Richesse et pauvreté : vraie ou fausse sécurité


Homélie du 26ème dimanche du temps ordinaire (25 septembre 2016)
Am 6, 1a, 4 -7 ; 1 Tm 6, 11-16 ; Lc, 16, 19- 31
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, vous connaissez peut-être ce mot d’un professeur de philosophie qui avait dit à ses élèves, faisant référence à une sagesse très ancienne : «Tout homme est mortel et peut-être que moi aussi » ... Je crois qu’il est indispensable de garder ce mot présent à l’esprit pour comprendre la parabole du riche et du pauvre Lazare : « Et peut-être que moi aussi ! ».
En effet, s’il y a eu une interprétation déviante de cette parabole, c’est la déviation vers le social. Depuis longtemps déjà, dans l’Antiquité, on interprétait cette parabole comme celle du ressentiment, ce qui permit à l’Église à certaines époques de faire de longs discours en disant aux riches : « Faites attention, si vous ne donnez pas à l’Église, si vous ne donnez pas aux pauvres, si vous ne faites pas des donations pour dire des messes pendant des siècles, (ce qui, entre nous, assura la vie et la survie de l’Église sur la terre de façon plutôt confortable !), si vous n’êtes pas généreux, vous allez vous retrouver en très mauvaise posture de l’autre côté ! ». Et toujours dans la ligne d’un enseignement social, on trouvait cet autre discours, consolant et appelant les pauvres à la résignation : « Mes pauvres amis, vous êtes bien à plaindre, mais ne vous en faites pas, cette existence-ci n’est qu’un mauvais moment à passer, vous verrez là-haut, vous serez parfaitement heureux et vous aurez en prime l’immense joie de voir souffrir tous ceux qui ne vous ont pas aidés sur la terre ! ». On comprend évidemment que discours-là ait suscité chez un certain nombre de philosophes modernes et notamment chez Nietzsche (que le père pasteur avait dû abreuver pendant toute son enfance de ce moralisme austère et puritain) une haine viscérale du christianisme. Nietzsche en concluait à juste titre que le christianisme est un nihilisme, la détestation de la vie ici-bas sur terre, pour favoriser le malheur, la négation de soi, la négation du monde, la négation de tout ce qui fait le charme et la beauté de la vie. Et Nietzsche en déduisait que le christianisme avait réussi cette inversion des valeurs : tout ce qui est beau, bon, intéressant, vivant doit être méprisé. Soyez les plus malheureux possible maintenant et de l’autre côté, vous verrez très heureux. C’est le discours du ressentiment. Ce discours, hélas, est tellement enraciné profondément dans la conscience occidentale, qu’il marque encore beaucoup de gens de nos contemporains, lorsqu’on évoque la parole de Jésus et cette parabole du pauvre Lazare. Ça vous est sûrement arrivé lorsque vous avez été victime d’une injustice, de dire à propos de celui qui vous l’a fait subir : « Il ne l’emportera pas au paradis ! ». C’est exactement le même calcul. Puisqu’il a été injuste, il va payer de l’autre côté. Remarquez que du point de vue philosophique, l’origine remonte au moins à Socrate et Platon qui avaient essayé d’appuyer leur réflexion morale par leur théorie de la rétribution – « il vaut mieux subir la justice que de la provoquer ». Dans un certain sens, la parabole de Lazare et du riche pourrait fort bien se retrouver dans un dialogue de Platon.
Mais je crois que le problème est tout à fait différent. Jésus n’a-t-il pas vu plus loin que Platon ? Jésus est-il venu nous apporter une morale de la mauvaise conscience et du ressentiment ? Faut-il lire l’histoire du mauvais riche et de Lazare chaque fois qu’est organisée la quête du denier de l’Église pour faire jouer le besoin religieux de sécurité ?
Alors qu’en est-il ? Pour l’interpréter indépendamment des préjugés que nous avons décrits, il faut commencer par lever une ambigüité fondamentale sur le sens de la richesse et de la pauvreté au temps de Jésus. Pour nous aujourd’hui, qui sommes d’incurables matérialistes, la richesse et la pauvreté se mesurent en fonction des biens que l’on possède. On est riche quand on a des actions à foison, on est pauvre quand on n’en a pas du tout et qu’on compte ses achats au supermarché à l’euro près. Mais est-ce la vérité ? Dans le monde ancien, le binôme richesse/pauvreté était plus subtil. La richesse voulait dire la sécurité et la pauvreté, l’insécurité. C’est donc tout différent. Dans la première lecture tirée du livre du prophète Amos, les riches sont sévèrement critiqués parce qu’ils se croient en sécurité. Être riche, c’est être sûr de soi, sûr de son avenir, sûr de son pouvoir sur les autres et le symbole même de cette sécurité et les biens et les richesses en notre possession en sont le signe manifeste. En revanche, être pauvre, c’est n’avoir aucune sécurité, ne pas savoir de quoi demain sera fait, et savoir que, de toute façon, on n’a aucun moyen d’assurer son avenir : c’est donc être parfaitement lucide sur la précarité de mes conditions d’existence. Qui peut dire ce qu’il lui arrivera demain ? Certains diront peut-être qu’aujourd’hui, avec les assurances sociales et le système hospitalier français si généreux et si compatissant, on est à peu près sûr d’affronter le lendemain avec sérénité. Mais on peut se demander si cela va durer indéfiniment … En fait, ce qui fait la différence et un riche aux yeux de l’auditoire de Jésus, c’est avant tout la sécurité, et comme le suggère la parabole, le riche vit dans la pourpre et le lin fin et pense sincèrement qu’il n’a rien à craindre pour l’avenir. Il ne se pose même pas la question de l’avenir. Son réflexe spontané est celui de Mac Mahon : « J’y suis j’y reste ». Qui, ne vit aujourd’hui sans vouloir assurer son avenir ? Réfléchissez, parents, à la façon dont vous parlez à vos enfants : « Il faut assurer ton avenir ». C’est le leitmotiv bien connu : « si tu n’as pas des bonnes notes maintenant, tu ne réussiras pas dans la vie, tu n’auras pas d’avenir ! ».
Le riche vit dans cette mentalité-là. Il ne se pose pas la question de son statut dans l’existence. Il vit “comme ça”, parfaitement satisfait de lui, sûr de lui. D’ailleurs, il est tellement sûr de lui qu’il n’a besoin de personne. Ce n’est pas un riche mécène qui donne des banquets en invitant ses amis, c’est un “bonhomme qui gère sa vie” et qui ne s’intéresse qu’à lui . C’est pour cela qu’il ne voit pas le pauvre à sa porte, non pas par manque de compassion, mais parce que cette détresse ne l’intéresse absolument pas. La seule chose qui l’intéresse, c’est sa sécurité. Pourquoi irait-il se préoccuper de l’avenir et du destin de Lazare qui, d’ailleurs, ne suscite l’intérêt de personne ?
Lazare, lui, n’a absolument rien, et n’a pour tout traitement médical, dans sa misère et sa pauvreté, que les coups de langues des chiens qui lèchent ses ulcères. Lazare est bien placé pour savoir ce qu’est la précarité, non seulement financière, mais aussi la précarité de l’existence et de la vie humaines. Ce contraste Jésus s’attache à le mettre en valeur pour son auditoire.
Voilà pourquoi cette parabole du riche et de Lazare est une parabole si importante. Si Luc l’a placée au cœur de son Evangile, ce n’est pas pour nous édifier, nous faire peur ou proposer une sorte d’égalitarisme social par la revanche ou le ressentiment. Mais c’est pour nous ramener à cette question fondamentale : qu’en est-il de ma sécurité face à la vie ? Ma sécurité est-elle celle que je me donne ? Ou celle que Dieu me donne ? Ni angoisse sur son sort, ni fausse garantie. Il n’y a pas d’autre chemin que celui de la confiance dans la puissance de la vie que Dieu propose.

 
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