Nous jouerons du corps glorieux ou : La résurrection n’est pas ce qu’on imagine !

Homélie du 32ème dimanche du temps ordinaire (6 novembre 2016)
2 M 7, 1-2.9-14 ; 2 Th 16, 3-5 ; Lc 20, 27-38
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Nous savons tous par la télévision qui si un djihadiste de Daech meurt, il a automatiquement un cadeau de soixante-dix vierges au paradis. Peut-être sait-on encore par le Nouveau Testament que, quand une femme juive meurt, elle est obligée d’épouser successivement les sept frères de l’autre côté. Question qui vient à l’esprit : mais qui a pu avoir cette idée folle que toutes les religions se valent ? Dans un cas, c’est la débauche à l’état pur, dans l’autre cas, cette pauvre dame qui a assumé pendant des années les sept maris avec les exigences de chacun et leur façon de gérer la maison ou de faire la cuisine pour le shabbat, voilà qu’elle est obligée de pratiquer le défi d’une famille inlassablement recomposée avec les sept maris ! On trouve une variante concernant le statut de la femme juive, telle que le livre des Maccabées nous la rapporte : quand les sept fils meurent, ils vont retrouvent maman au ciel … la vraie “mère juive” !
La question nous paraît un peu sotte, mais pour les Sadducéens qui interrogeaient Jésus, cet épisode était un piège terrible. Avec un certain humour, les Sadducéens veulent suggérer que dire que la résurrection des morts n’est pas possible, car elle pose des problèmes insolubles face aux exigences de la Loi de Moïse. Les sadducéens, qui constituaient le haut clergé de Jérusalem, étaient convaincus que seule la Loi comptait, et qu’elle devait se vivre sur la terre ; mais, après la mort, il n’y avait plus de Loi, plus d’observance et d’ailleurs par de vie humaine après la mort dans l’au-delà. Comme Jésus a déjà parlé plusieurs fois de la résurrection des morts, ils sont heureux de lui tendre un piège à partir de cet exemple qui ne correspond à rien historiquement, mais qui est un cas d’école, façon de mettre en évidence une impasse : « Il ne peut pas y avoir de résurrection des morts, car comment appliquer la Loi de Moïse, qui est éternelle et venue de Dieu, au cas de cette femme qui a vécu sept veuvages ? Comment Dieu pourra-t-il débrouiller une affaire aussi complexe et non prévue par sa sagesse de gouvernement ? »
Vous comprenez que la question des sadducéens est un piège. Être juif, c’est observer la Loi, mais encore faut-il que la loi prévoie tous les cas possibles, sinon elle se disqualifie comme loi et ce ne peut être le cas si la Loi vient de Dieu ! Il est donc plus normal et plus cohérent de considérer comme impossible la résurrection des morts. Imaginez toutes les transpositions que l’on pourrait faire avec les situations contemporaines : comment va-t-on se débrouiller là-haut avec les “familles recomposées”, par exemple ? S’ils existaient aujourd’hui, les Sadducéens s’amuseraient beaucoup à multiplier ces situations “insolubles” et donc impossibles !
Ce texte est l’un des plus marquants de l’enseignement de Jésus. On ne trouve l’équivalent nulle part ailleurs, la polémique n’a pas pu être inventée par la communauté primitive, car comment aurait-elle inventé un récit aussi farfelu pour contester la résurrection des morts qui constitue l’un des piliers de la foi chrétienne ? On est bien là devant du “Jésus à l’état pur”. Car la réponse qu’il donne, il est le seul à l’avoir formulée de cette façon. Personne dans toute l’histoire du judaïsme et dans toute l’histoire du christianisme des premiers siècles, n’a pensé à argumenter comme il le fait, en s’appuyant sur un texte majeur de l’Ancien Testament. Il veut réfuter d’un revers de manche la négation de la résurrection, en utilisant précisément un texte fondateur de la foi israélite, dont aucun Sadducéen n’aurait pu contester le poids et la valeur.
Il vaut la peine d’y regarder de près. La première chose à comprendre est qu’il ne s’agit pas de la résurrection de Jésus, mais du problème de la résurrection de tous les hommes. C’est probablement le seul texte du Nouveau Testament où Jésus parle de la résurrection “universelle”, sans évoquer son propre cas. Dans un premier temps, il explique une chose qui ne nous satisfait pas vraiment. Il dit que l’objection des Sadducéens ne vaut pas, puisqu’’une fois de l’autre côté, nous serons « comme des anges ». En effet, je ne sais pas si lorsqu’on vous appelle « mon ange », cela vous donne envie de le devenir, d’autant que la plupart du temps on interprète cette image comme le fait d’être asexué ! Contrairement à l’iconographie courante depuis des siècles qui fait des anges des hermaphrodites ou des castrats, dans le monde ancien, on était tout à fait sûr que les anges étaient sexués. Ils étaient considérés comme masculins. La preuve en est qu’un des grands chefs parmi les anges s’appelle Gabriel, ce qui signifie littéralement “Dieu est un mec” ! On ne peut donc pas prétendre que Jésus prononce là une condamnation de la sexualité, comme certains l’ont pensé, à tort. Il prend simplement cette référence aux anges, qui n’ont pas besoin d’une vie sexuée, puisque vivant éternellement, ils n’ont pas besoin de se reproduire . C’est la grande différence entre les anges et les hommes, les anges ayant l’assurance d’une immortalité sans faille. Par ailleurs, on pensait à l’époque que les anges pouvaient avoir un certain type de corps, différent du nôtre, non lié à l’espace-temps de ce monde, non lié à la terre ; on leur attribuait un corps qu’on qualifiait de “subtil” ou de “céleste”. Là encore, le fait que Jésus dise que nous serons comme des anges n’est pas la négation d’une certaine dimension corporelle dans le Royaume de la résurrection et dire qu’on sera comme des anges signifie bel et bien la transformation de notre corporéité liée à la terre en une corporéité différente, comparable à celle des anges. Donc jusqu’ici, Jésus veut répondre à ses interlocuteurs que le monde de la résurrection n’est pas une négation de la corporéité humaine, mais une transfiguration et un accomplissement. Rien n’est nié de ce qu’on a été, mais comme c’est achevé, et dans la plénitude de l’amour de Dieu, il n’est plus nécessaire de reconstituer des couples pour la multiplication de la famille humaine. Certes, ce sont des représentations anthropologiques de l’époque, mais on voit la manière dont Jésus s’en sert pour nous faire passer un message assez précis et très original.
C’est la première étape de l’argumentation de Jésus, mais il ne s’en tient pas là. Il continue par une question qui nous semble à première vue trop générale et hors-sujet : « Quant à la résurrection des morts, avez-vous jamais lu dans l’Écriture – c’est évident qu’ils l’ont lu – ce que Dieu dit à Moïse quand il se manifeste dans le buisson ardent ? » C’est le passage bien connu où dieu dévoile son identité à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ».
Qu’est-ce à dire ? Depuis toujours, les juifs (et les premières générations chrétiennes aussi) avaient lu ce texte comme un contrôle d’identité que Moïse faisait passer à Dieu, pour être sûr de l’authenticité de celui qui lui parlait dans le buisson ardent. D’où la réponse de Dieu : « Je suis le Dieu qui était avec, ou qui accompagnait et marchait, avec Abraham, Isaac et Jacob ». C’était simplement une déclaration d’identité. Or, Jésus donne une tout autre interprétation de ce verset tiré du livre de l’Exode. Il combine l’idée de « Je suis » (l’éternité de Dieu qui est à la source de tout) et de l’histoire humaine, c’est-à-dire Je suis (éternellement) mais aussi et surtout je suis dans l’histoire aux côtés d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Or, il le dit après que ces trois patriarches sont morts et enterrés ; donc on pourrait dire qu’il est le Dieu des morts. Mais alors c’est toute l’identité du peuple de Dieu qui est remise en cause : Dieu est-il avec nous pour un temps seulement ? Nous accompagne-t-il uniquement durant notre vie sur la terre ? Ou bien ne faut-il pas plutôt comprendre la déclaration d’identité de Dieu de la façon que voici : je suis maintenant avec Abraham, mais pas le cadavre d’Abraham qui est mort et enterré, mais je suis actuellement vivant avec Abraham vivant, avec Isaac vivant, et Jacob vivant. Autrement dit, c’est parce que je les ai accompagnés sur terre que je leur donne de continuer à vivre maintenant avec moi, même si apparemment ils sont morts …
Vous imaginez l’audace et l’originalité de l’interprétation de Jésus : Dieu effectivement n’est pas le Dieu des morts, et quand il parle avec Moïse, il est encore en contact vivant avec les trois ancêtres qu’il continue à faire vivre auprès de lui, en sa présence, et donc il est le Dieu des vivants. Cela personne ne l’avait compris avant que Jésus le dise et on a eu beaucoup de mal à en comprendre toute la portée : j’en veux pour preuve qu’il est nécessaire de vous le commenter ce dimanche.
On ne peut pas définir Dieu par rapport aux morts, on ne peut le définir que par rapport aux vivants. Dieu peut dire à Moïse en toute vérité : « Je suis avec cet Abraham que j’ai ressuscité des morts, avec ce Jacob que j’ai ressuscité des morts, avec cet Isaac que j’ai ressuscité d’entre les morts ». L’identité de Dieu, c’est la vie, et son rôle, c’est de faire vivre et de communiquer sa vie. Jésus renvoie donc les sadducéens, qui se réclament de la Loi, à la parole la plus haute de la Loi, en leur montrant qu’ils ne l’ont pas comprise, qu’ils ont répété ces mots comme des perroquets sans jamais en mesurer tout la portée.
C’est la première fois dans l’histoire aussi bien du judaïsme que du paganisme que nous est proposée cette affirmation de la résurrection universelle. Ici, Jésus ne dit pas : « C’est parce que je vais ressusciter moi-même que vus tous, les humains, vous allez pouvoir ressusciter » . Ici, il parle avant sa mort et sa résurrection à Pâque et il affirme clairement : « Même avant moi, déjà, mon Père a commencé à ressusciter les morts, en la personne d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Il commençait à les faire vivre dans la plénitude de la vie ». C’est donc une transformation totale de la compréhension du Dieu d’Israël, de son projet pour l’humanité et pour son avenir. C’était déjà là, mais non perçu. D’où le côté inimaginable de l’interprétation de Jésus, que personne n’avait imaginée avant lui !
Vous pressentez, frères et sœurs, l’immense importance de ce texte. C’est vraiment le pilier de notre foi en la résurrection des morts. Si Jésus est ressuscité des morts, c’est aussi pour authentifier définitivement que son Père depuis toujours voulait que nous ressuscitions, parce que le seul désir de Dieu pour nous, c’est de nous faire vivre en nous partageant sa propre vie divine. C’est le côté inouï de la révélation chrétienne. Notre vie de ressuscités n’est pas la négation de ce que nous avons été, de ce que nous avons vécu sur la terre. C’est au contraire la transformation et la transfiguration de tout notre être, sur un mode que nous ne pouvons pas encore réaliser parce que la mort est ce moment où notre être corporel sera transformé pour que la puissance de la vie de Dieu puisse agir en lui de façon infiniment plus profonde, infiniment plus belle qu’Il ne peut le faire dans les conditions présentes de notre existence.
Je vous ai cité, il y a longtemps déjà, un théologien dominicain, le Père Molinier qui écrivait ceci pour évoquer notre façon d’être dans le Royaume de Dieu : « Comment essayer de comprendre l’importance de notre corps quand nous serons “là-haut” ? » Il suggérait cette comparaison très simple, que je vous livre : « Peut-on imaginer Mozart ou Chopin sans piano ? Difficile ! C’est mutiler Mozart et Chopin que de les priver de piano ». Dans la foulée, il continuait : « Mozart et Chopin faisaient tellement corps avec leur piano que d’une certaine manière leur piano était leur corps ». Et il concluait de la façon suivante : « Quand nous serons ressuscités, notre propre corps sera pour nous comme un piano est pour Mozart ou pour Chopin. Nous jouerons du corps glorieux ». La résurrection, c’est encore une affaire de piano, c’est encore de la musique, mais qui sont vécus, joués, chantés et célébrés dans la transparence de notre corps et de notre être (hommes ou femmes), un corps parfaitement envahi par cette vie nouvelle que Dieu fera vibrer en lui. C’est ce que Dieu rêve pour toute la société humaine, et c’est beaucoup plus beau que tous les paradis que les hommes n’ont jamais essayé d’inventer.

 
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