : "Qu'est-ce que la liberté après que le Christ soit passé ?"

Je ne prétends pas résoudre le problème ce matin en une homélie de quelques minutes, mais je suis conscient du fait, que pour nous tous, et pour vous plus spécialement, parents qui avez la charge de l'éducation de vos enfants, cette question-là est au cœur de votre responsabilité de père et de mère. Si elle n'y est pas, si vous vous taisez là-dessus, je vous le dis très clairement, vous n'êtes pas dignes d'être des parents, vous n'êtes que des géniteurs, et cela ne suffit pas ! Le seul enjeu pour faire advenir un homme à son humanité, c'est de l'amener à une vraie pratique de la liberté. Cela exige des parents comme parents, de ne pas se taire devant la question de la liberté, et au contraire d'amener les enfants, au fur et à mesure de leur croissance, non seulement physique mais surtout spirituelle, de les amener à se poser la question de leur propre liberté et de son usage.

Je vous proposerai donc simplement quelques points de repère : quelles conceptions courantes avons-nous aujourd'hui de la liberté ? En m'aidant de ces deux textes d'évangile, j'en proposerais provisoi­rement deux. La première conception de la liberté se résumerait dans la formule : "il faut ce qu'il faut ". Cette liberté est très simple : on est un homme, une femme dans une société, on a besoin pour pouvoir vivre avec les autres de satisfaire à un certain nombre d'obligations réciproques, comme par exemple, ne pas planter mes arbres favoris dans la propriété du voisin. A ce moment-là s'élaborent dans toute société, des codes qui dictent et énoncent les différents devoirs auxquels chacun doit satisfaire pour être "buvable" dans cette société. Et ces codes doivent être égale­ment respectés par le voisin et l'entourage, de telle sorte que cet ensemble de codes, de devoirs rendent possible ces capacités de vie et d'action qui sont en chacun d'entre nous. On nous dit alors que la liberté consiste à adhérer à ces codes et à essayer de les ac­complir le mieux possible : c'est la liberté des devoirs. Les devoirs se retrouvent partout, le devoir d'état, qui n'a rien à voir avec l'État, le devoir professionnel, les devoirs sociaux, les devoirs conjugaux, les devoirs familiaux, les devoirs scolaires.

Toute la liberté est conditionnée par les de­voirs, c'est pratiquement la conception pharisienne de la liberté. "Tes disciples arrachent des épis de blé le jour du sabbat, or dans le code de la loi, ce n'est pas permis". Première conception de la liberté.

Deuxième conception de la liberté : c'est celle que j'appellerais volontiers : "Lâchez-moi les bas­kets". Et cette liberté-là est apparemment revendiquée par Jésus : "N'avez-vous pas lu ce que David a fait ?" et Jésus rappelle l'événement avec ses hommes, David passe devant la Tente de Réunion où les pains de pro­position sont exposés devant le sanctuaire ; normale­ment, personne ne peut y toucher sauf Dieu (mais je pense que c'étaient plutôt les souris qui devaient le faire !), car ces pains lui sont consacrés. Or, David et ses hommes ayant faim, mangent les pains de propo­sition. Donc, ils ont été libres vis-à-vis de la Loi : la nécessité, comme on le dit parfois, faisait loi pour eux ce jour-là, la nécessité permettait la liberté. Ainsi donc, Jésus dit clairement que le sabbat n'est pas un code, et pour clore la controverse avec les pharisiens, il ajoute : "Le Fils de l'Homme est le Maître du sabbat !" Moi, dit Jésus, je sais ce qu'est le sabbat, je sais pourquoi il a été institué, alors, donnez-moi la liberté de le vivre comme je le veux et donnez-là à mes dis­ciples !

Contrairement à ce qu'on pense, c'est cette re­vendication de la liberté chrétienne qui a déchaîné dans la plupart des sociétés modernes, surtout occi­dentales, ce goût et cette frénésie de la liberté. Contrairement à ce que nous ont appris Malet Isaac et d'autres manuels patentés, je crois que le goût de la liberté ne vient pas de la Révolution française (d'ail­leurs, on a vu ce qu'elle en a fait au début !), mais ce goût de la liberté vient fondamentalement du message chrétien. Le seul malheur c'est que l'Église pendant ce temps-là avait eu quelques siècles pour se réadapter au goût du jour, avec devoirs, obligations et contrain­tes à la clef de manière, c'est évident, si vous n'expli­quez pas à vos enfants que vous avez la responsabilité de les intégrer dans la vie sociale, et que en consé­quence, il faut "moucher son nez, être poli, dire bon­jour à la dame", en évitant si possible de lui marcher sur les pieds effectivement, il leur manquera quelque chose et vous êtes donc dans l'obligation de passer par ces impératifs. En tout cas, le premier aspect d'une éducation qui consiste à initier à un code de vie so­ciale pour permettre la vie "ensemble", à mon avis, est indispensable. Alors, la question n'est pas " ou bien, ou bien", mais il s'agit d'abord de reconnaître que cette conception et cette pratique de la liberté ainsi conçue n'est que la première étape dans les diffé­rentes phases de l'éducation d'un être humain. Le seul problème, vous l'aurez très vite remarqué devant la résistance, c'est qu'il faut insister un peu fortement parce que l'enfant résiste et que votre combat risque alors de se limiter à cette première étape, et c'est dommage.

Le deuxième aspect, et comme parents, vous allez me dire que vous avez un peu peur de le propo­ser à vos enfants, c'est le danger de leur apprendre à dire : "lâchez-moi les baskets", au moment de la pré-adolescence ou de l'adolescence car c'est générale­ment ce qui arrive de soi, et les premiers à qui on le fait subir, ce sont précisément les parents. On ne va donc pas torpiller ce petit royaume intérieur de la famille en encourageant les jeunes à faire preuve petit à petit de suffisamment d'initiative pour se passer des bons conseils de leurs parents, tout de même. Le ter­rain devient ici plus dangereux, l'éducation à la liberté consiste-t-elle vraiment à dire à un enfant : fais comme il te semble bon, fais n'importe quoi, pourvu que tu en aies envie ? Si la liberté se réduit à cela, elle rejoint très vite la théorie de l'anarchie à tous niveaux : je fais ce que je veux, quand je veux, et si je veux ! Il faut bien reconnaître d'ailleurs que, si cette liberté-là était la reine et le principe fondamental de l'existence dans nos sociétés, cela ne mènera pas très loin, on n'arriverait pas à vivre ensemble. Si chacun édicte que sa propre manière de voir et sa propre pensée n'ont rien à voir avec celles des autres, et que par conséquent, il n'a qu'à prendre sa place au soleil pour vivre à la seule mesure de son désir et de ses caprices, au bout d'un certain temps, il y a incompatibilité fondamentale. Vivre ensemble, c'est admettre une certaine pluralité mais une pluralité réglée.

Cela dit, où est la petite porte de sortie qui permet de trouver et de partager, à la fois pour nous-mêmes comme adultes et face à notre responsabilité familiale, le sens authentique de la liberté ? Si l'un et l'autre sens ne suffisent pas, où faut-il aller chercher le sens de la liberté ?

Il faut bien le reconnaître, ce qui fait la nou­veauté de la liberté humaine, nous est venu de l'évan­gile. Si la liberté est au cœur du message chrétien, et si elle est devenue le cœur et le principe de nos démo­craties modernes, pardonnez-moi l'expression, c'est parce que "Dieu a fichu la pagaille". Et comment ? Il a dit que désormais, c'était Lui-même qui était à la racine de notre liberté.

A partir de là, il nous faut bien admettre que la liberté n'est pas une réalité que chacun sera à même de gérer tout seul et pour soi seul, de façon unique et exclusive, mais la liberté devient cet élan et ce dyna­misme appelons cela l'image de Dieu pour reprendre les termes de saint Paul dans le texte de la deuxième lecture : c'est cet élan et ce dynamisme que Dieu met en moi, pour que je ressemble à Dieu et pour que je trouve ma véritable dimension d'homme libre, comme fils et image de Dieu. Ainsi, là où la liberté est définie soit par rapport à des codes, et dans ce cas, on a l'im­pression qu'au bout d'une certain moment, elle est étouffée par le conformisme, soit par rapport à l'indi­vidu, et là, on ne voit pas très bien comment cet indi­vidu peut vivre avec les autres, on risque de perdre de vue la spécificité de la liberté chrétienne telle que le Christ est venu la restaurer et la sauver dans l'homme : elle est le dynamisme même de Dieu dans le cœur de chaque homme et dans le cœur de l'Église. C'est pour cette raison, que dans la synagogue, lors­que le Christ a posé la question l'assemblée s'est tue, parce qu'obscurément, ils ont compris à cet instant que la liberté que Jésus revendiquait en face de cet homme malade n'était ni une liberté pour satisfaire aux conventions légales sur le sabbat, ni une liberté simplement pour faire n'importe quoi : en réalité, il faisait le bien, et c'était donc une liberté dynamisée par la puissance même de son salut, de sa Parole et de la Révélation qu'il venait apporter à l'homme.

Si la liberté aujourd'hui est un problème aussi important, aussi vital dans nos sociétés, c'est parce que nos sociétés n'ont pas perdu totalement de vue cette perspective chrétienne : elles savent encore, mais insuffisamment parfois, que la liberté comme telle est le chemin de la divinisation de l'homme. Par la liberté l'homme est appelé à se dépasser lui-même, ce qui est bien davantage que de simplement satisfaire à des codes ou à des devoirs et ce qui est beaucoup plus que d'obéir simplement à ses caprices ou à ses envies du moment. La liberté est en nous le signe même et l'empreinte réelle de la transcendance de Dieu. Or devant ce fait et devant cette conviction, ni devant nos enfants, ni devant nous-mêmes, ni devant ceux qui n'ont pas d'espérance, comme dit saint Paul, nous ne pouvons nous contenter de nous taire ! Si nous taisons cette liberté-là, le monde en "crèvera", c'est tout simple, et nos familles et nos enfants en "crèveront". Il faut bien se dire que si chacun d'entre nous n'essaie pas, par écoute, par réception de la Pa­role de l'évangile, de répondre à cette grâce de la liberté comme dynamisme même de Dieu en nous, pour témoigner de la puissance du salut de Dieu et de la grandeur du cœur de l'homme, si nous n'essayons pas vraiment de nous laisser transformer par cette liberté dans sa nouveauté et sous la spontanéité de la grâce, alors nous sommes bien prêts de sombrer dans cette inconscience que le Christ dénonçait lorsqu'Il parlait de son retour : "Le Fils de l'homme, quand il reviendra, trouvera-t-il la Foi sur la terre ?". Je sou­haite au moins qu'Il retrouve en nous notre vraie liberté.

 

 

AMEN