AU FIL DES HOMELIES

Tous voleurs du Royaume


Homélie du 18 septembre 2016 (25ème dimanche du temps ordinaire)
Am 6, 1a.4-7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc 16, 19-31
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

 
Vous réalisez, frères et sœurs, l’humour de Dieu et de la liturgie quand tous les curés de France sont obligés aujourd’hui de prêcher sur cet évangile dans la semaine qui suit le procès Cahuzac. J’imagine aussi l’humour de Dieu, du vrai Dieu – pas de François Mitterrand ! –, quand du haut du ciel il contemple tous ces pauvres curés embarrassés pour expliquer cette sombre histoire de fausses factures, ce sommet de malhonnêteté, alors que nous sommes censés prêcher la justice sociale, l’égalité, la distribution équitable des revenus ! C’est d’autant plus embêtant qu’on nous dit clairement que le maître, le kyrios, le terme technique en grec qui désigne le Maître du domaine ou peut-être Jésus lui-même, loua cet intendant malhonnête. Imaginez aujourd’hui tous les évêques de France faisant publiquement dans une lettre pastorale l’éloge de Jérôme Cahuzac. Et c’est le Fils de Dieu en personne qui est venu nous raconter des choses pareilles ! Voilà qui dépasse l’entendement.
Que veut donc dire cette parabole dans la bouche de Jésus ? Nous sommes devant une redoutable énigme. C’est pratiquement la seule parabole scandaleuse du Nouveau Testament (avec celle des ouvriers de la onzième heure qui, touchent autant que les autres alors qu’ils n’ont travaillé qu’une heure). Scandaleuse mais pas impossible. Nous sommes abreuvés au fil des journaux télévisés d’affaires semblables ou pires. Nous nous plaignons de l’immoralité de notre époque mais Jésus ne s’est pas gêné pour prendre un exemple totalement immoral pour expliquer le comportement des chrétiens. Qui donc est cet intendant malhonnête congédié sur le champ, qui se débrouille tout de suite pour trouver des amis et qui ne veut même pas s’inscrire à Pôle Emploi ? « Piocher ? Je n’en ai pas la force ! » Ni RMI, ni RSA, ni aucune aide sociale ! Il est incapable de vivre en travaillant. Il a son petit orgueil et sa petite vanité ; donc il ne veut pas mendier et ne veut dépendre de personne. Cet homme trouve un subterfuge : appelons cela « fausses factures » ou copinage de truands (car les amis à qui il fait des remises ne sont guère mieux que lui). E, finalement, il s’en sort.
La première chose à souligner et qui constitue sans doute une clé majeure pour interpréter cette parabole, est que tout se fait dans l’urgence. C’est la psychologie du filou : un vrai filou est celui qui voit immédiatement dans la situation où il se trouve la solution pour en profiter ou pour s’en sortir. C’est donc la parabole du filou. Le maître ne se donne même pas la peine de regarder le mauvais intendant dans les yeux, comme certains regardent la France ! Il n’y a même pas d’explication entre eux. La malversation lui arrive comme un coup de tonnerre. Normalement il devrait être indigné et peut-être même mis en faillite par ce qui lui arrive.
La deuxième clef d’interprétation, c’est que lorsqu’il se trouve dans cette situation d’urgence, il a une vivacité de réaction et d’adaptation, un à-propos que le maître lui-même va apprécier dans le style : « Je le mets dans la pire des situations et ce coquin arrive à s’en sortir ! ». Il est capable de donner le coup de pied au fond de l’eau pour ressurgir et rebondir. Certes, il n’a pas la justice française sur le dos qui prend tout son temps pour juger les affaires ; au contraire, il trouve rapidement cette solution en invitant les créanciers en leur faisant des cadeaux sur les impayés qui sont dus à son maître. Il était déjà filou avant d’être congédié et il redouble de filouterie au moment où il est licencié. Rien, absolument rien dans le comportement de cet homme n’est recommandable. C’est quelqu’un à qui il ne faut pas prêter sa carte bancaire.
Cette action dans l’urgence est très suggestive et je pense que c’est cela que Jésus a voulu souligner. Il invite à regarder le monde autour de nous : partout c’est horrible, partout la filouterie, des pouvoirs politiques qui se bagarrent entre eux ; partout, le pouvoir économique qui essaie de grignoter l’autre, la violence dans les familles, dans la société, dans les entreprises … Or, malgré tout, le monde tel qu’il va arriver à s’en sortir. C’est de cet étrange paradoxe que nous parle cette parabole. Jésus n’a aucune illusion sur le monde qu’il vient sauver. Il ne nous a jamais dit qu’ici-bas, “tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”. Au moins, cette bêtise-là ne se trouve-t-elle pas dans l’évangile, mais dans la tête de ceux qui veulent l’adapter à leur propre QI spirituel. Jésus reconnaît même ici une surenchère dans le mal. La tromperie et les manipulations sont étonnantes et scandaleuses. Et malgré tout, le monde lui-même arrive à s’en sortir dans l’urgence. Si l’on découvre votre compte en Suisse, vous essayez tout de suite de le transférer à Singapour. Vous faites tout cela dans l’urgence, “pas vu, pas pris” ! Voilà ce qui étonne le maître qui avoue : « C’est incroyable, mon gérant est à deux doigts de sombrer et de tomber, il n’a plus ma confiance, apparemment il n’a plus d’atouts en main, et même quand il en est là, il arrive à s’en sortir ». Certes le contexte amoral est évident et Jésus a choisi cette histoire qui devait se raconter pour faire voir à ses auditeurs que rien n’est jamais désespéré. Saint Luc est seul à relater cette histoire scandaleuse, car les autres évangélistes ont été tellement effarés qu’ils n’ont pas osé l’introduire dans leur évangile.
Au moment même où il a perdu toute la confiance, où il est dans l’urgence, le gérant fait le calcul suivant : « Je dois me lier avec d’autres personnes pour pouvoir continuer à vivre ». Le premier réflexe de cet homme incroyable qui a trompé tout le monde est de se dire qu’il a encore ses chances. Il a simplement changé de méthode. Jusque-là l’argent lui servait à tromper son maître en étant à son service. Tout à coup, il s’aperçoit qu’avec un autre type de malversation, il va pouvoir créer d’autres liens humains pour s’assurer d’autres protections. L’histoire ne nous dit pas d’ailleurs s’il s’en est sorti, mais on peut penser que les débiteurs eurent au moins un minimum de reconnaissance et le firent vivre pendant quelques temps.
D’où la conclusion de Jésus : « pourquoi vous, mes disciples, ne mettriez-vous pas la même habileté pour accueillir votre salut ? Soyez aussi intelligents, aussi sages pour votre salut que ne l’a été ce gérant ! Réalisez que, du point de vue de votre salut, la situation est encore plus désespérée et plus urgente que pour ce minable gérant qui veut se sortir d’une situation financière impossible. Réalisez que l’urgence de votre salut est bien plus importante encore ! ». On dirait presque que le maître est heureux d’être floué.
Cette parabole a une immense importance pour nous. C’est un enseignement sur le monde et sur la création que l’on pourrait résumer par le proverbe populaire : « Tout est bon dans le cochon ! ». Le monde n’est pas reluisant et Jésus est bien placé pour le savoir. Mais dans ce monde, la liberté de l’homme, même mal utilisée, permet parfois de s’en sortir à condition de passer à la vitesse supérieure, de ne pas rester uniquement sur le problème de l’argent, mais de se dire : « Comment puis-je passer de la servitude financière et économique à la création de liens humains d’un autre ordre ? ». En cela consiste la conversion de l’intendant. De ce monde présent, malgré le péché, malgré toutes les horreurs, on peut encore tirer quelque chose. C’est décisif pour chacun de nous, car si nous portons tous un regard mauvais sur le monde, si nous sommes tous des “indignés”, paralysés par notre indignation, il est urgent de nous rappeler que nous sommes aussi parfois occasion d’indignation ...
 Mais il y a encore une autre chose qui nous concerne au plus haut point et je voudrais l’éclairer par un épisode parallèle qui se trouve également dans saint Luc. Le type même de cet intendant malhonnête c’est le célèbre bon larron. C’est saint Jean Chrysostome qui explique cela : « On le considérait comme un larron, c’est-à-dire qu’il était un voleur professionnel et récidiviste, et il a volé toute sa vie jusqu’à trente secondes avant sa mort. Il a toujours pratiqué la philosophie du voleur. Il est une forme violente de l’intendant malhonnête car il avait une liberté, une intelligence, une sagesse comme tout le monde mais il les a complètement déviées tous les jours de sa vie. Or, trente secondes avant sa mort, il a un trait de lucidité, il sait lui aussi qu’il est dans l’urgence : « Souviens-toi de moi quand tu seras dans ton Royaume ». Et saint Jean Chrysostome commente : « Comprends-tu la philosophie du larron ? Il a volé toute sa vie, et au dernier moment, il vient voler le Royaume de Dieu ».
Oui, frères et sœurs, nous sommes tous des voleurs du Royaume ; c’est cela que Jésus veut nous dire par cette parabole. Ne dites pas : « Moi, je suis irréprochable ». Irréprochable n’est pas un mot de l’évangile. Qui peut se dire irréprochable devant Dieu ? Nous sommes tous des voleurs du Royaume. Essayons de mettre toute notre intelligence, tout notre cœur à voler ce Royaume, non seulement pour nous-mêmes mais aussi en nous faisant des amis qui nous accueilleront là-haut et avec qui nous participerons tous ensemble à cet immense et joyeux festin de brigands sauvés et pardonnés. Amen !

 
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