« Aujourd’hui, il me faut demeurer chez toi »

31ème dimanche du temps ordinaire (30 octobre 2016)
Sg 11, 22-12, 2 ; 2 Th 1, 11-2, 2 ; Lc 19, 1-10
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs, imaginez que, dans les semaines qui viennent, vous receviez une lettre à l’estampille de Bercy (Ministère des Finances, comme vous le savez), qui dise en substance ceci : « Cher concitoyen et contribuable, en me promenant l’autre jour dans Paris, j’ai rencontré Jésus et je me suis brutalement rendu compte que, comme Ministre des Finances, j’avais beaucoup exagéré dans le calcul de l’impôt et par conséquent, tout ce que nous avons accumulé dans les coffres de Bercy, je vais vous le rendre au quadruple et tous les impôts que vous avez payés jusqu’à présent depuis des années de façon majorée et injuste, cela vous sera bientôt remboursé ».
Toutes proportions gardées, c’est à peu près l’effet de surprise que devait faire ce récit dans l’esprit des lecteurs de l’Évangile de Luc quand, dans la première génération chrétienne, on se racontait l’histoire de Zachée. Comme tous les collecteurs d’impôt romains, Zachée avait une gestion assez personnelle de l’impôt. En effet, les collecteurs de l’impôt (des fermiers généraux avant la lettre) étaient d’une certaine façon des serviteurs-bienfaiteurs de l’Etat : ils devaient avancer sur leur fortune personnelle les lourdes charges que nécessitaient les frais d’entretien de l’administration et les dépenses militaires de l’Empire. Mais bien entendu, ils avaient la technique pour se faire ensuite rembourser largement sur le dos du contribuable. De fait, ils étaient détestés partout, mais plus spécialement par le peuple juif, qui, ne l’oublions pas, devait également payer l’impôt du Temple ... Double peine !
Vous imaginez le côté provoquant de cet épisode certainement historique, car imaginer un collecteur d’impôt qui se convertit, c’est à près la même chose que d’imaginer François Hollande allant se tremper dans les piscines de Lourdes pour faire remonter la courbe de l’emploi : c’était tout simplement impensable. Si cette histoire s’est transmise dans les premières générations chrétiennes, c’est parce qu’elle tenait du miracle, le miracle de la grâce par excellence.
Un tel récit ouvre notre intelligence au mystère de Dieu mais il comprend beaucoup de ressorts cachés et d’allusions qu’il nous faut décrypter pour saisir au vol ce que voulaient dire les évangélistes eux-mêmes.
D’abord, que veulent-ils nous dire ? Le personnage de Zachée est détesté, ridiculisé. C’est le genre de “sale type”, un sale petit bonhomme à tous les sens de l’adjectif, qui va sans cesse “taper” ses concitoyens de Jéricho, cité prospère, où tout le monde se sentait exploité par le pouvoir romain. Zachée était le prototype de la servilité vis-à-vis de l’occupant. Or, il apprend que Jésus va passer, comme une star qui “passe à la télé” ! Il veut donc voir Jésus par pure curiosité. Comme il est petit, il monte incognito dans un figuier-sycomore. Dans certaines représentations sculptées sur des sarcophages, on le voit avec une petite serpe, en train de tailler des branches pour dégager une petite lucarne entre les feuilles. C’est exactement la curiosité banale du téléspectateur normal, abruti par les médias, sans plus. Il utilise ce procédé pour ne pas se mêler à la foule, sachant qu’autrement, il ne verrait pas Jésus, mais aussi parce qu’il lui faut se cacher ; il ne veut pas être “vu voyant”, il n’a pas trop envie de s’exposer comme un voyeur.
Autre donnée importante : entre Jésus et Zachée, il y a la foule des badauds très mal disposée à l’égard de Zachée, mais personne ne l’a vu grimper dans son arbre. La foule est indifférente mais elle sépare Zachée de Jésus, elle empêche Zachée de voir Jésus. Ceci n’est pas tout à fait étranger à notre société actuelle : les médias lui font voir ce qu’ils veulent qu’on voie et ne pas voir ce qu’ils veulent qu’on ne voie pas. Plus une foule veut voir, plus elle empêche de voir … Le monde, la société qui nous entourent, ont des côtés terribles qui nous obligent à voir certaines choses et à ne pas en voir d’autres. On voit bien que la vraie distance entre Zachée et Jésus, c’est la foule.
C’est là que tout se joue. Quand on voit des personnages – le Pape, la reine d’Angleterre – se frayer un chemin au milieu de la foule, on peut avoir l’impression qu’ils nous ont vus, que nos regards se sont croisés ; or, en réalité, ils ne nous voient pas, ils essaient simplement de répondre avec des gestes aux acclamations de la foule. On peut donc penser que Jésus passe de la même façon, pressé par la foule et perdu dans la masse. Or, c’est l’inverse qui se produit ; Jésus voit Zachée. C’est le côté moderne de cette parabole qui nous permet de rendre compte de ce qu’est la foi. Comme Zachée, nous vivons dans un monde où nous sommes pressés par cet effet de foule qui, trop souvent, nous empêche de voir exactement ce que nous aimerions voir ; et nous éprouvons le même désir que Zachée, le désir d’échapper à cette oppression de l’anonymat humain dans lequel nous avons l’impression de nous perdre. Tout se passe alors comme si Jésus profitait de ce fil extrêmement ténu d’un regard échangé : Jésus passe, voit Zachée et lui dit cette phrase désarmante : « Il faut que j’aille demeurer chez toi ». Zachée n’en demandait pas tant ! Perché sur son arbre, il se retrouve “tout bête” ! Il est repéré et pressent que tout le monde va se moquer de lui.
Sans trop calculer ce qui va se passer, Zachée descend de l’arbre, convaincu que désormais, il n’a plus rien à perdre. Il va d’ailleurs tout perdre puisqu’il va liquider tous ses biens. C’est cet aspect de la conversion de Zachée qui a frappé l’imagination des témoins et qui devrait nous frapper encore aujourd’hui. Nous sommes devant un homme qui a tout fait pour rester sur son quant-à-soi, pour observer Jésus de l’extérieur, pour échapper à la foule, et tout à coup, il est foudroyé par une invitation à rencontrer personnellement celui qu’il voulait réduire à un simple objet de curiosité religieuse : « C’est toi que je veux voir ». Le seul point de comparaison suggestif qu’on peut trouver, c’est la rencontre amoureuse.
Zachée descend donc, fait préparer le repas, invite ses amis mais voici la foule impitoyable qui manifeste, indignée de voir que Jésus s’invite chez un homme “qui ne comprend rien à la religion”. Essayons d’imaginer que c’est chacun d’entre nous ce personnage caché dans son figuier. Chacun d’entre nous reste sur son quant-à-soi, dans une attitude de recul lorsqu’il s’agit d’aller vers Dieu. La religion, la relation avec Dieu, pensons-nous, ne devrait pas nous engager au point de nous faire descendre de cette position d’observation qui risque fort de nous ridiculiser aux yeux du monde ! Il y a pourtant un moment où cette rencontre du Christ prend valeur d’absolu. C’est cela, l’histoire de Zachée. Ce texte est, à mon avis, la meilleure introduction à la fête de la Toussaint, car au fond, les saints ne sont jamais que des pécheurs qui ont eu l’audace de descendre de leur figuier et j’espère que nous en sommes tous.

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public