AU FIL DES HOMELIES

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INTÉRIORITÉ ET INTIMITÉ

Nb 6, 22-27, Ga 4, 4-7, Lc 2, 16-21
Sainte Marie, Mère de Dieu – année A (1er janvier 1987)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Puisque c'est la coutume et que c'est une belle et bonne coutume, je suis heureux, au nom des frères, de vous présenter tous nos vœux pour cette nouvelle année. Nous vous souhaitons une année qui soit bonne et heureuse. C'est précisément cela qui est important. On a l'habitude de se souhaiter une année qui soit remplie de bonheur. Je ne sais pas si, pour vous, c'est une source de bonheur de venir prier dans cette église, d'être membres de cette commu­nauté paroissiale que nous formons ici, mais je puis vous dire que pour nous, c'est une source de bonheur d'avoir reçu la charge d'être vos pasteurs, d'être les serviteurs de notre communauté chrétienne et les ser­viteurs de votre vie avec Dieu. J'espère que, pour vous aussi, c'est un bonheur et une joie de vivre et de réali­ser ici cette relation avec Dieu que vous avez reçue par votre baptême, non pas simplement parce que Saint Jean de Malte peut représenter selon une cer­taine image de marque une sorte d'hôtel spirituel à "grand standing quatre étoiles", mais plus profondé­ment parce que c'est l'endroit où vous recevez ce bon­heur de Dieu. Et c'est sur ce bonheur que je voudrais méditer avec vous ce matin.

Nous sommes faits pour être heureux. Nous sommes faits pour accueillir le bonheur. Mais il y a une certaine manière d'accueillir le bonheur. Au ris­que de vous paraître prétentieux, je voudrais vous livrer une des clés du bonheur. Je ne dis pas que ce soit la seule, mais elle est très importante, surtout de nos jours. Et cette clé de bonheur je vais la chercher dans l'évangile que nous avons entendu ce matin, dans ce petit verset qui concerne Marie : "Marie gardait toutes ces choses et les méditait dans son cœur". Pour être heureux, il faut être capable de garder et de méditer quelque chose dans son cœur. Et c'est ici que je vous propose une clé, car aujourd'hui, quand on parle du bonheur dans notre cœur, je crois qu'il peut s'introduire une redoutable équivoque.

Nous sommes tellement sollicités par "le monde", que nous appelons d'ailleurs le monde exté­rieur, par des "choses à faire", par l'organisation d'une société, par les contraintes d'un emploi du temps, par tous les liens de la vie sociale ou familiale qui nous obligent à vivre, à certains moments, à l'extérieur de nous-mêmes, nous sommes tellement sollicités, dévo­rés par cet "extérieur" que nous avons envie de nous réfugier "à l'intérieur". Et nous avons l'impression que le maître-mot de notre vie avec Dieu devrait être "l'intériorité". Comme s'il fallait, à toute force, bâtir un jardin fermé, une sorte de territoire de "chasse gardée" dans lequel on n'est pas dérangé, on se sent à l'aise et "chez soi". A ce moment-là, commencerait la culture d'une intériorité, d'un dialogue intérieur, dans lequel, à force peut être de sentiments ou de réflexion profonde ou de méditation ou de souvenirs, nous es­saierions de cultiver ce jardin intérieur un peu comme Voltaire, à la fin de sa vie, lassé de tout, proposait comme idéal à chacun : "Cultivons notre jardin".

Cette intériorité-là n'a pas grand intérêt, elle est vide. Elle est vide parce qu'elle se définit par rap­port à l'extérieur. Il ne sert à rien de se bâtir un sys­tème de défense, il ne sert à rien de dresser des "cor­dons sanitaires" pour sauvegarder "notre intérieur". C'est une tactique de repli stratégique qui est perdue d'avance. La plupart du temps quand nous disons : "Mais nous, nous ne pouvons pas prier parce que nous sommes pris par les soucis du monde, et quand je fais ma cuisine ou mon ménage, comment voulez-vous que je pense à Dieu ?" En réalité, on pense tou­jours à se réfugier dans un petit domaine d'intériorité qui serait un territoire réservé par rapport à l'extérieur. Et la moindre agression de l'extérieur, évidemment, détruit le jardin, piétine les plates-bandes et fait naître le désespoir parce que nous avons l'impression qu'il faut toujours reconstruire, et cela n'avance à rien.

Je ne crois pas que Marie ait vécu dans ce style d'intériorité, parce que l'intériorité ainsi vécue ne peut mener au mieux qu'à une certaine culture de soi, de son épanouissement personnel qui risque de tom­ber dans le culte de la personnalité, même si la per­sonnalité n'est pas très originale, peu importe. Cela devient très vite un enfermement et une prison, un chemin qui n'a pas d'issue. Par contre, il me semble qu'il existe un maître-mot du bonheur qui s'accomplit totalement dans le cœur, mais le cœur n'étant plus précisément compris comme "intériorité" mais comme "intimité". Il y a un abîme entre ces deux mots, et la plupart du temps, nous les confondons c'est une grande erreur, car si l'intériorité est vide, l'intimité est pleine, elle est habitée.

L'intimité c'est une réalité extrêmement pro­fonde qui ne se galvaude pas à "l'extérieur", précisé­ment. L'intimité n'est pas quelque chose que l'on étale sur la place publique, elle est le secret d'un cœur ha­bité par l'amour. Et c'est tout autre chose que l'intério­rité. L'intériorité, c'est se replier sur soi pour se savou­rer soi-même. L'intimité, c'est se recevoir, émerveillé, des mains de quelqu'un d'autre et de l'amour de quel­qu'un d'autre. C'est pour cela que l'intimité peut s'ap­pliquer aussi bien à l'intimité conjugale et amoureuse qu'à l'intimité avec Dieu. Si nous nous réfugions dans l'intériorité, nous ne retrouvons que nous-mêmes. Si au contraire, nous cherchons l'intimité, nous y retrou­verons, au plus intime de nous-mêmes, la présence de Dieu, comme le disait saint Augustin : "Dieu est plus intime à moi-même que moi-même".

Et là, il y a véritablement bonheur, là, il y a véritablement communion et présence partagée. Là, au plus intime de nous-mêmes, là où un regard super­ficiel laisserait croire qu'il s'agit d'une chasse gardée bien fermée, en réalité, l'autre que ce soit Dieu, que ce soit le prochain, ressurgit d'une manière nouvelle, nous est redonné et nous redonne à nous-mêmes. Voilà qui est étonnant dans l'intimité au lieu de nous chercher, nous sommes donné à nous-mêmes. Cette intimité-là est inépuisable. Car au lieu de vivre de nos propres ressources, on vit le don qui nous est fait de l'amour de Dieu et de l'amour des autres. C'est une source inépuisable de bonheur, car au lieu de nous renfermer sur nous-mêmes nous découvrons une communion avec les autres qui n'est pas simplement cette communication superficielle avec l'extérieur, mais une manière de les rencontrer au plus intime d'eux-mêmes, parce qu'ils nous sont donnés au plus intime de nous-mêmes.

Je crois d'ailleurs que le mystère même de Marie nous aide à comprendre cela. Nous disons de Marie qu'elle est vierge. Cela veut dire, précisément, que sa virginité est une virginité d'intimité, car dans notre culture et notre civilisation la virginité a tou­jours eu deux sens. Il y a la virginité qui est de ne pas être touché parce qu'on ne veut pas de contact avec l'autre, parce qu'on ne veut pas être aimé, ou qu'on a peur d'être aimé. Cette virginité-là pourrait se définir assez bien avec un mot de Nietzsche qui écrivait : "Je n'aime pas ces gens qui prétendent fréquenter l'infini, c'est finalement l'infini qui sent la punaise." Tandis que la virginité de Marie est une virginité féconde. C'est une virginité riche de la présence même de Dieu, c'est le buisson ardent, le buisson qui est tou­jours vert, même et parce qu'il est brûlé par le feu même de la présence de Dieu. A ce moment-là, d'une façon tout à fait spéciale et miraculeuse mais très ré­elle, s'accomplit vraiment la virginité de Marie comme une virginité féconde, une virginité tellement habitée par la présence de Dieu, par le plus intime de Dieu, qu'Il se fait chair en elle, et, par la virginité dans l'intimité même de la chair et du cœur de Marie, Dieu en personne prend racine dans notre humanité.

Nous touchons là non seulement la source du bonheur en général mais de tout bonheur dans le cœur même de Dieu. Etre heureux aujourd'hui comme chrétien c'est retrouver, selon la grâce qui nous est donnée, ce surgissement de l'intimité de Dieu dans l'intimité même de notre cœur. Je crois que nous ne pouvons pas nous faire les uns aux autres de souhait plus beau et plus grand que celui dont Luc nous parle à propos de Marie : "Elle gardait toutes ces choses et les méditait dans son cœur."

 

AMEN

 

 

 
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