AU FIL DES HOMELIES

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OÙ DEMEURES-TU ?

1 Jn 3, 1-10; Jn 1, 35-42

(4 janvier 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

I

 

l y a souvent, dans l'évangile de Jean, d'étranges paradoxes et le passage que nous venons de lire est l'un d'entre eux. En effet, Jean est le témoin de la grâce et de l'amour gratuit de Dieu, de l'initiative absolue du Seigneur dans le dessein de faire de nous des enfants de Dieu. C'est pourquoi, tout à l'heure encore, dans l'épître il est dit : "Voyez de quel grand amour le Père nous a aimés, Il nous a appelés à être enfants de Dieu et nous le sommes." Si nous sommes des membres de l'Église, du peuple de Dieu, c'est par pure grâce. Or une des manières concrètes dont se manifeste la grâce, surtout en matière de vocation, c'est que le Seigneur appelle. Une des caractéristiques de la vocation apostolique, et de toute vocation au ministère, c'est précisément que l'on est appelé. Quand quelqu'un est ordonné, c'est l'évêque qui l'appelle, au nom du Christ, et ce n'est pas le candidat qui, comme on le dirait pour le langage profane "choisit un métier." D'ailleurs le Christ l'a dit Lui-même : "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est Moi qui vous ai choisis."

Or, dans le texte que nous venons de lire, c'est exactement l'inverse. Jésus s'est fait baptiser par Jean, et le lendemain, Jean-Baptiste désigne Jésus comme l'Agneau de Dieu : "Voici l'Agneau de Dieu !" Et à ce moment-là, spontanément, et saint Jean relate des souvenirs autobiographiques, spontanément deux des disciples du Baptiste s'en vont à la suite de Jésus, décident de mettre leur pas dans ses pas et c'est même eux qui, comme on le dit vulgairement y vont au culot, et lui demandent : "Rabbi ! Où demeures-Tu ?" Mais le Christ n'a pas l'air de les inviter en leur disant : "Oh ! comme je suis content que vous ayez envie de Me suivre !" Il leur dit simplement : "Venez et voyez !"

Par conséquent, il y a là une sorte d'inversion totale du mystère de la vocation. On dirait que, au premier moment, et Dieu sait que c'est important, les deux disciples suivent Jésus parce qu'ils l'ont voulu délibérément, et que lorsqu'ils arrivent devant Jésus, le Seigneur leur montre où Il habite, où Il demeure, et c'est tout. C'est donc étonnant de la part de Saint Jean car pour lui normalement tout ce qui nous arrive, et Dieu sait que ce qui est décisif c'est la première rencontre et le premier appel, nous arrive gratuitement de la part de Dieu, alors que là, on a l'impression que c'est un peu l'inverse qui se passe, comme si tout à coup les deux disciples se disent : il faut le suivre.

Je pense que la raison profonde de ce paradoxe est à chercher dans la direction suivante. C'est vrai, et Jean ne remet pas en cause à travers ces quelques versets cette vérité de fond, que nous sommes appelés par Dieu. Rien ne se passe qui ne soit d'abord inscrit dans le dessein bienveillant du Père à notre égard. Tout ce que nous faisons dans notre agir et dans notre vie chrétienne, tout cela est marqué d'un appel et d'une vocation qui précède ce que nous faisons nous-mêmes : "Si le Seigneur ne bâtit la maison, en vain peinent les maçons !" C'est vrai pour tout dans notre vie, et c'est vrai aussi pour notre appel. Mais je crois que le fait que Jean ait rappelé à quel point il y avait cette espèce d'audace, c'est pour marquer précisément qu'en réalité, ce n'est pas évident d'être appelé enfant de Dieu. C'est une aventure dans laquelle on se lance et l'appel qui nous est lancé est si loin, si profond, touche au plus intime de notre être et de façon si radicale que, d'une certaine manière, au moment même on ne s'en aperçoit pas.

En réalité c'est déjà bien l'appel de Dieu qui est à l'œuvre, c'est bien déjà le Christ qui a attiré Jean et les premiers disciples autour de Lui, c'est déjà le Messie qui agit, c'est déjà le Christ qui rassemble son peuple . mais cet appel est tellement grand, il nous dépasse tellement que Saint Jean, dans le premier moment où il se met à suivre le Christ, ne retient que ce coup d'audace par lequel il a risqué de se mettre dans les pas de Dieu. D'une certaine manière il raconte comment se dessine toute vocation. Tout appel de Dieu sur nous, pas simplement la vocation sacerdotale ou monastique, mais toute vocation, tout appel de Dieu, est quelque chose de tellement grand qu'on ne peut pas le décrire, on ne peut pas le ressentir. Ce qu'on peut en dire, c'est simplement que, à un certain moment, on s'est jeté à l'eau mais rien de plus. En réalité, c'est après que l'on s'aperçoit que c'était pure grâce, que l'on comprend que lorsqu'on a fait un pas, ce n'est pas nous qui faisions le pas, mais généralement sur le moment, on ne s'en rend pas compte.

Il y a un passage de l'Ancien Testament qui est très beau et sur lequel nous pourrions méditer et qui éclairerait le comportement de Jean et des premiers disciples. Au moment où Moïse lit au peuple la Loi qu'il vient de recevoir au Sinaï il leur demande : "Qu'y a-t-il d'écrit dans cette Loi ?" et le peuple répond : "Nous agirons et nous écouterons !" ce qui est le monde à l'envers, car normalement on écoute et ensuite on agit pour obéir. Or le peuple répond : "Nous agirons et nous écouterons !" C'est cela le secret de notre vie avec Dieu. C'est qu'il y a déjà un pas à faire, on agit et ensuite dans le fait même de faire le pas, ce pas s'éclaire et illumine le sens de la démarche. C'est vraiment, au sens le plus littéral du terme, en forgeant qu'on devient forgeron. On n'apprend pas d'abord quelques grands principes puis on les applique, mais c'est en faisant le pas que s'éclaire le sens même de l'appel de Dieu sur nous.

Nous demanderons au Seigneur de pouvoir, comme Jean et les premiers disciples, faire toujours ce pas qui nous apparaît simplement une sorte de pas ordinaire, mais surtout qu'en faisant ce pas, nous recevions la lumière, que nous écoutions, que nous ouvrions tout grand notre cœur, nos oreilles et nos yeux pour voir comment, à travers ce pas, en apparence si humain et si modeste, une sorte de coup d'audace, rien de plus au plan humain, en réalité s'éclaire et se manifeste toute la richesse, toute la surabondance du plan de Dieu sur nous.

 

AMEN

 
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