AU FIL DES HOMELIES

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LA FRACTION DU PAIN

Lc 24, 13-35

Vigiles du douzième dimanche du temps ordinaire – C

(19 juin 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Campagne aux alentours d'Emmaüs

I

 

ls le reconnurent à la fraction du Pain !" Le récit de la Passion et de la Résurrection du Seigneur est une succession de brisures et de dislocations. D'une certaine manière, c'est cela qui constitue la méditation des disciples lorsqu'ils s'en vont en quittant Jérusalem. Ce qu'ils méditent, c'est la brisure, cette brisure extrêmement profonde qui a traversé le peuple d'Israël au moment où le Christ est mort.

Souvenez-vous comment chez l'évangéliste saint Matthieu tout le thème de la mort du Christ est orchestré par différents éléments qui se disloquent, qui se brisent, qui se déchirent, qui se fractionnent. Pensez à cette obscurité qui étend une sorte de mur impénétrable entre le ciel et la terre, au moment où le Christ meurt. Pensez à la terre qui se brise et se craquelle et qui rend les morts qu'elle retenait captifs. Pensez au voile du Temple qui se déchire. Pensez plus profondément à cette dislocation intime du peuple de Dieu, au moment où son Messie meurt, dislocation symbolisée par les haines et les factions rivales. Pensez aussi à cette manière dont la foule agresse le Christ, se moque de Lui, instaure le rire et la moquerie comme cette rupture et cette déchirure, à l'intérieur même de la communion entre les membres du peuple de Dieu. Pensez à ce cri du Christ, cet abandon au moment où Il crie :"Père, pourquoi m'as-Tu abandonné ?" comme s'il prenait sur Lui le maximum de ce qui peut déchirer l'univers. Pensez à cette ultime déchirure qui est le coup de lance et qui brise la personne et la chair du Christ au point le plus vulnérable et le plus intime de son amour, son côté d'où jaillit l'eau et le sang de la vie.

C'est sur cette série de dislocations que vient se greffer le récit des disciples d'Emmaüs. Au moment où le Christ meurt, Jérusalem est disloquée. Elle n'est plus vraiment la cité de Dieu. Elle n'est plus vraiment le lieu où Dieu fait resplendir sa gloire, car Dieu s'est voilé la face au moment de la mort de son Fils. Et les disciples s'en vont car, ils commencent à comprendre ce qui vient de se passer. Et dès lors, tout ce récit, c'est la manière dont le Christ vient pour reprendre les morceaux et faire de ce qui était brisé un peuple nouveau, une Église. Car, le récit des disciples d'Emmaüs, c'est l'un de ces innombrables actes de naissance de l'Église. Ce Cléophas et l'autre disciple reçoivent ce jour-là leur baptême au sens où ils sont agrégés au corps du Christ. Et pour recréer cette unité au cœur même de la dislocation et de la brisure de leur cœur, au cœur même de ces visages mornes qui regardent le Christ sans comprendre, le Christ va utiliser deux gestes.

Le premier geste, la première manière de recoller les morceaux, c'est de commenter l'Écriture. Il s'agit, pour le Christ, de faire comprendre à ces deux hommes que ces brisures qui ont affecté le peuple de Dieu en la personne de son Messie ne sont pas irréparables. Cela même qui a été la brisure et la blessure est la source de l'unité et du rassemblement. C'est ce que le Christ explique lorsqu'il dit qu'il y a une unité entre ce qui s'est passé et les Écritures. Pour Cléophas et son ami, tout est incompréhensible. Il n'y a plus de liens entre ce que les prophètes avaient et ce qu'ils ont vu. Il n'y a plus de liens entre le Messie prophétisé et cet homme crucifié, mis au rang des malfaiteurs, traité comme le plus ignoble des esclaves. La première chose que le Christ vient leur expliquer c'est que là où ils croyaient voir une brisure, une incohérence dans le plan de Dieu, le plan de Dieu était unique. Mystérieusement, le Christ dévoile comment chaque parole des prophètes et de l'Ecriture s'est accomplie en Lui, dans sa mort et dans les brisures successives, comment la Parole que Dieu avait livrée à son peuple ne s'était à aucun moment séparée du Messie, au moment où il était entré dans cette dislocation de sa chair et de son amour pour les hommes.

Puis, il y a ce deuxième moment lorsque les disciples, sans doute déjà réconfortés et introduits dans cette amitié du Seigneur qui leur explique l'Écriture, veulent le garder pour eux. Jésus prend alors le geste même la fraction, la brisure du pain. Et là, Il leur dévoile peut-être ce qu'au moment de l'eucharistie, de l'institution les apôtres n'avaient peut-être pas encore compris : que cette fraction, ce Messie brisé, percé d'un coup de lance était l'artisan de l'unité de son peuple. Au moment même où Jésus rompt le pain, manifestant ainsi la manière dont Il avait été immolé, dont Il avait été brisé, pour nous, à cause de nos péchés, au moment même où Il rappelle ce geste et cette réalité, à ce moment-là, ce pain brisé, ce corps brisé devient la source même de l'unité. Ainsi, à travers ce geste du Christ, au moment même où, dans le geste de rompre, Il s'efface et disparaît, s'inscrit pour nous, la véritable signification de l'eucharistie.

Elle sera toujours à la fois cet acte par lequel le Messie a été brisé, cet acte dans lequel Israël a connu sa division la plus intime à l'intérieur de lui-même en Jérusalem, et en même temps, au moment même où le Messie était brisé, comme un agneau immolé, Israël, l'Église était appelée à reconnaître le signe même de son unité. Ceci est pour nous très important, car d'une manière ou d'une autre, nous vivons toujours notre vie sous le signe des brisures successives.

Chacun de nous connaît, au fond de son propre cœur, soit ces événements qui se sont abattus sur lui, soit ces fautes, ces infidélités à l'amour du Seigneur qui ont brisé quelque part le plus intime de notre chair et de notre cœur. Tout cela n'est pas étranger à l'essence profondément eucharistique de notre existence. C'est dans la mesure où nous le laissons venir et s'asseoir à notre table, et rompre le pain, qu'à ce moment-là, progressivement, nous redécouvrons l'unité, non pas certes, celle que nous nous serions fabriquée artificiellement par je ne sais quel regard souverain sur notre vie par lequel nous essaierions de donner une cohérence ou un satisfecit à ce qui nous est arrivé, à lire je ne sais quelle destinée que nous nous serions fabriquée ou que nous aurions maîtrisée, mais, au contraire à découvrir comment, à travers les propres brisures et les échecs, à travers cette fraction du pain qu'Il vient nous apporter chaque jour, en réalité, se tisse une unité dont nous ne comprenons le secret que lorsque, comme Lui, nous disparaîtrons aux yeux de ce monde pour entrer dans le cœur de l'invisible.

 

AMEN

 
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