AU FIL DES HOMELIES

« L’abîme appelant l’abîme »

Trentième dimanche du temps ordinaire (23 octobre 2016)
Si 35, 15b-17.20-22a ; 2 Tm 4, 6-8.16-18 ; Lc 18, 9-14
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

 

Frères et sœurs, je crois vous l’avoir déjà dit à plusieurs reprises, cette parabole a eu des conséquences pastorales catastrophiques. On a pris prétexte du pauvre publicain qui se tenait à distance pour arriver en retard aux offices et rester au fond de l’église ... Cela ne concerne pas tellement la messe de 10h30, mais surtout celle de 18h, car les trois premiers rangs restent systématiquement vides ou presque. Je me dis chaque fois que j’ai devant moi de fervents pratiquants de la religion du publicain … C’était ma rubrique : « N’hésitez pas à monter devant, les places ne sont pas plus chères ! »
Cela dit, je vous propose au sujet de cette parabole deux points de réflexion qui me semble l’éclairer sous un jour assez différent de ce que l’on pense habituellement. Le premier point portera sur le fait que la scène se déroule au temple. On peut tourner le problème dans tous les sens, mais depuis toujours la religion a eu une dimension sociale. C’est très récemment que, dans nos sociétés occidentales, par le fait de vouloir séparer radicalement le domaine privé du domaine public, et de rejeter sans appel la religion dans le domaine privé, beaucoup de nos contemporains pensent que la religion ne relève que du comportement strictement privé. Merveilleux prétexte pour se dispenser à tout jamais d’aller au rassemblement des chrétiens dans une église. Comme me le disait un jour une dame dont je ne puis mettre en doute la profonde piété : « Mon Père, moi, je vais à l’église quand il n’y a personne, c’est là que je me sens le mieux ». C’était évidemment un peu paradoxal, j’ai essayé de lui expliquer que le mot Église voulait dire “rassemblement”, mais je ne crois pas que mes explications en matière de philologie grecque l’aient fait changer d’avis.
En tout cas, l’Église a très tôt éprouvé, comme les Juifs ou même le monde païen, le besoin de construire des bâtiments dans lesquels pourraient s’accomplir les gestes et les rites religieux, individuels ou collectifs. Ce n’était pas seulement le souci de se manifester de façon tapageuse dans la cité, mais aussi parce qu’il fallait un lieu de rassemblement. Chez les chrétiens, on ressentit de façon encore plus urgente la nécessité de manifester la prière dans sa dimension sociale. La présente parabole est un indice symptomatique de cette préoccupation. Jésus prend l’exemple de deux hommes qui vont au temple pour prier. Notons qu’ils n’entraient pas dans le sanctuaire du temple, car seul, le grand prêtre pouvait y entrer une seule fois par an, lors de la fête du grand Pardon. Mais ils vont au temple, c’est-à-dire dans le parvis des juifs, (c’est mieux que le parvis des païens) et là, ils prient.
Le publicain se tient à distance, car le parvis des Juifs devait faire cinquante ou soixante mètres de long. Mais le publicain fait quand même partie de la société de ceux qui prient ... Autrement dit, il ne faudrait pas croire que le pharisien est le seul qui “aille à la messe”. Tous deux expriment socialement et publiquement leur démarche religieuse par une prière publique au temple. Pour Jésus c’est clair, on ne peut pas utiliser cette parabole pour affirmer que ceux qui iraient à la messe seraient tous des hypocrites, se donnant bonne conscience en faisant leurs dévotions de façon ostentatoire, comme le fait le pharisien, alors que ceux qui restent à la maison et qui ne vont jamais prier avec les autres, ceux-là seraient vraiment et sincèrement des justes. On ne peut pas s’en tenir à cette interprétation simpliste et caricaturale.
Ce premier point semble donc acquis. La prière ayant une dimension sociale, tout le monde, d’une façon ou d’une autre, a la possibilité d’entrer de mettre en œuvre cette dimension sociale de la prière. Or, quand il y a manifestation sociale de la prière, le danger, puisque l’on est en société, est de se comprendre soi-même à l’intérieur de cette société, et de se comparer aux autres. On considère alors qu’on n’est pas comme celui-ci ou celle-là, qu’on a entendu telle ou telle histoire être racontée sur telle ou telle personne, et en tirer la conclusion qu’on est beaucoup mieux qu’elle. Qui dit vie sociale dit nécessairement comparaison des individus entre eux. On a beau dire qu’on ne s’intéresse à personne, en réalité, quand on s’intéresse encore uniquement à soi, c’est que l’on considère que “soi-même” est la seule chose digne d’intérêt. D’où le discours du pharisien que lui-même considère comme une prière, mais est d’un mépris total pour le reste de l’humanité … Pour mieux se distinguer socialement au temple, il prend une pose, on dit ici “la tête haute”, il “fait son cinéma” en toute bonne conscience pour faire savoir à Dieu qu’il est là, et qu’il est le seul individu digne d’attirer sur lui l’attention de Dieu : “Tu vois, je suis là, et je suis mieux que les autres et surtout nettement mieux que le minable qui est là-bas, cinquante mètres derrière moi ».
La dimension sociale de la prière peut toujours nous faire tomber dans la tentation de la comparaison, c’est inévitable. On peut s’en plaindre, mais la concurrence ne se situe pas exclusivement au niveau de l’échange économique. Elle présente aussi au niveau de l’échange spirituel, car chacun affiche son statut et se prévaut d’un niveau spirituel supérieur. La prière n’échappe pas cette loi de la comparaison, et c’est d’une certaine manière son danger, c’est un danger plus grave que dans d’autres domaines de la vie, social, économique, financier ou même affectif : or, le niveau spirituel de la prière ne devrait pas tomber dans ce piège. Le pharisien devrait s’émerveiller d’être au temple devant le Seigneur avec ce pauvre publicain. Il est important d’utiliser le lien social de façon à le faire servir dans le sens de la valorisation de l’autre et non pas de la valorisation de soi aux dépends de l’autre. Et si, en prime, on en fait l’occasion de rendre grâces à Dieu, il faut bien dire que cela devient sacrilège.
Le fait que la prière – et c’est peut-être ce que l’on a perdu dans nos assemblées chrétiennes – soit le rassemblement de ceux qui célèbrent cette présence de Dieu dans la communauté chrétienne et dans la vie des hommes, est une grâce, c’est même la Grâce. Vous me direz que c’est inutile de s’attarder à cette considération somme toute assez banale … Mais c’est plus subtil que cela.
Le second aspect de la parabole va nous le faire découvrir. Je l’intitule : “l’abîme appelle l’abîme”. Où situer la différence entre la prière du pharisien et celle du publicain ? Ils sont tous les deux devant le “vide de la présence de Dieu”. Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin, quand on prie, la grande difficulté est d’admettre qu’on prie quelqu’un qui ne vous répond pas. Et c’est pourquoi il faut se méfier des gens qui vous disent : « J’ai beaucoup prié et Dieu m’a dit que … ». Vous connaissez peut-être l’histoire assez drôle de Gaston Gallimard et d’Isabelle Rivière. Ce dandy et homme d’affaire sans états d’âme, très méfiant vis-à-vis de la religion, sauf si elle contribuait à des succès de librairie, avait pris Jacques Rivière comme secrétaire pour la NRF. À la mort de celui-ci (1925), sa femme, Isabelle (très “catho”), va voir Gaston Gallimard et lui dit : « Le Saint Esprit m’a dit que je devais remplacer Jacques pour le secrétariat » … Authentique ! Vous pouvez lire l’anecdote dans Dieu à la NRF de José Cabanis. Gaston Gallimard donc, avec un aplomb sans faille, lui répond simplement : « Curieux, le Saint Esprit ne m’en pas parlé … ». Pour le coup, c’est Gallimard qui avait raison de se méfier. Pour revenir à l’expérience de la prière, elle est “l’expérience du vide”, et c’est pourquoi nous la supportons avec difficulté. Ce vide est ce que j’appelle l’abîme. Être en prière, c’est se retrouver devant l’abîme du mystère de Dieu. Cela nous fait peur car on se sent totalement démuni. On n’y arrive pas ! J’entends souvent cette plainte : « Je ne sais pas prier » ; et je réponds : « Tant mieux ! » Si vous “saviez” prier, vous prieriez à coup sûr comme le pharisien. Pourquoi ? Parce que notre réflexe humain, devant ce vide, c’est de le remplir : l’humanité comme la nature a horreur du vide !
Littéralement, le pharisien raconte à Dieu des “salades”, puisqu’il lui explique tous les petits efforts, les petits dons de la dîme, c’est-à-dire l’impôt sur le fenouil et le cumin, on est donc bien dans les problèmes de salade ! Le danger que court le pharisien, et le piège dans lequel il tombe, c’est de dire : « Puisque que je suis en présence de Dieu, nous n’allons pas nous ennuyer ensemble, ni nous regarder comme deux chiens de faïence, je vais lui raconter ma vie ». Souvent, on condamne beaucoup le pharisien parce qu’il est méprisant, mais son vrai défaut, c’est la naïveté de sa vision spirituelle. Il confond narcissisme et quête spirituelle. Quand je prie, je ne suis pas d’abord dans la position de celui qui veut se faire entendre, mais de celui qui cherche à entendre. C’est pour cela d’ailleurs que l’Église a toujours proposé une prière publique, comme si elle nous disait : « Ce n’est pas la peine de meubler votre prière avec vos problèmes personnels. Remplissez-la d’abord avec la parole que Dieu vous offre, à vous et à tous les frères de la communauté. Et votre prière sera beaucoup plus riche et beaucoup plus fécond ».
Faire de la prière le moyen de “remplir le vide”, est assez insupportable, surtout lorsqu’on se rend compte qu’on n’a pas grand-chose à lui dire. C’est pourquoi le publicain qui, lui, fait partie des gens les plus détestés de l’époque, les collecteurs d’impôts, agents impitoyables du fisc romain, sait fort bien qu’il ne va pas raconter ses méfaits à Dieu. Il dit simplement : « Prends pitié du pécheur que je suis ». Et c’est la prière de « l’abîme appelant l’abîme ».
La formule provient d’un très beau psaume, le psaume 41. Son auteur, qui est dans une situation de détresse, prie et dit simplement à Dieu dans le souci de décrire la situation dans laquelle il se trouve : « L’abîme appelant l’abîme ». L’abîme de Dieu appelle l’abîme de l’homme. Voilà ce que d’instinct, le publicain ressent et comprend. Il se dit : « Je suis devant le vide de la présence de Dieu, je ne peux ni la saisir, ni la manipuler ni la récupérer à mon profit. Je puis que lui présenter l’abîme et le vide de mon propre cœur, abîme de péché, de violence et de lâcheté ».
Saint Augustin s’est converti en comprenant cela. Il a fait l’expérience que son cœur était “vide”. Augustin était un grand génie, d’une intelligence prodigieuse, mais il était suffisamment intelligent pour constater à quel point après une dizaine d’années de matraquage sectaire par les manichéens son cœur était blessé. Il était littéralement “vidé” par ce lavage de cerveau. Et quand il a commenté ce psaume 41, il s’est longuement arrêté sur cette expression « l’abîme appelant l’abîme », il a écrit des choses extraordinaires que je livre à votre méditation. Il commente cette expression à ses paroissiens d’Hippone – au passage, vous pouvez admirer le niveau des sermons à Hippone : Saint-Jean-de-Malte c’est roupie de sansonnet à côté ! Il explique que c’est l’abîme de son cœur qui fait face à l’abîme de la présence de l’amour infini de Dieu : « Seigneur mon Dieu, sois attentif à ma prière et que ta miséricorde exauce mon désir. Seigneur, sois attentif et prends pitié (il reprend les mots du publicain). Mon Dieu, lumière des aveugles et force des faibles, mais aussi lumière des voyants et force des forts, sois attentif à mon âme, entends-la crier des profondeurs . Car si tu n’es pas là, même dans les profondeurs, à l’écoute, à qui irions-nous, vers qui crierions-nous ? O vérité, lumière de mon cœur, ne laisse pas les ténèbres me parler. Je me suis englouti dans les choses d’en bas, et je suis devenu obscurité, mais de là-bas, même de là-bas je t’ai profondément aimé , je me suis égaré mais je me suis souvenu de toi, j’ai entendu ta voix derrière moi qui me disait de revenir, et maintenant voici que je reviens tout brûlant, haletant, vers ta source. Que nul ne m’en éloigne, que j’y boive et y trouve la vie. Je fus la mort pour moi, mais en toi je reprends vie ».
Exemples à suivre …

 
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