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LE TEMPLE DE DIEU, C'EST VOUS !

Lc 21, 5-7+29-33+36-38

Vigiles de la Présentation au Temple – A

(4 février 1996)

Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

I

sraël serait-il tombé dans ce péché que Dieu a fustigé et qui est l'idolâtrie ? Israël serait-il tombé dans le piège d'être comme toutes les nations ? Le fleuron des civilisations antiques qui entouraient Israël, leur objet de gloire était, en effet, la construc­tion du Temple le plus beau, le plus orné, l'édifice majeur de la cité devait être le Temple où était adoré le dieu protecteur de la cité. La vie du temple et de ceux qui s'en occupaient, les prêtres, voire les prêtres­ses, le clergé en tout cas, prenait du coup une dimen­sion importante, fondamentale. L'activité autour du Temple devenait constitutive du peuple et de la cité.

On pourrait donc se demander si le Temple n'était pas pour Israël aussi la seule manière de mani­fester la gloire de cette cité, de montrer sa richesse et sa puissance. Pour un peuple qui avait connu son Dieu dans le désert, qui avait payé très cher le fait d'avoir voulu un Dieu sous forme de statue, de veau d'or (ce qui l'avait conduit à errer pendant quarante ans), pour un tel peuple, n'était-ce pas revenir en ar­rière que de vouloir construire un Temple, que de vouloir chosifier en somme sa propre vie en chosifiant Dieu ? Israël avait été le peuple charismatique conduit par un seul chef : Dieu. La royauté d'Israël n'était elle pas réduite ainsi à n'être plus qu'un ensemble social aussi bien tenu que toutes les sociétés et civilisations qui entouraient Israël ? Salomon ne serait-il que l'ul­time image de tous ces rois-lieutenants de Dieu ? Sa monarchie ne serait-elle pas, par son éclat, compara­ble à celle de Louis XIV ? N'aurait-il pas posé des verrous pour maintenir son peuple grâce à une armée qui se tienne, une administration et des fonctionnaires à sa solde et écrivant le livre de la Sagesse, un clergé au service de ce Temple qui serait la fine pointe de la civilisation et de la gloire d'Israël ? On pourrait se poser ce genre de questions lorsque Jésus, à son arri­vée dans le Temple, prévient ceux qui s'enorgueillis­sent de la beauté de ses pierres et de ses ornements qu'il n'en restera pas pierre sur pierre.

Ce qui est très significatif du Temple d'Israël et qui le distingue de tous les autres temples antiques, c'est que Dieu ne s'y trouve pas. Dans les civilisations antiques, le dieu était représenté sous forme de statue. En Egypte, on réveillait le dieu chaque matin, on lui changeait ses habits, on lui faisait sa toilette et on lui portait des aliments. A Babylone, on sortait tous les ans la statue du dieu pour qu'il parte en voyage, pour qu'il aille visiter les autre dieux dans les autres tem­ples. On montrait par là que le dieu était bien le dieu de la cité, qu'il aimait rendre visite à ses autres terri­toires et en prendre possession.

On ne sortira jamais, Dieu merci ! de statue du Temple d'Israël. On ne servira jamais d'aliments au Dieu d'Israël pas plus qu'on n'habillera une de ses figurines. La présence de Dieu dans son Temple, c'est une présence qui est une sorte d'absence. Pourquoi ? Parce que dans le saint des saints du Temple, se trou­vait l'Arche qui contenait les Tables de le Loi. Cette Arche était surplombée de deux chérubins. La foi d'Israël était de dire que la présence de Dieu était dans le vide des deux ailes de chérubins, ces ailes ne se rejoignant pas. Dans ce vide, se manifestait le plus essentiellement la présence de Dieu. Le Temple était le lieu où l'on pouvait dire le Nom de Dieu sans avoir, en le prononçant, un quelconque pouvoir sur lui. Car les civilisations antiques n'avaient en somme qu'un seul projet, un projet de l'ordre de la magie : vouloir mettre la main sur les dieux. Elles voulaient que les dieux soient vraiment les protecteurs, s'ils étaient bien servis par le peuple, les dieux prendraient une sorte de malin plaisir à être avec lui. Israël sait très bien que Dieu lui échappe et qu'on ne peut mettre la main sur lui. Prononcer le Nom de Dieu aurait pu être déjà un grand péché, connaître le nom de quelqu'un et le pro­noncer, c'est déjà, en effet, le posséder. Lorsque Jésus enfant arrive dans le Temple, lorsque Jésus dit qu'il n'en restera pas pierre sur pierre, Il se bat contre le péché d'idolâtrie et contre le fait qu'on a tendance, maintenant encore et plus que jamais, à idolâtrer Dieu, à le chosifier, à vouloir mettre, la main sur lui. Sous prétexte même parfois de le servir, nous voulons l'attacher à ce que nous vivons. Or Dieu se présente et veut habiter dans ce qui ne peut plus. Le figurer : le vide et l'absence.

La fête que nous célébrons s'éclaire finale­ment lorsqu'on lui met directement en lien l'autel de la croix, le corps du Christ qui devient le Temple d'où jaillissent l'eau et le sang. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, a accepté d'aller jusqu'au bout de la vie des hommes. Et le bout de la vie des hommes, c'est le péché, c'est la mort, c'est le vide, c'est le mal, c'est la souffrance, c'est le non-être. C'est cette absence, qui va révéler, de manière paradoxale, que Dieu habite désormais pleinement toute l'humanité, qu'Il a tout accepté de l'humanité, de naître, de grandir, de man­ger, d'être avec les hommes, et qu'en assumant cette humanité, Il en accepte aussi le vide, le non-être, l'ab­sence.

C'est là que Dieu se révèle vraiment présent. tout à l'heure, quand, nous avancions en procession, que nous étions en train de louer le Seigneur pour sa présence en son Temple, nous célébrions le fait que nous sommes désormais nous-mêmes cette réelle pré­sence de Dieu, que nos corps et nos âmes sont le lieu privilégié où Dieu aime à être avec les hommes. Nous avons célébré le fait que dans notre infirmité, dans notre péché, dans notre mort, dans le vide de nos vies, Dieu se manifeste et est présent. Il s'y révèle comme le Dieu qui sauve. C'est bien ce que veut dire le Nom de Jésus. Nous sommes comme lui d'autres Christ qui avons été oints pour être consacrés pierres vivantes de ce Temple où Dieu, en bâtissant peu à peu son Église, manifeste qu'au-delà de toute mort et de toute ab­sence, Il est le Dieu présent c'est-à-dire le Dieu qui sauve, Celui qui se révèle glorieux dans les manque­ments de notre vie.

 

 

AMEN