AU FIL DES HOMELIES

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BONNE ET HEUREUSE ANNÉE

Nb 6, 22-27, Ga 4, 4-7, Lc 2, 16-21
Sainte Marie, Mère de Dieu – année B (1er janvier 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Pourquoi formulons-nous des vœux aujourd'hui ? Que faisons-nous quand nous nous exprimons les uns aux autres des vœux pour la nouvelle année ? Je dirais qu'il y a deux choses, essentiellement : nous formulons des vœux parce que nous sommes des héritiers de la pensée païenne, la pensée grecque, et que nous savons que la vie n'est pas si facile que ça, que les êtres humains, livrés au temps, sont livrés aussi à tous les aléas de la vie dans le temps : il y a des jours où "ça va", mais on le sait bien, il y a aussi des jours où "ça ne va pas". Et l'on sait fort bien que, quand on se souhaite la bonne santé au début de l'année, cela signifie implicitement que, d'ici très peu de temps, on peut se casser la jambe, et ce n'est pas le pire. Donc, on formule des vœux parce qu'on ressent obscurément et profondément, ce sens de la fragilité de l'existence humaine, rien n'est sûr en ce bas monde, et même le pire, heureusement, n'est pas toujours sûr. Ainsi donc l'homme se sait livré à quelque chose de plus grand que lui, une puissance à laquelle il a donné parfois des noms comme le "ha­sard" ou le "destin". Tout cela n'est peut-être pas tout à fait vrai, mais nous réagissons, dans ces circonstan­ces-là, comme s'il valait mieux conjurer le sort.

Mais il y a aussi une deuxième raison pour laquelle nous formulons des vœux, ces vœux sont émis pour souhaiter le bien. Et là nous nous montrons plutôt les fils de la Bible, les fils de l'Orient, où lors­qu'on se salue, on se souhaite la paix. Les vœux, dans cette perspective, voient aussi l'existence de l'homme menacée par la fragilité, mais aussi traversée par le souffle d'une bénédiction ou d'un bienfait. Et c'est précisément ce que nous entendions tout à l'heure, dans le très beau texte de la bénédiction que les des­cendants d'Aaron adressaient au peuple cette béné­diction sacerdotale : "Que le Seigneur vous bénisse et vous garde !" Nous formulons des vœux, non pas simplement pour conjurer le sort, mais parce que nous pressentons que, cette bonté de Dieu, nous y sommes inexplicablement associés pour qu'au moment même où elle est donnée, nous puissions simplement être là pour l'approuver, la reconnaître, nous en émerveiller et en rendre grâces.

Voilà, me semble-t-il, le motif profond des vœux que les hommes échangent entre eux, à la fois ce sens d'une très grande fragilité de notre existence et ce sens que l'existence de tout homme peut porter davantage en elle-même que la situation présente ne le laisse entendre. Voilà pourquoi il est important et significatif que nous puissions aujourd'hui échanger nos vœux sous le signe liturgique de la maternité di­vine de la vierge Marie. Car, lorsqu'on y réfléchit, dans cette fête, c'est précisément la rencontre des deux aspects que je disais, mais au sens où tout ce qui est fragilité est devenue bénédiction. Quand nous regardons la crèche, quand nous nous émerveillons devant l'Enfant de Bethléem, nous nous émerveillons en réalité devant toute la fragilité du futur d'un enfant, et je dois dire même que nous pouvons nous en émer­veiller d'autant plus que nous savons que cet Enfant né à Bethléem est Celui-là même qui est mort pré­maturément pour nous faire participer à sa Pâque et au Royaume. En voyant cet Enfant de Bethléem, nous le voyons comme un homme qui va être livré, ce des­tin de mort qui marque toute l'histoire humaine, et le fait d'être livré aux homme exposera Jésus à la trahi­son, à cause du péché du monde. Mais en même temps nous célébrons cette merveilleuse bénédiction dans l'Enfant de Bethléem, c'est Dieu même, Dieu qui se donne à travers la chair de Jésus-Christ. Ce qui est le plus fragile, c'est précisément le don absolu et total de Dieu en Lui-même, comme si Dieu voulait abso­lument que le don même qu'Il fait de soi aux hommes, soit lié à la plus extrême fragilité des hommes. Et c'est pourquoi, c'est la même chose au sujet de la croix qui constitue le moment de la plus grande manifestation de la puissance de Dieu et qui est aussi le moment de la plus grande déréliction et du plus grand abandon du Fils criant sur la croix : "Pourquoi M'as-Tu aban­donné" ?

Et dans le mystère de la vierge Marie elle-même, il en va de même, il y a la fragilité de cette femme et en même temps sa grandeur et sa fécondité, elle a mis au monde son Enfant, son Fils premier-né que sont venus contempler les bergers. Là aussi, c'est la même "structure" du souhait, à la fois, cette femme nous apparaît dans la condition la plus démunie, celle qui a failli être abandonnée par Joseph, celle qui est mère sans avoir aucun statut social en Israël, aucune reconnaissance, et qui frise la lapidation. Et en même temps, elle est femme comme jamais aucune femme ne l'a été parce que le fruit qu'elle a donné, de sa pro­pre chair, c'est le Fils même de Dieu.

Or aujourd'hui, quand nous échangeons ces vœux, nous devons les échanger avec le même sens de notre fragilité humaine d'une part et d'autre part avec la certitude que toute existence depuis le Christ, dans le Christ, peut devenir le lieu même de la mani­festation de la plénitude de la bénédiction de Dieu. Chacun d'entre nous, dans ce qu'il est au plus intime de lui-même, est à la fois marqué par cette fragilité et ce travail de la mort, mais chacun d'entre nous aussi est marqué par la grâce de son baptême, par cette promesse fondamentale de Dieu qui fait de nous des fils. Et je dirais que nous-mêmes, chrétiens, aujour­d'hui nous avons peut-être à vivre cela de façon plus vraie et plus exigeante que jamais, car on dirait que notre monde, en cette fin de siècle, se sent comme fatigué et sent peser sur lui des blessures très lourdes même si apparemment elles se sont refermées, même si les murs de Berlin et les rideaux de fer sont tombés, on dirait qu'il y a au cœur de notre monde actuel une sorte de nostalgie, à travers une soif de vivre même, à certains moments, une certaine fureur de vivre, de fureur de gagner, un certain déchaînement en vue du profit économique et l'amélioration du bien-être, on dirait qu'à travers tout cela, on ressent le poids d'une usure, une lassitude pesante. Oui certes nous nous battons pour que tout le monde ait à manger, nous nous battons pour qu'il y ait plus de justice et plus de vérité dans le monde, mais en même temps on sent le poids de tous ces constats. Et pour nous aussi, chré­tiens, à certains moments tout cela est bien pesant, est bien dur à porter.

Si aujourd'hui nous avons à formuler des vœux, que ces vœux soient à peu près ceux-ci : certes avec tous nos frères, nous portons ce poids de la des­tinée humaine et sûrement qu'à travers bien des épreuves qui nous touchent personnellement ou col­lectivement, nous sentons à quel point le bonheur humain est quelque chose de très fragile et comment il nous paraît irrémédiablement compromis quand la mort a frappé, quand un deuil nous a atteints, et en même temps que nous portons cela, nous portons aussi ce poids d'usure de l'histoire et cela au moment même où l'humanité vient de faire des bonds extraor­dinaires dans la connaissance dans l'approfondisse­ment de la structure du monde. Or malgré tout, il reste une nostalgie de bonheur qui ne peut pas vraiment être assouvie. Quand nous échangeons des vœux de bonne année, nous disons que, fondamentalement, le temps a été renouvelé par Dieu et que le temps n'est pas ce lieu de l'usure du désir des hommes, le temps n'est pas simplement ce lieu où la soif du bonheur n'est jamais comblée, le temps n'est pas simplement cette épreuve d'endurance pour résister à tout ou par­fois même pour s'endurcir le cœur. Mais le temps, au plus secret de lui-même, dans cette petite brèche de chaque instant présent est le lieu où la grâce coule comme une source à travers la fente d'un rocher.

Et, si nous sommes venus célébrer cette eu­charistie ce matin, si nous sommes venus mettre ce temps d'une année sous le regard de Dieu, avec la vierge Marie, avec le Christ qui naît dans la fragilité de notre existence humaine, c'est parce que nous avons la certitude, dans la foi, que cette petite source de l'éternité et de la grâce et du salut de Dieu coule à travers ces fentes de rocher, ces montagnes qui appa­remment semblent "en avoir vu de toutes les cou­leurs" et qui, pourtant, sont le lieu même où la jeune vérité de Dieu peut germer de la terre. Qu'au moment même où nous allons échanger ces vœux, au moment même de la paix du Christ, que cette paix soit la vraie paix, celle qui vient de Dieu, au moment même où nous nous disons : "bonne année" et que nous for­mulons des vœux, ce soit véritablement cette solida­rité du bonheur de Dieu, celui-là seul que Dieu peut nous donner.

 

 

AMEN

 

 
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