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LA RÉSURRECTION EST LE JUGEMENT

Dn 7, 9-10+13-14 ; Mt 28, 1-10+16-20

Vigiles du neuvième dimanche du temps ordinaire – A

(4 mars 1984)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le Puy : grille du XIIè siècle

L

 

orsque, méditant sur les récits évangéliques de la Résurrection, nous essayons, avec nos moyens humains de nous "représenter" ce qui s'est passé, nous sommes presque obligés, parce que nous sommes bâtis comme cela, d'imaginer que la Résurrection a été une sorte de voyage de Jésus vers un ailleurs, un ailleurs par rapport à ce monde. C'est ce que nous disons quand nous affirmons que la Pâque de Jésus a été un passage. Nous voulons dire par là, parce que ce sont nos références spatiales ou temporelles, nous voulons dire par là que Jésus "est passé de ce monde à son Père" comme l'écrit justement saint Jean. Et à ce moment-là, nous avons un peu l'impression que le tombeau joue le rôle d'une sorte de sas, d'une porte entre ce monde dans lequel Jésus vivait de plain-pied avec ses disciples, il mangeait, il buvait avec eux, et puis, tout d'un coup Il est entré par cette porte étroite de sa mort et de son tombeau, puis Il est sorti vers un ailleurs de ce monde, dans la gloire.

Alors, nous essayons toujours d'imaginer un peu les apparitions du Christ comme des moments où, en reprenant les phrases et le vocabulaire du Cantique des Cantiques "Il guette par la fenêtre, Il épie par le treillis." Ces apparitions seraient précisément ces moments dans lesquels le Christ jette une sorte de petit regard furtif sur ses apôtres et sur les premiers témoins, pour leur dire : "Rassurez-vous ! Je suis là ! N'ayez pas trop peur ! C'est bien Moi !" puis, après ces espèces de petites confirmations, Il referme le guichet, la porte, et l'on ne le voit plus.

Il y a quelque chose de vrai dans tout cela, même s'il ne faut pas s'attacher à la lettre même des images. Mais il faut bien les comprendre, car le Christ n'est pas parti vers un ailleurs. C'est peut-être ceci qui est, pour nous, le plus difficile à réaliser. Le Christ n'est pas parti vers un ailleurs car où est l'ailleurs de Dieu ? Cela n'a pas de sens. Par rapport à nous, nous concevons notre monde comme une sorte de maison, bien gardée, avec le toit du firmament et le sol solide de la terre quand elle ne tremble pas. Par conséquent, il y a un ailleurs qui est en dehors Mais déjà cela n'a pas beaucoup de sens, car qu'est-ce qui est en dehors du monde ? Qu'est-ce qui est en dehors de l'espace ? Rien du tout. Mais, en plus, pour Dieu, c'est encore un plus grand non-sens, car comment peut-il y avoir de l'espace en Dieu ? Et encore plus, comment peut-il y avoir un ailleurs extérieur à Dieu ? Par conséquent à aucun moment la Résurrection ne peut avoir été une sorte de déplacement du Christ vers un ailleurs.

En réalité, il faut bien comprendre que le moment de la mort et de la Résurrection c'est le moment du jugement, c'est-à-dire que, à ce moment-là, le Christ a manifesté toute la vérité de ce qu'Il est. Voilà le cœur même de notre foi en la Résurrection. Tout à l'heure, nous avons relu un passage de Daniel qui a été très important pour les premières communautés chrétiennes. C'est le passage, par excellence du jugement. Or qu'est-ce que c'est qu'un jugement ? Pour nous, aujourd'hui, un jugement c'est un combat. Il y a deux parties adverses qui essaient chacune "d'emporter le morceau". Or, dans la tradition biblique, un jugement ce n'est pas une sorte de rivalité ou de combat. Un jugement, c'est le processus par lequel apparaît la vérité de quelque chose ou de quelqu'un. La meilleure image du jugement que nous ayons aujourd'hui, c'est, je crois, les romans policiers d'Agatha Christie et consorts. C'est très exactement cela le jugement. Un roman policier, au début, vous n'y comprenez rien. Et, petit à petit, juste à la fin si c'est un bon roman policier, vous comprenez tout. Vous savez qui a tué, mais seulement à la fin. C'est cela le jugement. C'est qu'à ce moment-là au cœur même du récit qui est une histoire, apparaît la vérité (du meurtrier dans le cas du roman policier). Et dans ce roman policier extraordinaire qu'est l'histoire du Salut, apparaît la vérité de Dieu, qui est Jésus-Christ mort et ressuscité pour nous.

Le jugement, c'est le jour de la Résurrection. La Résurrection c'est le moment où a été imposée, au cœur même du monde, la vérité de Dieu. Et c'est pour cela que les saintes femmes ont eu si peur. Et c'est pour cela qu'aujourd'hui encore, devant la Résurrection nous devrions avoir un peu peur. Car, au moment où le Christ manifeste, dans sa mort et dans sa Résurrection, la plénitude de la vérité de Dieu, nous sommes complètement perdus. La vérité, et surtout la vérité de Dieu, c'est quelque chose qui ne nous est absolument pas familier.

La plupart du temps, nous vivons dans un univers un tout petit peu aménagé, pour ne pas dire trafiqué, dans lequel on prend bien soin de cacher tous les indices de la vérité même, soit de notre péché, soit du caractère mortel de notre existence. Par conséquent, à aucun moment nous ne sommes dans la vérité de nous-mêmes et nous ne sommes pas non plus dans la vérité avec Dieu, et nous ne sommes pas davantage dans la vérité avec le Christ.

Or, chaque fois que nous célébrons la Résurrection, au lieu de nous en aller vers un ailleurs, au lieu que ce soit Dieu qui s'en va vers un ailleurs, ce qui n'a pas de sens, nous sommes ramenés à la vérité de Dieu, et aussi à la vérité de nous-mêmes. Et cela ne se passe pas dans l'espace. Il n'y a pas besoin de se déplacer. A partir du moment où le Christ meurt, son corps va trouver sa vérité, sa vérité éternelle de corps de Jésus ressuscité, de corps source de vie. Et c'est le corps le plus vrai, le plus réel qui soit, que le corps du Christ ressuscité, auprès duquel les nôtres font tout à fait pâle figure, alors que nous sommes si fiers d'en avoir un, et si conscients d'en avoir un. En réalité, nous, nous ne sommes pas encore arrivés à la vérité de nous-mêmes, de notre existence et de notre éternité.

Et c'est pour cela que les gardes sont terrifiés. C'est pour cela que les femmes ont peur. C'est pour cela que tous les récits de la Résurrection nous manifestent quelque chose d'étonnant, cette espèce de frayeur. Car, à cause de son péché, l'homme n'est pas un familier de la vérité. Et quand il voit, tout à coup, la vérité même de Dieu qui, à ce moment-là ne peut plus se cacher car elle éclate en plein jour, par le mystère de la mort et de la Résurrection, quand la vérité même de Dieu lui apparaît dans toute sa force, l'homme est perdu. Et à ce moment-là, nous avons l'impression d'un ailleurs, car nous n'y sommes pas encore arrivés. Et je crois que c'est de là que ça vient. Cela vient du fait que les disciples, lorsqu'ils ont vu Jésus ressuscité, ils ont mesuré la distance qu'il y avait entre Jésus qui vivait avec eux et les côtoyait familièrement et dans lequel ils n'avaient pas encore soupçonné toute la vérité de Dieu, et, d'autre part, ces moments où, mystérieusement, Il apparaissait dans toute sa vérité. Je crois que les disciples ont mieux compris Jésus dans les quelques apparitions dont ils ont été les bénéficiaires que pendant toutes les années précédentes. Car ils ont été mis en contact immédiat avec la vérité brûlante du Ressuscité. Pour eux, c'était extraordinaire et c'est ce qui leur a fait comprendre rétrospectivement tout ce qu'ils avaient vécu avant sa mort, et qui, effectivement, a pris alors une force un relief, une profondeur inouïe. "En vérité, Dieu était là, et nous ne le savions pas." D'une certaine manière, ils ont dû réagir comme Jacob après la vision de l'échelle. Le Christ, c'était Jésus de Nazareth, c'était bien le Fils de Dieu. C'est Lui que Dieu a accrédité pour être la vérité même de notre salut.

Précisément, tous les évangiles s'inscrivent dans cette espèce de revirement subit des apôtres qui, d'une certaine manière, pendant le temps de la vie publique de Jésus, l'avaient connu peut-être profondément de façon humaine, avaient noué avec Lui une amitié extrêmement profonde, belle et solide, mais n'avaient pas encore compris. Ils n'avaient pas encore saisi la vérité même de Jésus comme Messie. Et c'est dans le retournement que jaillit leur foi. Et c'est dans le retournement que jaillissent les évangiles. Si les apôtres n'avaient pas vu Jésus ressuscité, il n'y aurait rien du tout, car ils n'auraient jamais mesuré ce qu'était la vérité.

Je crois que pour nous ceci est plein d'enseignements. Nous allons bientôt entrer en carême et il faudrait que, d'une certaine manière, nous fassions la même démarche. Nous sommes habitués, accoutumés à fréquenter un Jésus qui nous est bien commode. C'est une sorte de compagnon de route, sans nuance péjorative à cette connotation, une sorte de compagnon de route que nous aménageons selon nos exigences, selon nos désirs. Il y a parfois une certaine profondeur de la relation, mais il ne faut pas perdre de vue que Celui que nous cherchons, c'est le Ressuscité. Par conséquent, quand nous marchons avec Lui pour monter à Jérusalem, comme nous allons bientôt le faire, il faut sans cesse que, bénéficiant de l'expérience des apôtres, nous sachions qu'en réalité Celui que nous côtoyons, c'est la vérité et que nous avons déjà le privilège de le côtoyer dans sa vérité. Il est vraiment le Ressuscité. Et c'est dans la mesure de cet écart que se situe véritablement la conversion de notre cœur. C'est dans la mesure où nous avons saisi, où nous acceptons que, tout à coup, la vérité même de Jésus nous arrive en pleine figure qu'à ce moment-là, peut-être, nous commençons à comprendre que Jésus n'est pas simplement un compagnon, mais qu'en réalité c'est la vérité qui nous amène à trouver ce que nous-même nous sommes, et ce que Lui est, en vérité, pour nous.

C'est seulement à partir de ce moment-là que toute notre vision du monde, de l'existence, des autres, peut se retourner complètement. Les autres, ce n'est plus simplement ceux qui se trouvent là, à côté de nous, un peu par hasard, mais les autres c'est ceux que Jésus a mis en face de nous pour que resplendisse la vérité de son amour. Le monde, ce n'est pas cette espèce de grande maison dans laquelle on essaie de trouver sa place, mais c'est le lieu même de l'attente de la manifestation de la vérité de Jésus-Christ. Et ainsi de suite.

Alors, commençons à préparer nos cœurs pour que, véritablement, nous découvrions le Christ comme la vérité, c'est-à-dire Celui-là même sur lequel tout s'appuie, tout se fonde. Et même si cela nous fait peur. Même si cela nous fait peur parce qu'on a l'impression qu'on n'y est pas arrivé, qu'on ne peut pas l'atteindre. Qu'à ce moment-là, ce soit vraiment la foi qui nous habite, car il n'y a que la foi qui puisse nous donner la force, la confiance et l'assurance qui ne vient pas de nous mais de Dieu, que ce chemin-là, le chemin de la vérité, le chemin vers la vérité, c'est Jésus Lui-même qui nous aidera à le faire.

 

AMEN