AU FIL DES HOMELIES

Serviteurs inutiles : la foi n’est pas un CDD ...

Vingt-septième dimanche du temps ordinaire (2 octobre 2016)
Habacuq 1, 2-3. 2, 2-4 ; 2 Tm 1, 6-8 ; Lc 17, 5-10
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs, vous avez éprouvé peut-être en écoutant cette parabole la même impression que moi : à première lecture, cette parabole est vraiment abominable. Certains la trouvent très bien, mais pour vous en faire pressentir le côté insupportable, je me permets de faire une transposition moderne qui fera tomber vos illusions. Imaginez Jésus prêchant aujourd’hui à Aix et disant à peu près ceci : « Qui d’entre vous, messieurs, quand il rentre du travail, dans sa voiture de luxe, gare son véhicule dans sa merveilleuse villa de campagne avec piscine et arbres centenaires, après avoir bien sûr travaillé au bureau, géré les derniers détails de l’ordre du jour du lendemain pour son entreprise, qui donc ouvre la porte, et trouve sa épouse, qui, elle, a pris les transports en commun car elle n’a pas de voiture – ce serait trop cher, cette épouse qui fait son job toute la journée, a ramené les enfants de l’école, préparé le repas du soir et rangé la maison, qui d’entre vous, messieurs, s’adresse à elle en lui disant : “Voilà ma chérie, je suis rentré, c’est très bien, tout ce que tu as fait, tu as pensé au linge parce que je n’ai plus beaucoup de chemises dans l’armoire ; mais j’ai une émission très importante à regarder à la télévision ce soir ! Est-ce tu veux bien me servir un whisky, avec les amuse-gueules que je préfère ? » Après tous ces ordres, la chérie en question vient, apporte le whisky sur un plateau et là, Monsieur lui dit gentiment : « Vraiment, ma chérie tu es adorable, mais tu es une servante inutile !!! ».
Eh bien, c’est exactement ce que veut dire cette parabole, et c’est sans doute encore pire car les serviteurs de la parabole ne mangent pas à la table du maître. C’est la parabole du mépris du maître pour les serviteurs : « Vous m’avez servi, mais vous n’avez fait que votre devoir. Vous mangerez vous quand j’aurai fini mon propre repas ! » C’est en effet assez choquant, c’est le moins que l’on puisse dire. On ne peut pas dire que la reconnaissance soit la caractéristique fondamentale ni de la société d’aujourd’hui, ni même dans l’Église. Je suis peut-être un peu trop sensible là-dessus, mais je n’ai jamais entendu un évêque remercier une communauté d’être une communauté. Jamais. Et pourtant, c’est le principal motif d’action de grâce pour quelqu’un qui a la charge d’une communauté ou d’un diocèse ...
Il s’agit pour nous de mieux percevoir ce que veut dire cette attitude d’un maître qui exploite jusqu’à la corde la capacité de service et de rentabilité de ceux qui lui sont soumis, et qui se paye le luxe à la fin de leur prestation, de leur expliquer que c’est « normal » ? On a envie de dire à Dieu : « Pourquoi nous avoir créés si c’est pour nous entendre dire par toi que nous sommes des « nuls » ? Pourquoi avoir voulu que nous existions ? » Après tout, nous pouvons nous plaindre comme Job dans son épreuve : « Mieux vaudrait pour moi n’avoir jamais vu le jour ».
Quand on lit les commentateurs de cet évangile à travers les siècles, on les sent toujours un peu gênés, et leur explication finale se ramène toujours à la transcendance de Dieu ! Dieu est tellement “au-dessus de tout cela” que si on a un tout petit peu collaboré à son projet, si on a bougé le petit doigt, ce n’est rien par rapport à ce qu’il a fait pour nous ; même si nous avons donné notre vie à Dieu, ce n’est rien, comme le dit une Préface du missel que nous écoutons sans y prêter trop d’attention : « Nos chants n’ajoutent rien à ce que Tu es, mais ils nous rapprochent de Toi ». Aucun intérêt donc à vouloir chercher plus loin : devant Dieu, que sommes- nous ? Si nous existons, nous sommes déjà comblés, et si nous trimons toute la vie, toute l’année, tous les jours, il faut encore exprimer une certaine reconnaissance ! Par certains côtés, il y a bien quelque vérité dans cette première approche, mais par d’autres, nous éprouvons le besoin de comprendre de quelle façon cela est vrai.
Rappelons d’abord que les auditeurs de Jésus étaient parfaitement familiarisés avec ces situations-là : un propriétaire terrien en Galilée à l’époque de Jésus avait en général un ou deux esclaves au minimum, et donc l’image utilisée ici est un reflet de la situation sociale, de telle sorte qu’aucun exégète ne met en doute que cette parole vienne de Jésus Lui-même. C’est Lui qui a inventé ce « sketch », et apparemment aucun rabbin contemporain n’aurait eu le même réflexe, car cela aurait pu paraître un peu hard !
Mais nous avons du mal à percevoir aujourd’hui que notre façon de comprendre le contrat de travail est très différente de celle d l’époque de Jésus. Dans le monde actuel, y a une distinction fondamentale entre la relation personnelle de confiance et la relation de service qui est de l’ordre du “faire”. La relation personnelle de confiance, c’est "être" devant une personne que l’on aime, devant Dieu que l’on prie, tandis que la relation de service est d’abord une question de travail fourni, de prestation technique. Dans le travail, il s’agit de faire quelque chose, et il est pour nous devenu évident qu’il y a vraiment une différence radicale entre les deux niveaux. Non pas que le “faire” ne soit rien, mais il n’est pas du même ordre que “l’être-pour” ou “l’exister-pour”. Or c’est précisément ce niveau de la relation personnelle que vise la question des apôtres lorsqu’ils disent : « Augmente en nous la foi ! ». Comment peut-on « augmenter » la présence de quelqu’un à quelqu’un ? Par le travail ou par l’activité économique ce n’est pas possible. À partir du moment où on a la foi, cette relation personnelle avec quelqu’un, et généralement avec Dieu (mais on peut aussi avoir foi en quelqu’un), il ne peut plus être question « d’augmenter la foi ». D’où la réponse de Jésus, comme une espèce de fin de non-recevoir : « Si votre foi est grande comme un grain de sénevé », votre foi est capable de faire tout ce qu’il faut, et ce n’est même pas la peine de se préoccuper de sa taille ou de sa grandeur !
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles dans la tradition théologique, on affirme que nous ne savons pas si nous avons la foi. C’est la fameuse question à Jeanne d’Arc par ses juges pour lui tendre un piège : « Êtes-vous en état de grâce ? » Et elle a senti le piège et elle a répondu : « Si je n’y suis, Dieu m’y mette, si j’y suis, Dieu m’y garde ». Cela voulait dire : « Je ne suis ni le juge de ma propre foi, ni le juge et le maître de ma relation avec Dieu ».
Par conséquent, on n’est pas dans le plus ou moins, on ne peut pas mesurer ni estimer sa foi. Et nos critères très superficiels par lesquels nous distinguons entre “croyants” et “pratiquants”, ne sont pas exacts (avec d’ailleurs la curieuse idée de mettre la foi à un degré inférieur à la pratique !). En réalité la foi n’est pas de cet ordre car elle relève de la relation personnelle ; et précisément, la question des disciples montre toute l’ambigüité de leur approche de ce qu’ils considèrent comme la foi, car ils croient que la foi est de l’ordre d’un « faire », d’un « agir » pour Dieu : pour eux, c’est croire plus pour gagner plus ! Et Jésus n’accepte pas cette façon de voir : « Si on a la foi comme un grain de sénevé, c’est la foi et toute la foi ». Je crois utile de préciser cela pour tous les gens qui sont parfois angoissés en se demandant : « Je ne sais pas si j’ai la foi ». Rassurez-vous, vous l’avez sûrement comme un grain de sénevé ! Et n’essayez pas trop de comparer votre situation à celle de ceux que vous tenez pour des saints, vous finiriez peut-être par faire un complexe de supériorité !!! Si vous avez la foi grosse comme un grain de sénevé, n’essayez pas de demander que les oliviers de la campagne aixoise aillent se jeter dans le Vieux Port, ce ne serait au mieux qu’un travestissement utilitaire de votre peu de foi, et si ça marchait, ce serait l’occasion d’une crise métropolitaine insoluble, car vu ce qu’une sardine a été capable de faire à cet endroit, imaginez les ravages que feraient quelques oliviers …
Si l’on revient à cette histoire de l’esclave qui rend service et qui est inutile, elle jette quelque lumière sur la manière dont nous sommes croyants. La foi, dans le fond, c’est l’ancrage de notre personnalité dans l’amour personnel de Dieu, mais à partir du moment où il y a cet ancrage, cela signifie une dépendance radicale, d’où l’image de l’esclave et du serviteur. Il est inutile, parce qu’il y a une disproportion totale entre d’une part, le fait d’avoir cette relation avec Dieu, la foi donnée, la grâce donnée, et d’autre part, la manière très insuffisante et dont nous y répondons pratiquement. Cette manière de mettre sa foi en pratique, ce que Paul appelait les « œuvres » est toujours dérisoire par rapport à l’absolu de notre relation avec Dieu. C’est dans ce sens que Jésus utilise cette relation entre maître et serviteur, car avant tout, le maître est essentiellement responsable de son esclave, il a donc d’emblée une relation personnelle avec son esclave et compte sur son action, mais cette action est une conséquence de la relation.
La façon dont le Christ envisage les choses est un peu décalée par rapport à notre vision contemporaine des relations humaines, certes, mais elle est vraie. Elle nous pose des questions décisives : aimons-nous les autres pour ce qu’ils sont ou pour ce que nous pouvons faire et entreprendre avec eux ? Comment l’amour de quelqu’un s’approfondit-il, par des actes ou par la relation de confiance ?
L’application la plus forte et la plus exigeante concerne les prêtres et tous ceux qui ont une fonction officielle ou un ministère dans l’Église, car ministère veut dire “service”. Le prêtre n’est pas un “pacha”, mais un serviteur de la communauté. Avoir un ministère dans l’Église, c’est savoir d’emblée et accepter qu’on sera inutile : certains en sont tellement persuadés qu’ils ne font plus rien, mais ce n’est pas d’eux que je veux parler ... Le service ministériel d’une communauté n’attend aucun remerciement de la communauté. Le Christ a voulu effectivement que tous les disciples puissent avoir une vraie relation avec Lui, une relation personnelle par le don de la foi, par le don des sacrements, par le don de tous les services nécessaires à a vie de la communauté chrétienne : à quoi tout cela sert-il ? Précisément à vivifier la relation personnelle de chaque baptisé au Christ. Mais qu’est-ce par rapport à la relation personnelle ? Ce n’est rien. Tant qu’un ministre du Christ n’a pas mesuré le paradoxe de cette parabole pour son propre compte, il est comme l’âne qui porte les reliques de la fable de La Fontaine, il ne comprend rien à son ministère presbytéral (et en général, il fait tout pour ressembler à une relique).
D’une certaine manière, on peut comparer le ministère dans l’Église à un échafaudage : c’est indispensable pour construire la maison, mais, une fois que la maison est construite, l’échafaudage ne sert plus à rien. C’est pour cela que, par exemple dans le mémento des morts, quand on prie pour un prêtre, on prie pour lui comme simple baptisé parmi les autres baptisés. Le ministère des prêtres, est provisoire : il est au service de la communauté pour la conduire à sa plénitude, mais le jour où le prêtre meurt et (espérons-le !) entre dans le Royaume de Dieu, il va directement s’inscrire à Pôle-emploi. Il doit faire ce qui est dit dans la parabole. Quand on a rendu service, il faut rendre son tablier et dire à Dieu : « Je suis un serviteur inutile ». Personnellement, c’est mon seul espoir.
Alors, frères et sœurs, sachons découvrir en nous-mêmes cette dimension fondamentale du service dans l’Église à tous les niveaux, et mesurer et vivre, chacun pour son compte, cette dimension de la gratuité du service, car c’est bien le seul problème : quand la grâce est donnée, elle nous fait voir qu’on ne méritait pas de la transmettre, mais le fait d’avoir été choisis pour le faire, nous donne la plus grande joie, celle d’offrir aux autres ce qui nous dépasse tous. Et le fait de transmettre ce don qui nous dépasse tous, nous permet d’en goûter la saveur et la beauté : « Si tu savais le don de Dieu ».

 
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