AU FIL DES HOMELIES

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LA VÉRITÉ

1 Jn 3, 18-24 ; Jn 1, 29-34

(4 janvier 1989)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

A

cela nous saurons que nous sommes de la vérité !" Il vous est certainement arrivé de vous heurter, dans des discussions, avec des gens qui se disent athées ou incroyants et qui établis­sent, de façon paisible, leur athéisme ou leur in­croyance dans une conviction que la raison, pas seu­lement la raison rationnelle avec sa rigueur un peu trop logique, mais aussi la somme et ce faisceau d'instincts, de sentiments qui composent l'être hu­main, peut construire, jour après jour, un chemin plus ou moins ferme sur lequel l'homme peut marcher et bâtir sa propre vie. Et lorsqu'on est croyant il est sou­vent difficile, lorsqu'on fait l'hypothèse d'une ren­contre, en soi, avec Jésus-Christ, questions qui devrait devenir pour le croyant si vitale qu'elle soit la seule question à laquelle il est important de répondre en ce monde, il est difficile pour ce croyant d'argumenter ou de répondre à celui qui, dans sa paix d'homme équili­bré et sensé, établit sa vie sur des convictions qu'il a établies, argumentées et qui finissent par l'aider à construire une vie juste, une vie paisible et certaine­ment morale.

La seule façon, non pas d'argumenter mais d'essayer de comprendre, non pas ce qui lui manque, qui connaît le cœur de l'homme et qui se voudrait capacité de convertir les autres ? toutefois il est possi­ble de comprendre ce qui manque par le mot de vé­rité. Dans le premier cas, chez cet homme incroyant, le mot vérité décrit une construction de pensée, d'idées plus ou moins vraies, même parfois certaine­ment vraies, mais qu'il établit comme un roc, un ro­cher, sur lequel il peut ajouter d'autres pierres, d'au­tres édifices. Et ainsi il construira sa propre concep­tion de vérité ce qui est vrai sur le plan rationnel car il nous faut bien penser, articuler des idées, les argu­menter les unes avec les autres, les confronter, en douter parfois, de façon à pouvoir effectivement ré­fléchir et échanger abstraitement ces idées. Sur ce plan-là, de fait, la vérité est le fruit d'un doute qu'on applique, par la raison, aux idées qu'on peut avoir, afin que ces idées se purifient et qu'elles nous amè­nent à découvrir plus loin ce que le monde, ce que l'homme cache en son sein comme mystère.

Mais nous croyants, nous posons le mot vérité ailleurs que dans cette confiance encore une fois no­ble et vraie, en la raison humaine. Nous posons le mot vérité dans une relation et non pas dans notre pensée. Pour nous, ce qui est vrai, c'est que nous sommes en relation avec Dieu. Ce qui, pour nous, est véritable­ment solide, ce n'est pas tant notre propre capacité de penser ni les autres capacités humaines de l'homme (son intelligence, sa volonté, sa capacité d'amour) mais c'est d'être relié, et c'est bien là la définition du mot religion, avec Dieu. C'est ce qui nous rend vrai. C'est pour cela que nous pouvons parler en vérité et agir en vérité, non pas parce que les actes et les pen­sées viennent de nous, mais viennent de plus loin et ne font que nous traverser. C'est ce qui nous rend vrai, c'est ce qui nous établit dans la vérité que de pouvoir affirmer, dans la foi, que nous sommes en relation avec Dieu.

Et c'est là que nous pouvons contrecarrer, de façon assez facile, des suffisances de tous ces gens qui prétendent n'avoir besoin de personne d'autre. Le problème de la vérité, c'est qu'eux-mêmes savent que pour être ce qu'ils sont, ils ont eu besoin d'une femme, d'un homme, d'une société, d'un groupement, enfin du prochain, et qu'à travers tout cela ils se sont construits tels qu'ils sont aujourd'hui, et qu'ils ont eu besoin et continuent à avoir besoin des autres pour devenir ce qu'ils sont. Car un homme ne peut être homme tout seul, il lui faut comme un reflet, comme un prochain, comme une matière vivante en face de lui, qui lui renvoie ce dont il a besoin pour se nourrir et grandir. Il y a une dépendance radicale dans l'homme, même dans sa pensée. Un homme seul ne peut pas penser. Sa réflexion est toujours le fruit d'autres pensées hu­maines dont il se fait l'écho ou le prolongateur. De même, plus profondément encore, dans l'amour, cha­cun de nous est devenu ce qu'il est parce que quel­qu'un nous a dit un jour que nous étions aimés, pro­fondément aimés, attendus, choyés. Chaque épouse est vraiment une femme parce que son mari lui a dit qu'il l'aimait, chaque homme est vraiment un mari parce qu'une femme lui a dit qu'elle l'aimait. Et plus profondément encore, dans le domaine de l'être, nous sommes ce que nous sommes parce que nous rece­vons sans arrêt cet être et c'est ce qui réellement nous constitue dans la vérité.

A cette suffisance qui peut cacher quelque or­gueil dont nous ne sommes pas toujours indemnes, nous pouvons apporter la conviction que nous ne sommes que des dépendances, que nous ne pouvons que recevoir ce dont nous avons besoin. Et paradoxa­lement c'est ce qui nous rend vrais et peut nous établir dans la vérité.

Quand saint Jean nous appelle "petits enfants" et qu'il nous demande d'agir en vérité, d'être et d'aimer en vérité, c'est bien pour nous rappeler cette dépendance radicale de l'homme qui déracinerait comme à la base ce vieux péché originel que nous nous transmettons les uns aux autres avec tellement d'aveuglement et qui consiste à croire que nous som­mes presque indépendants. C'est tout à fait l'inverse qu'il nous est demandé de comprendre et d'accepter. Il nous faut nous croire si précaires, si fragiles, si dé­pendants que nous ne sommes rein sans Dieu, que nous ne sommes même pas dans la vérité, que nous sommes dans un mensonge permanent si nous nous croyons capables d'une autonomie partielle. Notre dépendance par rapport à Dieu nous donne ce que nous avons à être : des petits enfants, aimés par Dieu, qui peuvent, grâce à Lui, être divinisés, devenir frères, devenir à leur tour des rocs, des forteresses de ce monde, témoignant que Jésus-Christ est notre Sau­veur.

 

AMEN

 

 

 
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