AU FIL DES HOMELIES

Du Golgotha au Bataclan : la royauté du Christ

34ème dimanche du temps ordinaire (20 novembre 2016)
2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, dans le monde ancien, que ce soit le monde païen ou le monde juif, et dans une certaine mesure encore aujourd’hui, nous tenons à ce que le moment de la mort se passe dans la plus stricte intimité. C’est d’ailleurs généralement ces derniers moments dont on garde mémoire parce qu’on est là, parce qu’on entoure de façon très intime celui ou celle qu’on aime et qu’on ne veut empêcher à tout prix que l’espace public envahisse d’une façon ou d’une autre cet espace où meurt la personne que l’on aime. C’est pourquoi nous avons des difficultés à accepter que, dans le cadre des soins médicaux en fin de vie par exemple, qu’il y ait trop d’intervention technique ; à ce moment-là, les familles peuvent se sentir frustrées dans le désir d’intimité qu’elles éprouvent. Mais dans l’Antiquité, il n’y avait évidemment pas ce problème d’hospitalisation, il fallait donc normalement que quelqu’un, au moment même de la fin de sa vie, puisse mourir chez lui, parmi les siens.
C’est pourquoi la mort par condamnation publique devait être une mort publique. On faisait tout pour voler la mort du condamné. C’est pourquoi pendant assez longtemps, on a fait des exécutions publiques pour les grands criminels, ce qui d’ailleurs attirait pas mal de curieux. Vous savez peut-être que le supplice de la roue à Aix avait lieu devant la Madeleine. Il parait qu’il y avait foule dans ces occasions-là. Le but était en fait de voler sa mort au supplicié.
Dans le cas de Jésus, c’est exactement la même chose. Ce qu’ont voulu les autorités, surtout l’autorité romaine en décrétant le supplice de la croix, c’était d’infliger un supplice public pour voler à Jésus sa propre mort. Il n’aurait pas une mort paisible, tranquille, entouré de ses amis. Quand vous regardez les grands tableaux, les grandes fresques représentant la crucifixion, vous pouvez compter en général deux à trois cents personnages autour des trois croix. Il faut attendre le jansénisme pour que Jésus soit représenté seul en croix.
Dans les récits évangéliques, on est impressionné par cet attroupement autour de la croix, comme si, dans les dernières heures de la vie de Jésus, le monde se retrouvait là, rassemblé pour contempler sa mort. C’est pourquoi on peut imaginer que le petit groupe des disciples et des proches qui sont au pied de la croix, essayent (sans doute vainement) de préserver symboliquement un espace privé autour de leur maître agonisant. On connaît la phrase de Jean l’évangéliste : « Au pied de la Croix se tenaient Marie, la mère de Jésus, Marie femme de Clopas et Jean le disciple qu’il aimait ». Mais en réalité tout autour du petit groupe, ce ne sont que railleries de la foule et moqueries, « puisque tu en as sauvé d’autres, sauve-toi toi-même ! ». C’est dans ce contexte d’une intimité violée et méprisée que Luc situe le dialogue entre les trois personnages, Jésus et les deux “larrons”, crucifiés à ses côtés. Luc souligne le fait que la mort de chacun est exhibée aux yeux des deux autres.
Or, – coup de théâtre extraordinaire –au moment même où Jésus va mourir, il va rencontrer celui que la tradition a appelé le “bon larron” , alors que l’Évangile dit simplement qu’il y avait deux brigands. Et même si l’un fait partie de ceux qui injurient Jésus en disant : « Descends de la croix et fais-nous en descendre aussi », l’autre arrive à comprendre, à saisir que Jésus est là pour lui dans une relation d’intimité qui est presque silencieuse mais qui dépasse tout le brouhaha qui se produit autour d’eux. C’est vraiment étonnant que Luc ait pu évoquer la mort de Jésus de cette façon : le contraste entre cet énorme mouvement de foule, avec ses cris, ses moqueries, ses injures, et puis tout à coup, comme au centre de ce tourbillon, un îlot d’intimité – ce n’est pas le silence – dans lequel se noue le dialogue entre Dieu et un vulgaire malfrat.
Je considère ce récit comme un des moments les plus précieux de l’Évangile. Ici apparaît vraiment la royauté de Jésus. Cette royauté pourrait consister à dominer le bruit de la foule, à crier plus fort : « Faites silence, je vais mourir ». Cela pourrait être encore le désir d’une ultime emprise sur la société des pèlerins et des habitants de Jérusalem. Il pourrait manifester à ce moment-là une forme de royauté qui fait taire tout le monde devant le caractère effrayant de sa mort. Rien de tout cela : Jésus choisit pour exprimer sa royauté le tête-à-tête, il faudrait même dire le cœur à cœur de la détresse de Dieu avec la détresse d’un homme qui est crucifié comme lui. Et quand le brigand lui dit : « Seigneur, souviens-toi de moi quand tu viendras dans ton Royaume », ce qui, en langage plus accessible signifie : « Quand tu manifesteras ta royauté, ne m’oublie pas ! », on perçoit que le larron était pratiquement le seul (Luc ne nous parle pas des saintes femmes au pied de la Croix) à comprendre à cette heure-là la manifestation la plus éblouissante et la plus profonde qui soit de cette royauté sans précédent.
C’est d’une royauté nouvelle qu’il s’agit, de la capacité que le Christ met en œuvre d’aller rejoindre un homme jusque dans le fond et la bassesse de sa détresse. Le larron comprend à juste titre qu’il a mérité le supplice qu’il endure, comme il l’avoue lui-même, mais il comprend surtout que ce Jésus à côté de lui n’a pas mérité ce supplice mais qu’il a voulu rejoindre tous les larrons du monde, tous les pécheurs du monde. Il comprend que la proximité que Jésus établit entre eux est une proximité inespérée, inouïe, c’est une surprise la plus totale. La royauté du Christ se manifeste dans ce moment de sa plus grande détresse et rejoint ainsi la détresse du larron. Il n’existe pas de royauté parce plus vraie que celle-là. Il n’y a plus d’apparat ni de pompe, il n’y a plus de réputation à sauver, tout est perdu … même l’honneur. Et à ce moment-là pourtant, tous deux découvrent entre eux un lien de vérité : « Moi, le larron, je suis perdu comme toi, je connais aussi la détresse devant la mort, mais tu es le seul à pouvoir me rejoindre dans cette situation-là ». À partir de ce moment-là, tout change dans la vie du larron, même si c’est pour quelques instants. Comme nous l’avons vu il y a quelques semaines , Jean Chrysostome expliquait que le larron était un brigand, un voleur, et que sa philosophie était de rester un voleur jusqu’au bout : non seulement il a été voleur toute sa vie, mais en plus il a volé le Royaume de Dieu ». Le larron a compris que, de toute façon, il n’avait plus rien à perdre et il a eu l’intuition que Jésus pensait la même chose. Il a pensé que Jésus a pu penser d’une façon analogue : « Je n’ai plus rien à perdre moi non plus, puisque personne ne m’a écouté et suivi jusqu’au bout. Qui vais-je prendre dans mon cortège pour entrer dans le Royaume ? Je vais prendre ce brigand ! ».
Dans l’exercice de sa royauté, le Christ n’a plus rien à perdre et là encore, lorsqu’il répond à la prière du larron, il sait qu’en entrant dans le Royaume, il aura pour seule escorte, un garde du corps au profil atypique, un brigand : « Aujourd’hui même, tu seras avec moi en Paradis ».
Aujourd’hui, nous ne savons même plus être des larrons comme celui qui était sur la croix avec Jésus, car nous passons notre temps à paraître mieux que nous sommes. Nous faisons tout pour échapper à la détresse. Réflexe compréhensible, mais qui ne change rien à notre situation réelle car nous sommes toujours dans la même détresse, toujours face à l’horizon de notre mort.
C’est peut-être dans ce mystère de notre désarroi et de notre abandon que nous pouvons nous rendre compte de ce fait étrange : ce désarroi est le lieu que Dieu choisit pour exercer sur nous sa royauté, mais d’une façon tout à fait déconcertante, car il ne s’agit plus d’une royauté qui domine ou qui écrase, mais d’une royauté dans laquelle nous est révélé que, face à la mort, Dieu a été dans la même situation que nous.
Je voudrais terminer simplement par cette réflexion d’actualité. Je viens de prendre une semaine de vacances et j’ai regardé quelques émissions de télévision avec beaucoup de précaution et de parcimonie (je ne suis pas “fana” !). Mais je suis tombé par hasard sur un documentaire réalisé pour commémorer le premier anniversaire de l’attentat du Bataclan, le 13 novembre 2015. Peut-être certains d’entre vous l’ont-ils vue, mais au milieu du flot de publicités qui ressemble aux criailleries de la foule dans le récit évangélique, j’ai vu ce petit chef-d’œuvre d’humanité. On y découvrait, une année après, le témoignage des médecins, des pompiers et de certains membres du service d’ordre qui étaient intervenus dès les premiers moments de l’attentat et qui avaient travaillé toute la nuit sur les lieux et dans les hôpitaux parisiens. Ils reconstituaient dans une très grande simplicité, avec leurs mots et leur regard, la manière dont ils avaient fait face à l’horreur. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’ils avaient l’attitude du larron sur la croix, mais ils avaient sûrement dans le cœur ce sentiment d’horreur devant la mort toute proche. Il fallait d’abord essayer de comprendre ce qui arrivait, car dans les centres de renseignement de la police, ils ne pouvaient pas imaginer l’ampleur de la catastrophe à travers les premiers appels, il n’y avait pas de journalistes pour leur expliquer ce qui se passait ! C’est donc la stupéfaction totale.
Puis on les voit progressivement prendre conscience de ce qui vient de se passer et tenter de répondre le mieux possible à la situation. De tout ce qui était dit ou décrit devant la caméra, je retiens simplement la réflexion d’un jeune médecin qui a passé la nuit à soigner les blessés dans un hôpital. En substance il disait ceci : « Vous savez, ce soir-là, dans notre service d’urgence, il ne s’agissait pas de réaliser des prouesses chirurgicales, parce que la chirurgie de guerre consiste simplement à boucher les artères pour empêcher l’hémorragie ». Mais il ajoutait que ce qui était extraordinaire dans le bloc des urgences, c’est que les médecins n’avaient jamais été dans une telle paix et à un tel niveau de profondeur humaine ; ils n’avaient jamais ressenti un tel lien d’humanité entre les personnes blessées qui souffraient, les personnes proches qui souffraient auprès d’elles et eux-mêmes les médecins qui faisaient face à la fragilité des blessés et à la violence qu’attestaient leurs blessures. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient tous plongés à ce niveau de détresse et de désarroi – ça c’est moi qui l’interprète –, les médecins face à l’immensité du flux des blessés qui arrivaient et les blessés eux-mêmes à cause du désarroi de leurs souffrances et de leurs blessures. Et ce même médecin a noté ceci – c’était un anesthésiste, donc dans ces cas-là on distribue des calmants, la morphine et tous les produits à la chaîne – il a dit à un moment donné : « J’ai été très frappé parce qu’il y avait une personne blessée qui voyait que je tenais en main la dernière dose du produit calmant dont je disposais et cette personne m’a dit : “Donnez-la à mon voisin parce que j’ai l’impression qu’il souffre plus que moi” ». C’est presque une adaptation moderne de la scène de Jésus et du bon larron. Nous sommes devant ce moment où notre humanité en arrive à ce point de détresse et de dénuement devant la mort, qu’apparaît subitement un lien d’intimité et de communion dans la vulnérabilité de notre condition humaine. Alors, à cause de cette manifestation de notre vérité humaine, apparaît ce lien inouï entre deux êtres ; dans le cas des urgences, c’est un lien humain. Dans le cas du bon larron, c’est un lien entre Dieu et l’homme, ce lien que nous appelons le salut.
Le parallèle entre ces deux scènes, celle de la crucifixion et celle des urgences des hôpitaux parisiens dans la nuit du 15 novembre 2015, c’est un mécanisme analogue qui peut vraiment nous ramener à l’essentiel de notre condition humaine. Nous disons que le Christ est Roi, mais il est Roi parce qu’il a été homme, véritablement, parce qu’il a souffert, véritablement, parce qu’il a porté nos souffrances, véritablement Il est mort pour nos péchés. La véritable royauté du Christ, elle est là et c’est le trésor que nous portons dans notre cœur. Trésor de notre espérance, celle que nous avons à partager avec nos frères. Avec la même espérance que celle qui a germé dans le cœur du bon larron dans les dernières secondes de sa vie, lorsqu’il a reçu la promesse de la vie avec Dieu dans son Royaume.
Amen.

 
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