La fin du monde n’est pas ce que l’on croit

33ème dimanche du temps ordinaire (13 novembre 2016)
Ml 3, 19-20a ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Jésus ne semble pas avoir été très doué pour la promotion publicitaire. En effet, lorsque vous arrivez à Jérusalem, suivi par des foules, comme le dit l’évangile, Lorsque vous commencez à prêcher dans les parvis du temple sous le portique de Salomon, c’est que vous avez acquis une réelle notoriété. À partir de là, il faudrait plutôt choisir les thèmes porteurs pour la prédication du style : « Tout va bien, le temple durera longtemps, vous n’aurez qu’à vous convertir, tout va bien se passer, notre existence religieuse est sans risque, etc. »
Or, quand l’entourage proche de Jésus admire le temple – c’était l’un des thèmes récurrents que l’on trouve chez la plupart des auteurs juifs pour célébrer la splendeur du temple, œuvre d’Hérode le Grand, qui l’avait considérablement agrandi, rénové et aménagé pour répondre aux besoins religieux de l’époque, Jésus dit le contraire de ce qu’il faut dire : « De tout ça, il ne va rien rester ». Imaginez qu’aujourd’hui, je bâtisse mon sermon en disant : « Vous venez dans cette église parce que vous aimez la beauté et la splendeur de ses voûtes, l’harmonie de ses couleurs et les formes si élégantes de sa nef ? Eh bien, dans peu de temps, tout l’édifice va vous tomber dessus ». Voilà pour le contexte. Jésus a vraiment prophétisé que le temple serait détruit.
Et la première génération des disciples s’en est souvenu, parce qu’elle a été témoin de la destruction du Temple de Jérusalem qui a eu lieu à peine quarante ans plus tard. Il aurait pu s’en tenir là dans sa prophétie de malheur. Mais il avait une idée derrière la tête. Jusqu’ici en effet, le parvis du temple servait à la célébration de sacrifices sanglants d’animaux, d’où la présence des célèbres marchands de bœufs, de colombes, dont il a renversé les étalages et les boutiques. Et donc s’il prophétisait que tout allait s’écrouler, la prophétie était à double entrée : à la fois réelle et métaphorique, elle signifiait à la fois un événement historique précis, la destruction du Temple par les armées de Titus en 70 de notre ère et un profond changement, un bouleversement de la pratique cultuelle juive qui allait progressivement devoir renoncer au rituel du temple, si caractéristique de la liturgie juive.
C’est dire la très grande perspicacité et la lucidité de Jésus sur le fait que les religions ne se maintiennent pas par elles-mêmes : les systèmes cultuels ne sont pas des absolus immuables et toujours identiques à eux-mêmes, en totale opposition avec les changements sociaux et politiques des sociétés au milieu desquelles ils sont célébrés. Voilà un thème connexe qu’il conviendrait de méditer : les religions ne tiennent pas debout toute seules, uniquement par la peur, la terreur ou les contraintes qu’elles imposent. C’est donc autre chose qui fait “durer” les religions.
Jésus proclame donc suffisamment clairement pour que l’auditoire comprenne : « Ne croyez pas que la religion des Pères tiendra uniquement parce que vous continuerez à faire des sacrifices ». La prédiction de Jésus dans ce cas-là est intéressante, car elle précise que, quoiqu’il arrive au peuple juif, même s’il n’a plus ce lieu privilégié qu’est le temple, la religion juive pourra perdurer mais sans doute par d’autres formes. C’est bien ce qui s’est passé. Dont acte.
Mais Il ajoute un second élément lorsqu’il annonce que le temple va s’effondrer. Il en profite pour évoquer tous les malheurs possibles qui reviennent dans ce discours comme des leitmotivs. Il évoque des guerres, les nations dressées contre les nations, la dévastation qui va s’abattre sur la population. D’une façon plus générale, pour ce qui est la situation politique internationale qui, à cette époque, est étonnamment tranquille (il n’y a pas de guerre, c’est le siècle d’Auguste, avec la célèbre formule : « Tout l’univers étant en paix »), Jésus annonce exactement le contraire de ce que l’on pourrait imaginer : il annonce des guerres et des conflits terrifiants.
Poursuivant ce tableau effrayant, il explique aux disciples que leur situation sociale sera la pire de toutes, puisqu’ils seront livrés aux tribunaux et aux synagogues, c’est-à-dire aux pouvoirs publics civils et religieux. C’est ce qui advint dans les années qui suivirent.
Enfin, la troisième chose qu’il annonce, c’est qu’ils vont devoir affronter des tensions et des bagarres familiales causées par la différence entre convertis et non convertis. Finalement, ils assisteront à des désastres cosmiques, – tremblements de terre, chutes des astres etc. Ce chapelet de malheurs commence par l’évocation de la destruction du Temple de Jérusalem dont Jésus nous dit « qu’il ne restera pas pierre sur pierre ». C’est comme si, prenant prétexte d’une admiration surfaite des nouveaux bâtiments du temple et de la dévotion intense de ses coreligionnaires, Jésus en profitait pour dire que quels que soient les niveaux – politique, social, familial, affectif et cosmique – dans lesquels s’inscrivait la vie quotidienne des Juifs, rien de tout cela ne tiendrait. C’est évidemment ce qu’on a retenu de ce dernier discours public de Jésus. On comprend qu’il ne se soit pas fait que des amis ...
Du coup, chaque fois qu’il arrive quelque chose qui ne nous plaît pas, “c’est la fin du monde”. La guerre du Golfe, c’est la fin du monde ; le 11 septembre et la Guerre au Proche Orient, c’est la fin du monde ; l’élection de Trump, c’est la fin du monde ; les primaires, ça peut être la fin du monde etc. On a parfois l’impression d’un réflexe conditionné. On n’y croit pas tout à fait, mais c’est assez typique : on lit spontanément ces textes comme l’annonce de malheurs, lesquels seraient les éléments précurseurs de la fin du monde.
Or, c’est un contresens majeur dans notre lecture de cet évangile, car Jésus veut dire exactement l’inverse. En fait, il considère que l’on peut accumuler tous les malheurs de l’histoire du monde, depuis la chute du temple de Jérusalem jusqu’à la chute cosmique des météorites, cela “ne fait pas” la fin du monde. Voilà le sens de la prédication de Jésus sur la fin du monde. Avant tout, il veut affirmer que la fin du monde n’est pas ce que l’on croit. Elle ne peut s’identifier à aucun événement de ce monde. Et donc, nous ses disciples, nous ne pouvons pas identifier quelque événement historique ou dramatique que ce soit à la fin du monde, qui ne fait pas partie de l’histoire. En fait, pour ceux qui aiment réfléchir sur la métaphysique du temps, la fin de l’histoire ne fait pas partie de l’histoire.
Cet avertissement est plus que nécessaire. Vous avez remarqué dans la deuxième lecture que nous avons entendue, saint Paul écrit aux Thessaloniciens – une vingtaine d’années après la mort du Christ – pour leur expliquer pourquoi il leur demande de travailler. En effet, les gens de la communauté de Thessalonique pensaient qu’en raison du retour annoncé du Messie, ce n’était plus la peine de travailler, il suffisait d’attendre que le Messie vienne. Et donc les gens ne travaillaient plus.
À Jérusalem, pourquoi nous raconte-t-on par exemple que tous les nouveaux membres de la communauté chrétienne vendaient leur propriété et apportaient le fruit de cette vente aux apôtres ? C’était pour la même raison ! Puisque Jésus allait revenir pour achever l’histoire du monde, ce n’était plus la peine de travailler, il suffisait de vendre champs et maison et organiser la vie commune en distribution de soupe populaire. C’est pourquoi d’ailleurs les chrétiens de cette ville ont perdu tout leur foncier, et qu’on leur avait donné le surnom de “pauvres”. Ils étaient persuadés que tout allait se passer très vite et pratiquement tout de suite, que la structure même de la vie quotidienne basculait dans le provisoire. C’était un véritable état d’esprit, un peu comme aujourd’hui, d’ailleurs : beaucoup de gens un peu illuminés sont “fin-de-mondistes” et indiquent régulièrement une date butoir à laquelle, évidemment, il ne se passe rien
Comprenons bien que ce que nous appelons « la venue du Christ dans la Gloire », ce n’est pas le couronnement de tous les malheurs du monde, mais au contraire quelque chose qui survient indépendamment des malheurs. Jésus affirme par exemple : « Si l’on vous dit que le Messie est là, qu’il vient, ne le croyez pas », suggérant ainsi de n’identifier la venue du Royaume à aucun événement de ce monde. C’est clair, net, précis, c’est écrit noir sur blanc.
Alors que faut-il faire ? Il y a toujours la solution attentiste des communautés de Thessalonique ou de Jérusalem qui consiste à ne plus travailler puisque la venue du Messie est imminente. Apparemment ce n’est pas la bonne solution.
Quelle attitude est suggérée par le discours de Jésus ? Elle se résume à trois mots très importants. D’abord, « Je vous donnerai mon esprit, il vous donnera un langage et une certaine sagesse ». Littéralement, on devrait dire : « Il vous donnera bouche et sagesse ». Voilà pour les deux premiers mots. Puis il ajoute : « Pas un cheveu de votre tête ne tombera ». Il y a donc trois considérations : les cheveux, la bouche et la sagesse. Ce sont les trois mots clés pour comprendre l’attitude que nous devons avoir lorsque nous envisageons la question de la fin du monde et de la traversée des épreuves.
La sagesse : Jésus garantit qu’à travers les épreuves et les difficultés dans lesquelles ils seront plongés, il ne cessera jamais de donner la sagesse à ses disciples. Et la sagesse, c’est aussi le sang-froid devant les événements. Les sages, avant de proclamer de grandes pensées, des utopies concernant l’histoire ou l’avenir, savent avant tout se positionner face à n’importe quel événement. Autrement dit, la sagesse est pratique (surtout dans le monde proche oriental). C’est un comportement et un engagement lucide face aux grands problèmes de la vie ou de la survie. Le sage n’est pas un spécialiste des “usines à gaz”. Le sage vit le moment présent. “Être sage” veut dire “goûter”. “Sapientia / sagesse” c’est le même mot que “sapor / saveur”. Être sage, c’est goûter la vie comme on goûte un bon vin, c’est savoir se tenir à la table de la vie, non seulement à la table de ce que l’on mange, mais aussi et surtout à la table des événements, savoir goûter la réalité des événements avec l’indépendance de jugement qui caractérise le sage. Première chose nécessaire dans cette cascade de malheurs, la sagesse, en tant que don de l’Esprit, nous fera goûter la vie – évidemment la vie avec Dieu.
Deuxième élément, la bouche. La bouche est ce qui proclame, elle communique la sagesse, elle propage l’annonce de l’Évangile. Les premières communautés chrétiennes, malgré tous les cris d’alarme qu’elles entendaient et tous les événements qui pouvaient leur faire peur, avaient pour mission d’avoir une bouche, c’est-à-dire de proclamer imperturbablement l’Évangile. C’est d’ailleurs ce qui s’est produit, car, lorsque nous regardons l’histoire des deux premières générations chrétiennes, la parole qui est partie de Galilée et de Jérusalem a envahi tout le   bassin méditerranéen en moins de trente ans Ils avaient une bouche et ils savaient s’en servir. L’évangélisation, à cette époque, c’était littéralement le bouche-à-oreille et c’était nettement plus fiable que le buzz d’internet !  En trente ans de bouche-à-oreille, l’évangile s’est répandu dans tout le bassin méditerranéen, ce qui devrait nous donner à réfléchir sur la monumentale inefficacité de nos moyens de communication.
Le troisième élément, ce sont les cheveux. Quelques-uns parmi vous, au moment de la fin du monde, iront directement au bureau des réclamations, en demandant au Christ pourquoi leurs cheveux à eux n’ont pas été comptés. Je n’ai pas de réponse à cela, mais je voudrais quand même signaler que dans l’Antiquité, la calvitie était un élément honorable. Un traité d’un saint évêque, Synesios  de Cyrène, en Libye, a même écrit un éloge de la calvitie, preuve que dans l’Antiquité, elle n’était en rien une disgrâce, mais un signe de protection divine. Savoir que tous les cheveux de la tête sont comptés, dans la tradition biblique – et Dieu sait que les allusions sont nombreuses – c’est dire que la main bienveillante de Dieu est sur vous. Que les chauves ne désespèrent pas : la main de Dieu est quand même sur eux, car Dieu n’a rien contre les chauves. Mais les cheveux, qui apparemment ne servent pas à grand-chose, sinon à paraître beau ou belle, sont considérés comme un signe de la protection divine. Les cheveux sont la gratuité de l’achèvement du visage. Dieu va donc veiller sur nous jusque dans les derniers détails de notre propre existence. C’est donc une marque importante de la protection divine au milieu des épreuves.
En relisant ces textes il faut que nous réadaptions notre intelligence au mystère de la fin des temps. Une intelligence adaptée à la fin des temps n’est pas une intelligence qui cherche à savoir comment le monde va mourir : de grâce, évitons de donner cette lamentable image de nous-mêmes selon laquelle nous serions les croque-morts de l’histoire humaine ! Ce monde meurt, c’est évident. Toute l’histoire du monde est une terrible histoire de morts incessantes. Mais une intelligence adaptée à la fin des temps nous permettra de découvrir qu’à travers cette lente mort du monde, à travers les événements dramatiques que nous connaissons, il y a un événement “métahistorique” dont nous sommes sûrs, c’est le surgissement du jour du Seigneur – comme le pressentait déjà le prophète Malachie –, oui, Dieu surgira un jour au cœur de ce monde pour le rassembler et en faire le cœur de son Royaume.

 
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