AU FIL DES HOMELIES

Photos

 DIEU S'EST FAIT HOMME POUR QUE L'HOMME REDEVIENNE HOMME

Nb 6, 22-27 ; Ga 4, 4-7 ; Lc 2, 15-21

(1er janvier 1984)

Homélie de Frère Michel MORIN

Saint Jean de Malte : Dans le parfum des orangers

V

ous n'êtes plus des esclaves, mais vous êtes devenus Fils, donc héritiers de par Dieu ". Ainsi saint Paul résume l'effet pour l'humanité, de l'Incarnation de Jésus et de sa naissance de Marie, car "Dieu envoya son Fils né d'une femme". Tout au long de cette semaine nous avons médité, contemplé ce mystère d'amour inouï, cette lumière insondable, cet amour infini qui se fait chair, dans la réalité d'un tout petit enfant. Nous avons médité l'accomplissement de ce que Dieu avait annoncé à Moïse lorsqu'il avait demandé de bénir le peuple. Dans la première lecture Moïse et Aaron bénissent en proclamant que la face de Dieu est apparue et, avec elle, sa grâce. Dieu a montré son visage afin que l'homme reçoive sa paix, mystère de la Nativité que nous avons célébré ces jours derniers.

Une hymne de la liturgie orientale chante, en la nuit de Noël que "la bénédiction de Dieu descende sur la terre pour que l'homme monte au ciel". Cette bénédiction de Dieu, nous l'avons reçue puisque nous l'avons célébrée, nous l'avons célébrée en vérité, pas simplement comme une idée, mais comme un accomplissement dans notre propre vie d'homme. Nous savons dans la foi qui est ce Dieu qui s'est incarné : Jésus, vrai Dieu et vrai homme, comme l'Église le proclame dans son Credo dominical. Mais si nous connaissons cette bénédiction de Dieu descendue du ciel, savons-nous quel est l'homme qui doit monter au ciel ?

Cet homme, Paul nous le dit, il ne s'agit pas d'un esclave mais d'un fils. Après avoir reçu le Fils en la nuit de Noël, il nous faut devenir, dans sa grâce et dans sa vérité, nous-mêmes fils. Dans le Fils unique, dans Celui qui s'est fait serviteur, qui a accepté la condition d'esclave, comme le dit encore saint Paul, dans l'épître aux Philippiens, les hommes qui sont esclaves doivent devenir des fils, ceux qui sont serviteurs deviennent héritiers, pour avoir part à l'héritage du Père. Or un esclave se définit comme un homme courbé et sans paroles, le fils c'est un homme debout qui dialogue avec le Père. L'humanité que Jésus est venu sauver en l'épousant, en la prenant dans son être même, en laissant sa divinité réaliser une communion totale avec la chair humaine excepté le péché, cette humanité qu'Il vient sauver, c'est la nôtre, la nôtre personnelle et la nôtre communautaire, une humanité d'esclave, de servitude, de soumission au péché, au mal, à toutes sortes de convoitises de la terre et du monde. Pour cela, et uniquement pour cela Dieu s'est fait homme, pour que l'homme redevienne homme, afin que ce soit l'homme tout entier qui monte au ciel, l'homme dans son intégrité retrouvée, l'homme dans son intégralité, dans tout ce qu'il fait qu'il est une personne humaine. Nous ne sommes pas sauvés uniquement dans notre âme ou dans notre esprit ou dans la partie la plus spirituelle ou la plus intellectuelle de notre être, nous sommes sauvés corps et âme dans notre principe et dans toutes nos facultés humaines et dans notre chair, ce qu'il y a de plus matériel dans notre personne. C'est cet homme-là tout entier qui, sauvé, devient fils et prenant part à l'héritage du Fils, or, l'héritage du Fils, c'est de connaître et de vivre éternellement dans la gloire du Père. L'héritage du Fils, c'est d'être rempli, comme nous le dit saint Jean dans son prologue, de toute grâce et de toute vérité. Il est venu chez les siens afin que ceux qui le reçoivent deviennent enfants, c'est-à-dire fils : co-héritiers. Il s'est fait chair pour que notre chair accueillant Dieu devienne réellement la chair humaine dans sa vérité et dans sa grâce. Le salut est une œuvre de restauration.

L'héritage quel est-il pour nous aujourd'hui ? Il est celui que la bénédiction donné à Moïse et à Aaron révèle. Nous avons été créés à l'image du Père en vue de la ressemblance totale, définitive et parfaite avec le Fils. Le péché nous a rendu esclaves le péché a rompu et brisé en nous cet héritage de l'image et de la ressemblance. Notre visage humain n'est plus tout à fait le visage d'homme que Dieu a contemplé aux premiers jours de la création sur la face Adam, c'est un visage brisé, un visage de peine, de soumission, un visage d'esclave du péché et de la mort. Mais, comme Dieu l'a annoncé à Moïse, voici que de nouveau son image va resplendir pour que nous puissions retrouver toute la grâce, toute la beauté et toute la vérité de notre visage et de notre humanité. Cette face de Dieu resplendit sur le visage d'un homme, d'un homme qui est vrai Dieu et vrai homme, c'est-à-dire Dieu en vérité et homme en vérité. Pourquoi ? pour que nous puissions retrouver quelle est la véritable image selon laquelle nous avons été créés, quel est le véritable visage selon lequel nous allons être sauvés. Et ce visage il a resplendi sur la face de Jésus, le Fils bien-aimé, le Fils éternel qui s'est fait esclave, qui s'est fait péché.

Cet héritage nous est donné, et comme tout héritage gratuitement. Nous n'avons rien fait pour le recevoir parce qu'un héritage c'est toujours l'œuvre du père qui le lègue, qui le donne définitivement et totalement à son fils, afin qu'il puise dans ce trésor tout ce dont il a besoin pour vivre. Cet héritage, nous le recevons chaque jour de notre vie où nous passons sans cesse de l'esclavage à l'héritage, de la condition d'esclave à la condition de fils. Cela aussi nous le célébrons dans la fête de Noël. Et c'est cela, frères et sœurs, que le monde n'a pas reçu, que le monde a refusé, cette lumière qu'il a voulu et qu'il veut encore se cacher. Jésus est la lumière du monde, mais le monde demeure dans les ténèbres. Jésus est venu chez les siens, dans l'humanité, mais les siens ne l'ont pas reçu. Voyez-vous, si notre monde d'aujourd'hui montre un visage si déshumanisé c'est parce qu'il a cessé de rechercher en Dieu sa référence première, sa référence nécessaire, sa référence ultime, un monde sans Dieu, c'est un monde sans homme qui perd le véritable sens de l'homme, le véritable sens de l'humanité, le véritable sens des choses, le véritable sens de la matière. Le monde devient sans visage quand il oublie le visage de Dieu, Jésus né de Marie. Il n'y a pas de Dieu sans homme, aujourd'hui il n'y a pas de salut de l'homme sans Dieu. En Jésus, vrai Dieu et vrai homme, nous est donné en plénitude la connaissance et de Dieu et de l'homme. Quand le visage de Jésus brille sur nous, lorsqu'il nous comble de sa grâce et de sa vérité, c'est pour que nous connaissions en vérité qui nous sommes et ce que nous avons à devenir, non plus des esclaves de nous-mêmes ou du monde et de ses convoitises, mais des Fils vivant l'héritage. Sans l'évangile, sans l'évangile de la naissance de Jésus, il ne peut y avoir naissance d'une humanité nouvelle. Sans le Fils qui est l'homme nouveau et éternel, il n'y a pas de renouvellement de l'homme sur la terre. Sans l'héritage de la gloire du Père, il ne reste rien si ce n'est la gloire passagère et si creuse de l'esclavage ou de ceux qui étant esclaves, se croient leur propre maître et finissent par se prendre pour leur propre dieu.

Marie est Vierge et Mère, et en elle est constituée, pour nous, la figure de l'humanité nouvelle, de l'humanité réelle, l'humanité véritable, celle qui montera au ciel, sauvé dans son esprit et dans sa chair. Jésus, vrai Dieu et vrai homme, a voulu naître d'une Vierge pour restaurer en nous cette virginité première de la création, pour renouveler en nous toute la grâce, toute la miséricorde, toute la tendresse d'un Dieu qui vient pardonner, parce que c'est un Dieu parfait qui veut un homme et une humanité parfaite, sans alliance avec le péché, sans complicité avec le mal pour qu'elle ne connaisse pas la mort. Marie est Vierge, figure de l'Église cette fiancée qui descend du ciel, dans la bénédiction de Dieu, parée pour son Époux, figure, image et annonce de la Jérusalem nouvelle, la ville de l'humanité restaurée, rachetée, graciée et pacifiée. Marie est Mère, figure de cette Église que nous sommes en laquelle est engendrée l'humanité nouvelle, en laquelle est tissé et brodé l'homme nouveau, cet homme sauvé dans son esprit et dans son corps. L'Église est la mère du monde à venir. Le monde que nous connaissons est une mère stérile qui n'enfante rien pour la vie éternelle. Car c'est dans l'Église qu'a été donné l'Esprit qui l'a recouverte de son ombre au jour de la Pentecôte comme Il avait recouvert Marie de son ombre au jour de l'Annonciation. La Vierge enfante Jésus vrai Dieu et vrai homme, l'Église engendre l'humanité véritable et nouvelle, dans la grâce, dans la vérité et dans la plénitude du Fils unique de Dieu. C'est aussi cela, célébrer aujourd'hui la maternité de la vierge Marie, pour nous, dans les circontances même de notre monde, de notre société et de nos vies personnelles. L'Esprit Saint, hier, dans le corps de Marie a tissé le corps de Jésus, l'Esprit Saint aujourd'hui, dans le cœur de l'Église, par la grâce du Père façonne l'homme nouveau, celui qui retrouve la ressemblance avec le visage de Jésus, le Fils bien-aimé et quitte son visage d'esclave et de péché.

Frères et sœurs, parce que nous sommes l'Église de Dieu, parce que Marie est mère de Dieu, nous avons à prendre en ces temps une conscience très vive, très aiguë et très lucide du rôle irremplaçable et nécessaire de l'Église pour le salut du monde d'aujourd'hui. Il n'y aura pas de salut du monde dans l'Église qui met au monde l'humanité nouvelle. Il n'y aura pas de paix véritable sans la paix du Christ naissant à Bethléem pour les hommes de bonne volonté. Or, cette paix, aujourd'hui, repose dans le cœur de l'Église. Il n'y aura pas de vie, il n'y aura pas de justice authentique ni de vérité dans le monde sans la vérité, sans la grâce et sans la plénitude de vie engendrée par l'Église pour le monde. Car si le corps de Jésus né de la vierge Marie a sauvé l'homme de l'esclavage et du péché, pour lui donner la vie éternelle, aujourd'hui le corps du Christ, qui doit naître pour l'humanité nouvelle, c'est son corps mystique, l'Église, nous-mêmes. Nous avons à incarner dans le monde d'aujourd'hui, la bénédiction de Dieu pour que ce monde soit sauvé dans l'intégralité et l'intégrité de son humanité. Un homme un regard de paix se penche, dans les murs d'une prison romaine, vers un homme beaucoup plus jeune que lui et qui, dans son cœur et dans sa conscience d'homme, porte la culpabilité d'avoir voulu l'assassiner, un homme au cœur de lumière se penche sur ce cœur de ténèbres, pour lui dire simplement : "je te pardonne". Et cet homme, le Pape Jean-Paul II, disait il y a quelques jours à des aumôniers de prison : "l'homme même dans sa plus grande culpabilité, ne cesse pas d'être un homme et il faut le respecter et l'aimer dans son intégrité ". C'est une image de Noël, une crèche pour aujourd'hui, une image forte d'une fidélité audacieuse mais combien vraie avec Jésus, le Fils de Dieu, venant embrasser et épouser la chair humaine pour la faire passer de l'esclavage à l'héritage.

Le premier janvier, c'est la tradition, et elle est bonne, d'offrir des vœux. Alors quand on aime les gens, on cherche toujours des mots un peu originaux parce que ce que nous disons à tout le monde ça concerne beaucoup de gens, mais peut-être en définitive, ça n'en touche pas beaucoup, je vais me permettre de vous faire des vœux en relisant simplement pour vous quelques phrases de Rainer Maria Rilke qui écrivait le 11 janvier 1907, à son épouse Clara : "Nous venons de célébrer Noël comme une fête permanente, éternelle, vers laquelle le visage intérieur de l'homme pourra se retourner aussi si souvent qu'il en aura besoin. Il nous faut croire maintenant à une longue année, neuve, intacte, pleine d'inconnu, de travail jamais réalisé, pleine de devoirs, d'exigences et d'ambitions, et tâcher d'apprendre à accueillir sans trop gaspiller la richesse qu'elle dispense à ceux qui exigent d'elle le nécessaire, le grave et le grand". Pour nous chrétiens et pour le monde de ce temps, le nécessaire : l'amour infini de Dieu pour l'humanité, ce dont nous avons besoin de grave c'est-à-dire de ce qui va peser sur nous comme un poids, comme un poids d'amour : le pardon incessant de Dieu qui nous fait passer de l'esclavage à l'héritage ; ce dont nous avons tellement besoin de grand, c'est la grandeur du Fils, en Lui et en Lui seul chacun d'entre nous et l'humanité tout entière pourra accéder à sa taille véritable qui n'a d'autre mesure que la plénitude du Christ Sauveur. Il terminait : "Bonne matinée de nouvel an ".

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public