La plaisante sagesse lyonnaise ou la simplicité du bonheur

Fête de la Toussaint (1er novembre 2016)
Ap 7, 2-4.9-14 ; 1 Jn 3, 1-3 ; Mt 5, 1-12a
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs, la Toussaint, c’est la fête du bonheur. Je ne sais pas si vous l’avez déjà remarqué, mais, jusqu’à nouvel ordre, aucun État, aucun gouvernement n’a osé décréter une fête du bonheur. Vous imaginez un décret ministériel nous imposant une fête du bonheur ! Toute la presse en rirait et nous pourrions craindre le pire ! Rendons grâce à Dieu qu’il n’ait jamais inspiré à aucun gouvernement français une telle institution : par exemple, le 21 mars, jour d’arrivée du printemps, fête civile du bonheur obligatoire, avec d’abord jour férié, ni bus, ni métro et tous les cinémas, restaurants et bistrots fermés (car le bonheur commence là où s’arrête le travail) ; fête civile du bonheur avec défilé en fanfare pour déposer une gerbe devant le monument érigé en l’honneur de tous ceux qu’on estime n’avoir pas eu leur quota de bonheur (grosso modo toute l’humanité, car il arrive aussi que les riches soient malheureux !),  ; fête civile du bonheur, avec séance obligatoire d’invectives et de hurlements contre tous ceux qui nous empêchent d’être heureux (de préférence, devant une église) , avec textes programmatiques rédigés par les syndicats les plus revendicatifs ; fête civile du bonheur pour les enfants invités à composer des affiches et des calicots où ils racontent, dessins à l’appui, leurs moments de “super bonheur” (quand maman nous achète des bonbons et des sucreries à la fin des courses au supermarché) … etc. Non, rassurez-vous, je plaisante mais je prie tous les jours pour que ce cauchemar n’existe jamais en France.
Au niveau des sociétés donc, on n’a jamais eu l’idée de décréter une fête du bonheur : Alléluia ! Certes, toutes les fêtes sont du bonheur ! Le 14 juillet et même à sa façon le 11 novembre … Je crois que l’absence d’une telle fête est relativement facile à expliquer ; les sociétés sont tellement conscientes que le bonheur n’est pas entre leurs mains, ni dans celles des gouvernants, ni dans celles des gouvernés, que jamais on n’a osé aborder un sujet aussi délicat : décréter ou promulguer une fête du bonheur. Une fête civile du bonheur est un véritable tabou et ce n’est pas après les atrocités du Bataclan que ce tabou sera transgressé, même si, d’une certaine façon, ce serait la meilleure réponse à tous les comportements mortifères qui les ont générés. Mais c’est une autre histoire.
Or, ce qu’aucune société humaine n’a jamais osé faire, l’Église a l’intrépidité et le culot de le faire depuis vingt siècles. Car aujourd’hui encore, l’Église nous invite à une fête du bonheur. L’Église porte au fond de son cœur que la réalité humaine la plus précieuse à fêter, en toutes circonstances, c’est le bonheur. Certes, il y a toujours eu des esprits chagrins et dépressifs pour mélanger la commémoration de tous les fidèles défunts avec notre tristesse et nos larmes de deuil, comme si, inconsciemment, on cherchait à ternir le bonheur de la Toussaint ! Mais c’est un peu “déviant”, et on aurait souhaité que ce soit la Toussaint qui donne le ton au 2 novembre plutôt que l’inverse. Toujours est-il que, si l’on y regarde de plus près, Dieu a voulu une fête du bonheur ! C’est d’ailleurs pour cela que le premier grand discours public que Jésus, fils de Dieu a adressé aux foules de Galilée, des pauvres gens qui apparemment, ne nageaient pas dans le bonheur, c’est une “déclaration de bonheur”, comme une “déclaration d’amour”.
En effet, “béatitude”, même si c’est un nom un peu figé culturellement et cultuellement, veut dire bonheur. Les béatitudes, ce sont des bonheurs. Par définition, le bonheur ne se commande pas et pratiquement ne se définit pas. Il faut donc essayer d’approcher autrement la réalité du bonheur, sous peine de passer à côté de la Toussaint sans la fêter vraiment. Il faut quand même avoir une petite idée du bonheur, à la fois humain et chrétien, car si Dieu nous a donné dès la création une vocation au bonheur au plan humain, ce n’est pas pour le mépriser ou le négliger, contrairement à ce qu’une certaine prédication doloriste de certains clercs s’obstine à nous faire avaler. Le bonheur humain lui aussi a une importance fondamentale. Essayons donc de percevoir ce qu’est le bonheur à travers deux ou trois références humaines.
La première référence, c’est l’expérience esthétique. On pourrait objecter que l’esthétique réfléchit la beauté, et non du bien ou du bonheur, et pourtant… Je me réfère à cet ouvrage fondamental que j’ai déjà plusieurs fois cité dans mes sermons, recueil de sagesse le plus important après la Bible, La plaisante sagesse lyonnaise. Il faut croire que la “civilisation lyonnaise” a un certain sens du bonheur ! La sagesse lyonnaise est issue de la cervelle des canuts de Lyon   qui l’ont élaborée et diffusée sous forme de petits aphorismes. Derrière chacun d’eux, il y a des litres et des litres de beaujolais qui ont aidé à méditer, à mûrir, à approfondir la sagesse lyonnaise ! Pour l’expérience esthétique, la sagesse lyonnaise nous apprend donc une chose fondamentale que tout le monde devrait savoir : « La beauté ne se mange pas à la cuillère ! ». En effet, quand vous êtes devant un tableau, si vous vous approchez avec la cuillère de votre savoir et de vos références académiques, la cuillère pour tout saisir, tout comprendre et tout manger, c’est que vous êtes en train de manger de la beauté à la cuillère ! Car vous envahissez l’objet à contempler (statue, tableau, symphonie, film…) avec votre manière déjà toute faite de comprendre les choses et le monde ; vous voulez exercer votre emprise sur cette œuvre d’art. Or, pour goûter une œuvre d’art, la goûter vraiment, au sens d’en éprouver du bonheur, même si le sujet traité est terrifiant, ne prenez pas de cuillère. Il faut accepter d’être là, complètement démuni devant cette œuvre et vous laisser saisir par le tableau. Le véritable esthète, n’est pas comme on le croit quelqu’un qui “dévore” la beauté : il est celui qui se laisse envahir par la beauté. C’est pourquoi d’ailleurs qu’on est si heureux à certains moments de voir de belles réalisations, parce qu’on sent bien qu’elles n’exigent ni explications, ni effort intellectuel : on est sous le charme ! Il faut alors se mettre dans un état de pauvreté, de dénuement et de simplicité du cœur. Être tel qu’on est devant le tableau et se laisser saisir et envahir par les formes et les couleurs, ou par la mélodie et le rythme. D’où la grandeur de l’expérience esthétique. Elle est le surgissement de la beauté du monde dans notre cœur, alors que la plupart du temps, nous pensons l’inverse et nous interrogeons : qu’est-ce que cela veut dire ? Commençons par ne rien dire et laissons parler l’œuvre ! Arrêtons de manger la beauté du monde à la cuillère ! Merci, les canuts !
Le bonheur, c’est la même chose : c’est lui qui nous saisit et c’est une grave erreur de vouloir le saisir ou de chercher à se le fabriquer. Il nous saisit précisément dans la mesure où on n’a pas élevé de barrières, où on n’a pas prévu de plan d’attaque, où on n’a pas voulu s’emparer des choses et des personnes qui nous l’apportent sur un plateau. Ici encore, il nous faut exister devant elles pour les accueillir et les recevoir dans la simplicité, le renoncement et le dénuement. Si le bonheur ne nous surprend pas, ce n’est pas du bonheur et c’est le malheur de nos sociétés, – le malheur en soi – de vouloir du bonheur calculé, mesuré et prévisible.
Deuxième référence, c’est l’expérience interpersonnelle, qui est du même ordre, sauf que les enjeux sont plus graves encore. Je vais encore citer encore la sagesse lyonnaise : « Ce qui donne le plus de peine, c’est de n’avoir rien à faire ». Rassurez-vous, ça ne vient ni de Paris, ni de Berlin. Ça ne peut venir que de Lyon, même si ça devrait normalement provenir d’Aix-en-Provence ! Car nous devrions être jaloux des Lyonnais qui nous assurent avoir inventé cet aphorisme ! C’est l’apologie de l’accueil. N’avoir rien à faire, mais pour qui ? Pour l’autre, évidemment ! N’avoir rien à faire, c’est se présenter devant l’autre en toute simplicité, dans l’attente d’un don, d’un regard, d’une promesse. C’est être émerveillé et sans voix, par le seul fait qu’on est aimé et reconnu par l’autre. Il n’y a donc rien à faire, c’est le secret des grands amoureux, de tous les grands amis, c’est ce que voulait dire Montaigne quand il écrivait : « Parce que c’était lui, parce que c’était moi »  . Ce n’est pas l’auto-exaltation complice de chacune des deux personnes ; mais le fait qu’elles ont trouvé spontanément, qu’il n’y avait rien d’autre à faire que d’être là : moi pour mon ami, et mon ami pour moi.
Si nous transposons cette conception de la relation entre humains à ce domaine le plus grave et le plus profond de notre vie, le domaine de la foi, nous découvrons que la dynamique est la même. Être chrétien c’est être là, ensemble, aujourd’hui, devant Dieu, et lui dire simplement : « Nous n’avons rien à t’apporter, nous n’avons rien à te donner, nous sommes là, nous n’avons rien à faire, mais il est très important que nous puissions être là pour toi, maintenant ». Nous avons tous bénéficié de cet “être-là-pour-toi” de nos parents pendant les années d’enfance, c’est même cela qui nous a formés, nous a mûris et nous a le plus marqués. C’est cette présence gratuite, ce don du bonheur qui nous a permis d’exister plus tard, pour un autre ou une autre, dans cet “être-là-pour-toi”.
Ici, nous touchons le cœur même de l’expérience chrétienne, la troisième référence. Quand Jésus se trouve devant cette foule pour lui annoncer le bonheur des béatitudes, il sait à qui il s’adresse : la plupart sont des pauvres, des malheureux, des victimes d’injustice et de violence, et pourtant il ose leur dire : « Moi, votre Dieu, je vous aime pour ce que vous êtes. Je vous ai créés pour que nous vivions en présence les uns des autres. Vous pouvez peut-être passer tout votre temps à vous plaindre de ne pas avoir été créés aussi riches et doués que vous auriez voulu. Mais il reste le fond, l’essentiel : nous sommes ici, sur cette montagne, présents les uns aux autres, nous avons simplement à reconnaître cette situation et à nous en étonner. De mon côté, c’est acquis, c’est la seule raison pour laquelle je suis venu jusqu’à vous. Mais pour vous ? ».
La seule réponse possible, c’est accepter sa présence et de la célébrer avec bonheur. Quand nous sommes là dans notre pauvreté sous son regard, et quand il est là pour nous, il se réjouit, non pas d’abord de nos réussites et de nos succès, il se réjouit de la vérité de ce que nous sommes devant lui, de cette attitude faite de pauvreté et de simplicité parce que nous sommes tout simplement heureux de l’accueillir. La sainteté mes frères, ce n’est pas si difficile qu’on le croit. La sainteté c’est la simplicité. Non pas le simplisme, mais le cœur simple, en commençant par nous simplifier nous-même. Être là devant Dieu et lui dire : « Tu m’as fait tel je suis, et tu m’aimes parce que je suis là tel que tu m’as appelé à être ». Ce jour-là, Jésus au milieu de cette foule, leur a dit : « Soyez simples ! Reconnaissez tout ce que vous portez de souffrance ou d’ennui. Au milieu de tout cela, soyez certains que vous êtes aimés, portés par mon regard et sous mon regard ».
Pour conclure, la dernière chose qui nous autorise à fêter la Toussaint, c’est que Dieu nous dit : « Quand vous arriverez en ma présence là-haut, la première chose qui vous étonnera, quand vous me verrez tel que je suis, et que vous verrez le visage de mon Père tel qu’il est, vous vous apercevrez que nous sommes encore plus simples que vous ». La plupart du temps, on fait peur aux gens en leur disant que quand ils arriveront devant Dieu, ils seront confrontés à cette espèce d’arithmétique sacrée des bonnes œuvres et des mauvais coups qui sont comptabilisés dans le Livre de vie, mais c’est faux, heureusement. Dieu dira à chacun de nous : « Tu n’imagines pas à quel point le regard que je posais sur toi était simple, à quel point je me suis fait pauvre, pour te rencontrer dans ta pauvreté ». C’est le sommet de l’élégance de Dieu. Dieu n’est pas quelqu’un qui veut nous impressionner, par un étalage de savoir, de supériorité, de puissance et d’apparat. Dieu est celui qui se tient là devant nous, et nous dit : « Regarde-moi, je suis aussi simple et aussi beau qu’un tableau de Cézanne – prenons maintenant une référence provençale ; Lyon, ça suffit ! –, je suis aussi simple et aussi beau qu’un tableau de Cézanne qui n’avait pas envie de vendre ses tableaux et qui les même dans les arbres de son jardin ! Eh bien moi, Dieu, je suis comme ça, laisse-toi éblouir par la simplicité des couleurs, de mon regard et de mon amour pour toi ».
Frères et sœurs, la Toussaint est une très grande fête. C’est une fête qui nous invite à simplifier tellement notre relation avec Dieu, que d’une certaine manière nous serons aussi démunis devant lui qu’il est démuni devant nous. Voilà le secret de la sainteté. Dire à Dieu : « Tel que je suis, tu m’as tiré du ruisseau ». Et Dieu répond : « Tu sais moi aussi, par mon incarnation, je suis allé t’y repêcher et par ma résurrection, tu vas découvrir le grand Fleuve de ma vie éternelle, car il n’y pas d’autre bonheur que celui-là.

 
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