Mille questions ne font pas un doute

Homélie du frère Daniel Bourgeois pour le 3ème dimanche de l’Avent (14 décembre 2014)

(Isaïe 61, 1-11 ; Ière Thessaloniciens 5, 16-24 ; Jean 1, 6-28)

« Qui es-tu, que nous donnions réponse
à ceux qui nous ont envoyés ? »

(Jean 1, 22)


F

rères et sœurs, il vous est sans doute arrivé de voir ces scènes un peu cocasses dans le hall d’arrivée des aéroports. Vous avez toute une foule de gens qui eux ont les yeux braqués sur ceux qui sortent au compte-goutte après les contrôles d’identité et la récupération des bagages, après un vol qui a toujours un peu de retard. Collés aux barrières de sécurité, il y a là ceux qui connaissent bien le visage de ceux qu’ils attendent. Donc, leur propre visage est déjà tout à fait illuminé, ils savent très bien que c’est la grand-mère qui débarque avec tous les cadeaux pour Noël. Mais en même temps il y a toujours deux ou trois personnes avec une feuille A4 qui indique Service commercial Eurocopter ou MTS electronics, etc.  Ces derniers ont en général une tête où l’ont sent une certaine attente (avec parfois beaucoup d’impatience), mais en réalité ce n’est pas l’enthousiasme parce qu’ils sont là en service commandé, ils ne savent absolument pas qui va sortir de la cage de verre, s’ils vont tomber sur quelqu’un de sympathique ou quelqu’un qui fait la tête parce que l’avion a été secoué par le Mistral. C’est donc cette situation bizarre, cocasse, de la rencontre provoquée entre deux personnes ou deux groupes de personnes, peu importe, qui ne se connaissent pas et il faut quand même d’une façon ou d’une autre qu’ils se reconnaissent et s’identifient, pour qu’ils puissent ensuite poursuivre l’œuvre ou le programme de travail qu’ils ont à accomplir en commun.

De nos jours, avec les panneaux et les crayons feutres c’est très facile de se retrouver entre inconnus, mais à l’époque de Jean-Baptiste, le processus était nettement plus complexe. En fait imaginez Jean-Baptiste au milieu d’une foule qui ne s’intéresse qu’à lui et à sa prédication, et pourtant il tient un panneau « Jésus le Messie » et il attend ... Il attend effectivement que Jésus arrive pour proclamer la nouveauté d’un événement qu’il ne comprend probablement pas lui-même. Et quand il dit : « quelqu’un que vous ne connaissez pas », il faut sous-entendre que lui-même probablement ne le connaît pas davantage. On a beau dire qu’ils étaient cousins, à cette époque-là, on n’allait pas voir les cousins tous les sabbats et on ne se retrouvait pas nécessairement en famille dans le Temple toutes les années à la fête de Noël ... Parenté peut-être, mais sûrement pas au point d’avoir eu une enfance commune. C’est vrai que c’était un topos classique dans les peintures du XVIIème siècle de mettre Jésus et Jean-Baptiste jouant ensemble avec un agneau (comme on le voit chez nous dans la chapelle du Saint-Sacrement), mais vous le savez bien : c’est une version soft et pédagogique de la prophétie. Mais à l’époque la vie était bien plus rude, parce que chacun avait son travail et ses occupations, la famille de Jésus à Nazareth et et celle de Jean à 90 km au sud dans les collines autour de Jérusalem. Par conséquent, ils ne se connaissaient pas nécessairement. Donc en fait, Jean-Baptiste est là, il attend, sans trop savoir qui doit venir.

Par ailleurs, il est important de constater que ce Jean, le « baptiseur » est en rupture avec les bonnes vieilles traditions de la religion juive. D’abord, il est en rupture avec son vrai « métier » : en effet, si Jean-Baptiste, comme il est probable d’après les textes, est un enfant venu sur le tard, donc qu’il est fils unique, puisqu’il est un garçon, il doit automatiquement devenir prêtre au Temple de Jérusalem : il n’y coupait pas, une telle orientation professionnelle était héréditaire et contraignante. Par conséquent déjà, voilà déjà Jean-Baptiste suspecté dans sa mission, puisque précisément il rompt avec cet honneur que constituait l’exercice du sacerdoce : s’il s’en était tenu là, cela lui aurait simplifié la vie, il n’aurait pas terminé ses derniers mois dans les geôles d’Hérode à la forteresse de Machéronte. C’est pourquoi d’ailleurs probablement il doit répondre à une délégation officielle descendue de Jérusalem : on ce demande qui est ce marginal qui devrait normalement venir accomplir son service sacerdotal au Temple dans la classe d’Abiyya, et qui n’y va pas ? Il est un déserteur du Temple ! Ce n’est donc pas sans importance !

Deuxièmement, il est en rupture parce qu’il invente un rite : et c’est probablement pire ! Car nous, nous avons l’habitude de penser que le baptême est un rite inventé et mis au point par Jésus : mais c’est inexact ! C’est pour cela d’ailleurs que jean a reçu le surnom de son invention « Jean le Baptiste », mais on ne dit jamais dans l’Evangile « Jésus le Baptiste ». C’est parce que le fait de créer un rite par lequel un prédicateur, de sa propre autorité, invite les autres à une démarche religieuse de conversion, une telle innovation rituelle ne va pas de soi. Auparavant, il y avait de nombreux rites de purification : mais on se plongeait soi-même dans un bassin ou une piscine, comme à Qumran où on a rencontré des installations de piscines avec pédiluves et tout ce qui va avec, alimentées par un système de retenue d’eau en plein désert qui était absolument génial. Ici, Jean Baptiste propose une variante totalement inédite par rapport à ce que l’on sait par les découvertes de Qumran ; à Qumran on se baptisait soi-même, on ne se faisait pas baptiser, on se purifiait soi-même, c’est-à-dire que le rite était une auto-purification, sans avoir recours à un autre membre de la communauté. On pouvait donc montrer sa bonne volonté pour être en plein accord avec Dieu en se plongeant soi-même dans l’eau de la piscine, et en ressortir pour participer au repas communautaire. En tout état de cause, on n’avait pas besoin de quelqu’un d’autre.

Jean-Baptiste propose un schéma presqu’inversé, un rite dans lequel il se donne une autorité pour pouvoir dire à quelqu’un : « je te baptise en vue du pardon de tes péchés, pour qu’ils soient ensuite pardonnés et que tu  puisse affronter le grand jour de la colère de Dieu ». Là encore le sens du rite est étonnant car c’est à propos du baptême donné par Jean que l’on rencontre pour la première l’expression « pour la rémission des péchés ». La plupart du temps, notre subconscient catholique l’ignore parce qu’on se dit qu’il n’y a que Jésus qui peut pardonner les péchés, ce qui est vrai d’ailleurs. Si donc cela fit scandale lorsque Jésus pardonnait les péchés à certains malades, vous imaginez ce que cela pouvait faire dans le cas d’un homme qui envisageait la question à travers un rite qu’il proposait comme nouveau et mis au point par lui ; pour Jean-Baptiste, ce ne devait pas lui faciliter la vie.

Jean-Baptiste n’était pas un juif pratiquant : il faut plutôt l’imaginer comme un marginal de la religion juive, un prophète hors cadre. Qu’est-ce qu’il faisait là, dans cet endroit sauvage des bords du Jourdain ? D’où l’intervention des autorités juives qui cherchent à tirer l’affaire au clair : contrôle de faciès et d’exercice légal de la religion. Et je n’ai pas parler de son vêtement des plus bizarres, poil de chameau, à l’époque c’était assez mal vu, plus personne ne s’habillait plus de cette façon…Bref, Jean est hors catégorie sur toute la ligne.

Mais il y a pire que cette marginalisation sociale : c’est, pour ainsi dire, le doute qu’il éprouve à propos de sa mission : il est comme frappé d’un doute sur ce qu’il est ou ce qu’il doit être, comme nous le révèle l’interrogatoire qui nous est rapporté dans le passage d’évangile aujourd’hui. En effet, toutes les hypothèses qu’on lui propose pour qu’il décline une certaine identité, il les renie toutes. Le découpage de l’Evangile de Jean tel que nous l’avons lu aujourd’hui est légèrement adapté, pour que ce doute soit mis en évidence : dès le début, Jean qui dit : « Il n’était pas la lumière, mais il venait témoigner en faveur de la Lumière » : que sait-on de Jean ? « Il n’était pas la lumière ». Et puis les enquêteurs du Temple l’interrogent : « Est-ce que tu es Elie ? – Non, je ne suis pas Elie ». « Est-ce que tu es le grand prophète ? » Toutes ces questions rentrent dans les catégories classiques de ce qu’on appelait l’attente messianique en Israël. Or Jean répond très fermement : « Non, je ne suis pas le grand prophète ». Pour finir, on lui demande : « Qui es-tu ? » Et de façon très déroutante, il répond : « Je suis la voix ». Il est la voix d’un cri. Façon étonnante de se définir, car la spécificité de l’homme, c’est quand même la parole. Être homme, c’est utiliser le langage articulé et ne pas se contenter des cris si élaborés soient-ils. Certes, on peut utiliser la voix pour s’exprimer ; on peut aussi utiliser des signes écrits, ou on peut faire des mimiques et des gestes comme dans le cas du langage des sourds. Mais Jean n’est que la voix : il est un cri et ne fait que crier.

C’est d’ailleurs un peu l’idée qu’on a de Jean-Baptiste : il est la voix qui crie dans le désert ; quand on se met à crier dans le désert, c’est le signe que tout va mal, car normalement on garde ses forces pour autre chose. On a aussi gardé de lui cette expression qu’il prêchait dans le désert, ce qui est assez paradoxal. Vous mesurez mieux maintenant la complexité du personnage : plus on essaie de savoir qui il est, plus lui-même essaie de savoir qui il est, et plus le caractère unique et atypique du personnage nous échappe : rien dans la tradition prophétique ne correspond à sa personnalité, comme si le rôle qu’il avait, celui d’annoncer la venue du Christ, – ce rôle de précurseur, de celui qui marche en avant, et qu’on représente sur les icônes comme un ange avec ses grandes ailes –, n’avait aucun équivalent dans l’expérience religieuse d’Israël. Et notez que cette originalité et le doute qu’elle génère en lui sur sa propre identité continueront à le travailler jusqu’au séjour en prison : quand il aura été arrêté par Hérode, et qu’il enverra à son tour, des messagers auprès de Jésus, il lui fera demander : « Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? », on peut y voir la formulation assez radicale d’un doute terrible. Jusque là, Jean-Baptiste se raccrochait désespérément à la conviction d’avoir à annoncer Celui qui vient. Il a pensé que c’était Jésus, et l’a désigné à la foule. Mais sur la fin de sa vie, en captivité, il fait comme un retour sur lui-même et sur sa mission et se dit : ce n’est pas sûr, finalement ce n’est pas sûr ! Jésus est-il bien celui que je devais annoncer ? C’est donc à la fois un doute sur Jésus, mais également un doute sur sa propre mission. Avait-il vraiment répondu à l’appel de Dieu ? Avait-il obéi véritablement à la mission qui lui avait été confiée ou bien ne s’était il pas trompé sur le personnage de Jésus dont la manière de faire ne correspondait pas exactement à ce qu’il attendait ? Et la réponse de Jésus à la question de Jean d’ailleurs n’est pas tout à fait satisfaisante car il ne donne pas beaucoup d’explica-tions. Jésus lui dit de façon un peu sèche : « Heureux celui qui ne tombera pas à cause de moi ! », d’un air de dire : « Tu as intérêt à garder la ligne, même si ma façon d’annoncer le Royaume ne correspond pas exactement aux idées que tu avais à mon sujet ! » Jésus ne lui donne pas davantage de précisions.

Vous allez dire que cette présentation du personnage de Jean est décourageante. Non, je la crois au contraire très importante pour nous aujourd’hui, et je voudrais vous dire pourquoi. L’énigme personnelle de Jean-Baptiste nous apprend une chose fondamentale pour nous chrétiens : notre foi n’est pas un prête-nom d’identité. Si nous considérons que notre foi aurait le rôle d’une couverture qui nous donne une identité et la protège, en fait, nous serions dans l’erreur. Ça ne signifie pas dire qu’il faut vivre dans le désespoir permanent, faute de savoir qui on est, ne traduisons pas trop vite l’évangile en termes psychologiques. Mais du point de notre être vis-à-vis de Dieu, il ne faut pas penser que notre foi serait comme un argument positif qui nous permettrait de déclarer que nous avons acquis une identité nouvelle et définitive, dans le genre : « ça y est, maintenant je sais qui je suis et je n’aurai plus de problème pour savoir ce que je dois être et ce que je dois faire ». On a trop joué là-dessus.

Si la foi était purement et simplement le fait de ne plus se poser de questions, le fait de ne plus chercher, parce que j’ai reçu toutes les solutions : si vraiment, c’était ça la foi, elle ne serait rien d’autre que l’éteignoir de notre humanité. Elle nous figerait comme dans un moule, dans une immuable et inoxydable identité. Or précisément, il n’en est rien et c’est pour cela que nous pouvons trouver dans la figure de Jean le Baptiste, figure si grande et si belle, celle d’un homme qui se sait investi d’ une mission, une référence concernant notre propre itinéraire de croyants : plus il avance sur le chemin de son appel et de sa mission, plus il se sent rongé de questions. Non seulement lui-même est rongé de questions mais les autres lui en posent, approfondissant davantage encore l’abîme auquel il doit faire face. Et pourtant,  rongé par ses propres questions et par celles que les autres lui posent sur sa propre identité, il continue. Et il ne lâchera rien.

Il s’agit là d’un itinéraire de foi extraordinaire que nous offre le Nouveau Testament. Il est le plus grand des prophètes, et il n’a vraiment pu le dire : il se posait trop de questions là-dessus, pour pouvoir faire le tour de sa propre personnalité. Il est effectivement cet Élie qui devait revenir comme Jésus l’a dit plus tard. Il  est vraiment celui qui a témoigné en faveur de la Lumière, et cependant, ce témoignage ne lui a donné aucune sécurité, aucune illumination sur le sens de sa prédication et de sa mission. Il a accepté qu’une mission lui soit donnée, la tâche de creuser en lui les questions les plus essentielles, c’est-à-dire : quel est le sens de l’appel que j’ai reçu de Dieu ?

Je voudrais conclure par une phrase d’un cardinal de la fin du XIXème siècle qui s’était converti de l’anglicanisme au catholicisme, – je veux parler du cardinal John Henry Newman. C’est une citation que je cite très volontiers, surtout à l’intention de ceux qui sont rongés par la question de savoir s’ils répondent vraiment à la vocation qu’ils ont reçue. Retenez-la bien, car elle peut vous servir de guide tout au long de votre vie de croyants. Newman disait simplement ceci : « Mille questions ne font pas un doute ». Je connais peu de sentences aussi libératrices que celle-la. Être croyant, c’est se poser mille questions, mais ça ne fait pas un doute. Car le doute est une attitude de distance par laquelle on a décidé de ne plus se poser da question, car on a fini par désespérer d’atteindre la réalité dans sa profondeur et sa beauté. Le prototype du doute contemporain, c’est ce qu’on appelle aujourd’hui l’agnosticisme. Dieu ? Peut-être ben qu’oui, peut-être ben qu’non ! L’agnosticisme, c’est l’esprit normand par excellence, je ne m’engage pas, je ne veux pas le savoir, on verra bien. En fait, ça, l’agnosticisme : je n’ai plus besoin ni de choisir ni d’affirmer, le doute a déjà envahi et détruit mon rapport aux êtres et aux choses, il m’a convaincu que je ne pourrais jamais rien savoir : si je ne peux rien savoir sur Dieu, ce n’est plus la peine de chercher. Jean-Baptiste, ce n’est pas l’homme du doute mais c’est l’homme des questions : celles qu’il pose et celles qu’on lui pose. Il a été assailli de mille questions, il s’est lui-même posé mille questions pour savoir qui était celui qui devait venir, et c’est bien ce qui a fait sa sainteté, et c’est peut-être aussi ce qui peut faire la nôtre. Amen


Le temps de l’Avent, temps de l’espérance et du désir

Homélie du Père Raphaël Bouvier pour le 2ème dimanche de l’Avent (année B)
Isaïe 40,1-11 ; IIème Lettre de Pierre 3, 8-14 ; Marc 1, 1-8


I

l y a dix ans, bien des Français avaient pris un bain de fraîcheur grâce à un enfant au cinéma ; un petit acteur âgé de neuf ans qui jouait le rôle de Peppino dans le film Les choristes. J’espère que bon nombre d’entre vous ont vu ce film parce que je vais en parler un petit peu au début de cette homélie. Sinon regardez-le à nouveau en ce temps de l’Avent, c’est comme un beau conte de Noël.

Ce personnage attachant, Peppino, peut être en effet un symbole de lumière dans notre préparation à Noël. Ce petit garçon qui, dans le film, ne sait pas chanter dans un film qui s’intitule Les choristes – on pourrait dire qu’il n’a pas sa place. Il ne peut faire office que de pupitre pour tenir les partitions, mais c’est déjà ça. Sa vie n’est pas très drôle, mais elle est quand même pleine de lumière parce qu’elle est pleine d’un désir qui l’habite tout au long du film : le désir de la venue de son père. C’est pour cela que Peppino va, dès qu’il le peut, à la grille de son pensionnat, pour guetter l’arrivée de son père sans savoir le jour et l’heure. Un père qui l’a manifestement oublié, peut-être même abandonné. Et pourtant Peppino veille sans relâche, accroché à sa grille comme à  son désir. On pourrait se dire qu’il veille pour rien mais on n’oserait pas le lui dire, par peur de tuer son rêve et son espérance. L’espoir fait vivre, c’est bien connu. Mais un espoir déçu pourrait devenir encore plus cruel. Sans doute qu’on a eu raison de ne pas briser ce désir chez Peppino, parce que le briser, c’était lui enlever sa joie de vivre ; parce que le briser, c’était aussi ne pas comprendre qu’on obtiendrait un jour en plénitude ce que porte notre cœur au plus profond de lui-même.

La rencontre du Christ, c’est la fin de tous les espoirs déçus, c’est la découverte de Celui que mon cœur aime, que mon cœur cherche sans toujours le savoir. A force d’attendre, à la fin du film, Peppino a fini par trouver son papa, contre toute attente, sous les traits d’un visage inattendu, il est vrai : celui de son professeur de chant. Il a trouvé le regard d’amour qu’il cherchait, il a trouvé – et ce professeur de chant une fois de l’autre côté de la grille une fois que ce professeur est limogé, n’a pas eu peur de lui. Il n’a pas eu peur de donner à cet enfant, sans retenue, l’amour qu’il attendait, le prenant dans ses bras pour l’emporter dans l’autobus qui s’en va loin du pensionnat.

Nous sommes tous un peu comme Peppino en ce temps de l’Avent. Postés à la grille de notre vie, de notre monde. Le Seigneur que nous attendons continue de passer dans notre vie, sans trop savoir le jour et l’heure où Il passera, souvent avec un visage inattendu, ce qui fait qu’on a du mal à Le reconnaître. Dès le départ il nous a déconcertés en prenant les traits d’un tout petit enfant, d’un nouveau-né, qui naît dans une crèche, une étable à Bethléem. Le Dieu tout-puissant qui se fait vulnérable, entre les mains d’une mère, dans la nuit étoilée de Bethléem. Qui aurait pu imaginer que Dieu se rende accessible à ce point ? C’est notre désir ardent de Le rencontrer qui nous permettra de reconnaître aujourd’hui dans les signes qu’Il donne, la présence de Dieu, la présence de Celui qui nous aime de toute éternité.

Si je perds le désir de Le rencontrer, je perds la vue, je perds l’ouïe, je perds la lumière dans le regard. Perdre le désir, c’est perdre la vue, c’est perdre la lumière. C’est le désir vivant de l’amour qui donne un regard de lumière sur le monde malgré ses noirceurs. Pour renouveler cette joie, cette simplicité, cette fraîcheur, le temps de l’Avent nous invite à emprunter à nouveau le chemin de la simplicité évangélique, un chemin devenu chair en Jésus-Christ, un chemin qui nous invite à redevenir comme des petits enfants, en abaissant notamment nos montagnes d’orgueil et de prétention, nous dit Jean-Baptiste aujourd’hui.

Jésus a fait plus que de montrer le chemin, puisqu’à Noël Il est devenu cet enfant. C’est par là qui Il vient à notre rencontre, c’est par là que nous irons à la sienne. L’Avent nous prépare non seulement à fêter Jésus petit enfant, mais il nous projette en avant, tendus vers la venue dans la gloire de notre Sauveur à la fin des temps. Il nous semble parfois absent, notre Dieu, de ce monde, et de nos prières, comme un homme parti en voyage, nous disait dimanche dernier l’Evangile. Mais cette absence devient une grâce, une vraie grâce, pour susciter en nous le désir de Sa venue, presque la nostalgie de Sa venue. Il n’y a pas d’absence, il y a du trop-plein dans notre vie, nous ne désirons rien, nous ne désirons plus rien, et nous ne verrons pas le Christ qui passe, sous les traits d’un enfant, sous les traits d’un visage inattendu. Le danger, c’est donc de s’affadir, d’être désabusé, de ne plus rien attendre et de ne plus veiller.

La pédagogie de temps de l’Avent nous permet de saisir que le manque peut être créateur, re-créateur de désirs authentiques qui sont inscrits au plus profond de nous-mêmes et que rien ne peut éteindre, contrairement aux apparences. Que l’impression de son absence peut donc devenir le creuset en nous d’un désir insatiable, une soif intarissable, tant qu’Il ne manifestera pas les prémices de Sa venue dans la gloire. Pleins du souvenir vivant de ce que le Fils de Dieu a été dans la chair il nous faut guetter ce qu’Il sera dans la gloire, dans le rayonnement de Son amour qui viendra porter tous ses effets sur nos visages. Alors que le monde sera en dissolution dans le fracas et les embrasements de la peur , nous dit la deuxième lecture, Lui viendra comme un voleur , sans prévenir, sans crier gare, sans faire de bruit, et seul celui qui veillera sans se laisser emprisonner par la peur Le reconnaîtra.

Gardons vivant en nous le désir de guetter l’amour comme signe de Sa présence vivante et consolante au cœur du monde. Soyons nous-mêmes des signes de l’amour pour les autres au nom de Celui qui vient comme Il l’a promis, comme Il l’a promis, Que la figure ardente du Baptiste réveille en nous le désir de Sa venue car le Seigneur ne va pas tarder à tenir Sa promesse. Dieu tient parole. Il a tenu parole dans toute l’histoire du salut. Il tiendra à nouveau parole, et sans tarder, sans tarder, nous dit Saint Pierre dans la deuxième lecture. Le ciel et la terre passeront, Ses paroles ne passeront pas. Elles renouvelleront le ciel et la terre pour nous faire entrer dans un ciel nouveau, une terre nouvelle, parce que c’est sur Sa parole que le monde a été créé et fondé. Il n’est pas en retard. En son temps, en son heure, Sa gloire habitera notre terre : c’est Lui qui l’a promis, c’est Lui qui l’a promis, la vérité germera de la terre, et du ciel se penchera la justice. Accueillons à nouveau la Parole de Dieu pour qu’elle sème en nous cette certitude du retour de Jésus qui comblera tous les désirs de notre cœur

Il vient, imperceptible comme la rosée sur la toison (Saint Cyrille de Jérusalem)

Première semaine

Deuxième semaine

Troisième semaine

Quatrième semaine

Veillez !
Homélie du Frère Daniel Bourgeois (Ier dimanche de l’Avent B, le 30 novembre 2014
Isaïe 63, 16 à 64,7 ; Ière Lettre aux Corinthiens 1, 3-9 ; Marc 13, 33-37


C

e que je vous dis à vous, je le dis à tous : veillez !”. C’est une consigne fondamentale de Jésus, puisqu’il prend bien soin de préciser qu’elle ne concerne pas seulement le petit groupe des disciples réunis autour de lui, mais l’humanité tout entière. À tel point qu’on peut en déduire que l’attitude de veille, pas seulement l’état de veille comme les photocopieuses ou les ordinateurs qui consomment moins, mais l’attitude de veille est une attitude qui désigne vraiment le statut de l’humanité. Voilà qui mérite aujourd’hui notre méditation et notre réflexion.

Veiller, au premier regard, est une posture qui nous paraît un peu dépassée. En effet, on a beau dire et beau faire, ça fait vingt siècles qu’on attend ! Et vingt siècles, c’est quand même long ! Et si le pape François a dit récemment que l’Europe était fatiguée, c’est vrai qu’elle n’est pas uniquement fatiguée par les avatars de son histoire politique ou philosophique, mais elle l’est aussi dans son histoire religieuse et chrétienne. Pourquoi certaines communautés en Amérique du Sud ou en Afrique nous paraissent beaucoup plus vigoureuses, généreuses et spontanées ? En Afrique noire, il n’y a qu’un siècle et demi de christianisme : on a encore l’impression de n’avoir pas fait le tour de toutes les questions et l’on sent qu’on peut découvrir encore des choses nouvelles. Tandis que nous, les Européens, nous sommes un peu blasés, même du point de vue religieux. On en est à ce point de nous demander comment on peut comparer les religions et comment on peut faire ses choix en la matière, comme d’autres font leurs achats du week-end en choisissant ce qui leur plaît entre les gondoles du supermarché. Nous en sommes tous plus ou moins inconsciemment au stade de l’histoire des religions comparées : ceci nous plaît bien dans telle religion, cela dans telle autre. Les monothéismes, selon les dernières nouvelles, seraient un peu totalitaires ; il y a des ressources mystiques inespérées dans les religions asiatiques, et pratiquer le bouddhisme ou le zen constituera peut-être un recours insoupçonné pour revitaliser notre vie intérieure et spirituelle. Eh, oui, nous en sommes là ! Ce n’est pas vraiment une attitude de veilleur extraordinaire. C’est au mieux une attitude de consommateur qui se demande comment varier les menus d’une semaine à l’autre ?

Veiller ne nous est donc pas spontané et nous ne sommes pas aujourd’hui des modèles humains capables d’illustrer de façon authentique cette consigne de Jésus ! D’où la question : pourquoi faut-il veiller ? J’aimerais en éclaircir les raisons avec vous.

La première et la plus importante s’explique par le fait que Jésus nous a comparés aux gens d’une maison. À l’époque, la domesticité, les esclaves, les intendants et tous les subordonnés qui remplissaient chacun leur fonction dans la gestion domestique, constituait une donnée sociale de base. Mais Jésus insiste sur le fait que Dieu nous a confié la maison. Nous n’allons pas nous perdre en considérations écologiques, mais sur le fait que Dieu nous a confié de  veiller sur la « maison Église » que nous sommes. Avons-nous vraiment un regard de veilleur sur notre Eglise ? Avons-nous un regard de veilleur sur la Parole de Dieu qui nous est confiée ? Avons-nous un regard de veilleur sur notre foi et sur la charité qui doivent nous unir ? Il ne s’agit pas de tomber dans le narcissisme : nous ne risquons pas grand chose de ce côté-là. Mais avons-nous conscience de ce fait extraordinaire que Jésus nous a laissé le soin de nous occuper tous seuls de la maison ?

Beaucoup s’en plaignent : pourquoi le Seigneur a-t-il eu le mauvais goût de nous débrouiller seuls ? Pourquoi n’intervient-il pas pour nous secourir ? Eh bien non ! Il nous a confié la maison ! Si nous ne voulons pas prendre de responsabilité vis-à-vis de l’Église qui est notre maison, libre à nous ! Mais ne nous étonnons pas que nous soyons en train de déchoir de notre mission de veilleurs ! Première chose, donc : la confiance inouïe que Dieu nous a faite en nous confiant la construction de son corps ! Ce ne sont pas seulement les prêtres, les religieux et les religieuses qui sont chargés de la construction de l’Église, mais tous les membres de la maison ... Par les sacrements et plus spécialement par l’eucharistie. Par l’évangélisation et l’annonce de la foi qui commencent au cœur de nos communautés. Par l’exercice de la charité qui à certains moments est en train de se décomposer en philanthropie bon chic bon genre … Il s’agit de gérer et de veiller sur ces choses pour qu’elles restent aussi vraies que possibles. Voilà donc la première bonne raison de veiller : assurer quotidiennement cette intendance la maison, de l’Église nous est confiée. Et aucun d’entre nous ne peut dire : telle chose ne va pas dans l’Église mais ce n’est pas mon problème.

En fait, s’il y a des choses qui ne vont pas dans l’Église, c’est toujours notre problème. Si à certains moments la foi dans sa profondeur et sa grandeur n’est plus proclamée ni reconnue pour ce qu’elle est, nous n’y sommes jamais totalement étrangers. Il ne s’agit pas de culpabiliser sur un mode psychologique ; il s’agit de reconnaître simplement qu’un trésor nous est confié et que nous en avons la charge. Il faut veiller parce qu’on ne peut pas, comme dit Jésus dans un autre passage de l’Évangile, laisser percer les murs de la maison. On ne peut pas laisser se dénaturer le trésor qui nous a été confié, la Parole de Dieu, les sacrements, la vie de la foi, la prière et la charité. C’est un trésor, à nous de l’entretenir et de le préserver. Première raison de veiller.

Deuxième raison que nous suggère le texte d’Isaïe : « Seigneur, nous sommes l’argile et tu es le potier ». Une comparaison classique, direz-vous, et trop connue : Dieu créateur qui prend la boue au bord du fleuve du Paradis et qui travaille la glaise, puis souffle dessus pour façonner un homme : nous savons aujourd’hui, que c’est un peu plus compliqué. Toutefois, nous devons saisir une chose essentielle dans cette métaphore : il s’agit d’art plus que de fabrication. Dieu n’a pas fabriqué le monde, il l’a façonné comme un potier façonne l’argile. C’est un art, celui de l’artisan. Chaque geste a été pensé, réfléchi. Et nous, qui sommes complètement hantés et obsédés par le problème de la production à meilleur compte, à meilleur prix, avec le moindre travail et la sous-traitance pour que cela nous coûte moins cher, nous sommes totalement hors sujet ! Dieu n’est pas n’importe quel potier, mais un artiste qui respecte chacune des pièces qu’il a créées. Chaque œuvre est signée de son nom et de notre nom. Nous sommes chacun de nous un chef d’œuvre de Dieu. Je sais que ça ne saute pas aux yeux tous les jours, mais on peut tout de même le revendiquer à bon droit.

Pourtant, il y a plus que cela. Pourquoi est-ce l’image du potier et non celle du sculpteur, du bijoutier ou de l’orfèvre, qui a été choisie ? C’est parce que la matière est transformable, parce que l’on ne sait jamais, lorsque le potier met le doigt sur la motte d’argile qui est sur son petit tour, – qu’on appelait d’ailleurs une tournette. Si vous regardez un jour un vrai potier à son travail, vous serez fascinés. Au moment où la petite masse d’argile est en train de tourner, le potier est capable en un instant (ça dure trente secondes tout au plus), il en sort une forme, et chaque fois une forme nouvelle. L’art du potier, c’est le métier de l’improvisation et de l’imprévisible. Il peut façonner  une cruche, un vase, un bougeoir : chaque objet a son style et sa marque unique et inimitable. Cette espèce de contact mystérieux entre le pouce et l’argile qui fait surgir une forme inattendue, qui éclot d’un seul mouvement. évidemment, il faut avoir le coup d’œil.

La création n’a pas été faite au début, la création continue et s’accomplit au cours du temps. Nous sommes encore en acte d’être créés par Dieu. Et notre personne est encore cette petite masse d’argile sur la tournette du potier. Et quand Dieu y met le pouce, il peut faire à chaque instant faire surgir quelque chose de nouveau : « voici, je fais toute chose nouvelle ». Si nous sommes l’argile, nous ne pouvons pas chercher à ce que l’argile devienne « n’importe quoi ». Il faut que l’argile se laisse modeler pour trouver sa véritable forme, et que nous mêmes trouvions notre véritable visage, ce profil que Dieu veut pour nous. Il faut donc ouvrir l’œil sur ce qui peut arriver, sur ce qui peut advenir, sur le temps qui advient, sur le temps de l’Avent ... Deuxième raison de veiller. Dieu veille Lui-même sur ses mains qui façonnent l’argile. Mais nous-mêmes, frères et sœurs, est-ce que nous voyons le cœur de nos enfants qui est en train d’être façonné au jour le jour ? Est-ce que nous voyons le cœur de notre mari ou de notre épouse être façonné par les mains du potier ? Est-ce que nous sommes attentifs à ce mystère du cœur et de l’identité profonde de chacun d’entre nous qui au fil des jours, acquiert ce visage qui sera un jour notre visage d’éternité ? Voilà bien  à quoi nous devons veiller.

Il ne s’agit donc pas de remettre toutes choses sous les lois de je ne sais quelle production uniformisée, dépersonnalisée et mondialisée, un processus mécanique de fabrication qui fait que tout le monde est comme tout le monde, utilisant les mêmes outils, faisant tous les mêmes gestes comme Charlot dans Les Temps modernes (d’ailleurs chez nous, avec l’exception française, ce n’est pas notre tentation majeure !). Mais c’est plus que l’exception française, c’est l’exception chrétienne qu’il faut cultiver. Il faut essayer de découvrir au fil de notre vie, de la maturation de notre propre cœur et du cœur de ceux qui nous sont proches, cette mystérieuse éclosion, cette naissance qui n’est jamais achevée parce que la grâce ne cesse jamais de travailler en nous. C’est la différence de la grâce du baptême par rapport à la naissance physique : la grâce de la naissance baptismale, c’est une naissance qui n’en finit pas. Entre le moment de notre baptême et le moment où nous serons devant Dieu, la naissance, la parturition de notre personne aura duré toute notre vie. Alors, laissons-nous enfanter !

Troisième raison de veiller, conséquence des précédentes, c’est ce que j’appellerais le sens du détail. Aujourd’hui, on traite les choses de façon quantitative par habitude et par goût de la simplification mathématique. Et donc le plus souvent, on se dit que « les détails, on verra ça plus tard ». On s’appuie souvent à tort sur un proverbe qui à mon avis est radicalement faux : « le diable est dans les détails ». ce dicton renvoie en fait à ce triste constat que nous avons l’œil mauvais et malveillant : quand nous regardons un peu les choses de près, nous voyons le détail qui cloche, mais c’est l’œil du diable. Je crois qu’il faut inverser la formule : « Dieu est dans les détails ». Dieu ne fait pas de bruit. Dieu est là, il opère, il travaille et il nous transforme de façon imperceptible à notre regard qui manque de finesse : nous ne savons pas deviner comment Dieu travaille dans les détails.

Tel est le programme d’année qui nous est proposé à travers ce simple mot de Jésus : « veiller », non pas comme la caméra avec infrarouge, cette curieuse machine qui détecte tous les mouvements sans en comprendre le sens. Mais chez les anciens, la veille, c’est le fait que le moindre bruit dehors nous met en éveil, en attitude d’hyper attention, pour interpréter ce qui peut se passer. Voilà bien le sens du détail. Tout le monde sait  bien que si le voleur vient, il fait tout pour ne pas se faire repérer. Mais le moindre petit bruit immédiatement éveille le cœur, l’intelligence et l’attention du veilleur pour savoir d’où ça vient et interpréter ce qui se passe. Dieu est là, et il fait germer de la nouveauté et de l’espérance souvent à travers des gestes de rien, Il fait germer en nous quelque chose d’extraordinaire et le fait apparaître à travers des détails, faisant surgir la beauté et l’éclat du trésor qu’Il nous a confié. Il renouvelle en nous la confiance qu’il nous a faite en nous créant.

Frères et sœurs, que cette année 2015 soit vraiment une année de veille, dans le vrai sens du terme : non pas la veille des surveillants et des matons dans les prisons, mais la veille du cœur, la veille de l’attention à tout ce qui, malgré le pessimisme et la fatigue ambiante, peut nous permettre d’apercevoir que Dieu vient, parce que finalement, c’est la seule chose qui compte. Amen.

 
 
 
Venez, levez-vous et veillez, car il vient le Seigneur !
 
 
Voici qu'en ce jour, nos Pères se réjouissent de la Promesse :
De l'arbre de Jessé un rameau a fleuri
 
 
 
Voici la voix avant le Verbe, voici la lampe avant l'aurore : 
L'Ami est là et l'Époux va bientôt venir !

 

 
Réjouissez-vous avec moi bien-aimés du Seigneur, 
Mon coeur est devenu le Temple de Dieu.
 
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