AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA VÉRITE GERMERA DE LA TERRE

Nb 6, 22-27, Ga 4, 4-7, Lc 2, 16-21
Sainte Marie, Mère de Dieu – année C (1er janvier 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"La vérité germera de la terre et le salut se ma­nifestera du haut des cieux ". Frères et sœurs, la vérité a germé de la terre. Je ne sais pas si le psalmiste, lorsqu'il chantait pour la première fois ces mots, imaginait ce que pourrait être cette germi­nation. Je ne sais pas s'il avait pressenti que ce mot de vérité recouvraient un jour le nom même de Dieu. Or c'est cela que nous célébrons aujourd'hui : la vérité qui germe de la terre, Dieu qui naît de la femme, de Marie, cette terre féconde ensemencée par l'Esprit Saint, de Marie dans le mystère de sa Maternité, de sa fécondité. La vérité germera de la terre. Dieu, pour manifester son salut, pour sauver sa Création, a voulu germer de la création elle-même. Voilà ce qui est étonnant. Ce n'est pas un vis-à-vis, ce n'est même pas un face-à-face, c'est Dieu qui, pour se manifester à sa créature passe par elle, Dieu qui, pour être présent au milieu de nous, veut que nous soyons associés à sa naissance. Un monde qui fait naître Dieu, une chair qui porte Dieu, un univers, une créature, une création qui est ensemencée, rayonnante, resplendissante de la présence de Dieu.

Ainsi n'y a-t-il pas pour nous, chrétiens, de meilleure manière de commencer l'année. Nous ne savons pas ce que sera l'année qui s'ouvre à nous, nous ne savons pas tous les évènements qui peuvent s'y produire en bien ou en mal. Mais il y a un domaine qui est sûr et qui est le cœur même de notre foi, de notre raison d'exister, de notre raison de vivre et d'être créés, c'est que la vérité germera de la terre. La vérité, Dieu même, germera dans notre communauté, dans la terre même de ce qu'est chacun d'entre nous est, dans la terre même de notre humanité. La vérité germera dans ce monde tel qu'il va, avec ses souffrances, avec ses misères, avec ses grands moments : grands mo­ments politiques, comme cette année où se prépare l'Europe. Grands moments de la vie de tous les jours parce que, même s'ils sont très quotidiens, ce sont de grands moments puisque chaque fois c'est la liberté de l'homme qui est mise en jeu, grands moments de la tendresse et de la joie partagées, grands moments de la vie familiale, grands moments de la vie de nos ci­tés. Tout cela, c'est la terre dans laquelle viendra ger­mer Dieu, viendra germer la vérité de Dieu.

Nous sommes là au milieu de ce monde qui, la plupart du temps, ne se rend pas compte de ce que Dieu veut être enfanté, de ce qu'Il veut être littéralement mis au monde. Et nous, nous sommes les témoins de ce que ce qui naît, peut être nommé. Et tel est le sens de la Circoncision. Le huitième jour, peu après que la vérité ait germé de la terre, on lui donne son nom : "Dieu sauve". Au fond, nous ne sommes jamais que des porteurs de Dieu. Nous sommes ceux qui, dans nos vies et dans celles de nos frères, peuvent identifier le nom même de ce qui est né, de ce qui a surgi, de ce qui s'est ainsi manifesté. Le chrétien, c'est le porteur de nom, c'est le donneur du nom, mais un nom qui ne lui appartient pas, un nom qu'il n'a pas fabriqué, qu'il n'a pas inventé, le nom qu'il lui a été donné de prononcer.

En échangeant des vœux aujourd'hui, c'est bien cela que nous voulons dire. Bien sûr ce sont des habitudes très sécularisées, voire mondanisées. Ce sont des formules un peu démonétisées et banales que nous nous adressons. Mais en réalité, ces vœux se disent et se formulent sous l'égide de la maternité féconde de la vierge Marie : ces vœux consistent à dire que notre pauvre vieille terre si usée, si vieillie soit-elle par tant de choses qui la défigurent, par le péché, par la monotonie, par l'ennui et par tout ce qui est vulgarisé ou vulgaire. Pourtant cette vieille terre est le seul endroit où Dieu peut et veut naître. Voilà notre privilège. Voilà notre grâce : être la terre d'où germe le Sauveur comme Marie l'a été, comme les Saints l'ont été, comme l'Église l'est, terre sainte où ne cesse de naître Dieu, ainsi chacun d'entre nous malgré son péché, malgré ses faiblesses, malgré ses limites, est aussi cette terre.

Frères, il faudrait d'abord que nous ayons pour nous-mêmes cette conviction de ce que nous sommes la terre de Dieu. Est-ce que oui ou non, nous y croyons ? Ou bien ne nous réfugions-nous pas dans une sorte de spiritualisme qui mépriserait en fait la réalité de ce monde en nous disant : "de toute façon, il n'y a plus rien à attendre d'ici-bas" ? En réalité, nous n'avons pas le droit de réagir ainsi. Nous sommes la terre de Dieu. Et Dieu n'a qu'une envie : c'est naître. Mais si nous méprisons la terre de notre vie, si nous la laissons en jachère, si nous l'oublions, si, au lieu d'avoir les pieds sur la terre "nous marchons sur la tête". Dieu ne peut pas naître, il n'y a plus de terre pour Dieu, il n'y a plus d'asile pour Dieu, il n'y a plus de place pour Lui à l'hôtellerie.

Ah ! si nous savions retrouver cette force pro­fonde de la présence de la terre. C'est vrai, nous sommes des citadins, nous sommes des déracinés, nous ne sommes plus des paysans. Ca n'existe plus aujourd'hui : on va bientôt les mettre dans des réser­ves ! Mais, en réalité c'est bien cela que ce monde de la terre avait compris en construisant des églises avec de la pierre et non pas avec du béton et des calculs pour mesurer la résistance des matériaux ! Et cette civilisation dont nous sommes les héritiers, c'est une civilisation de terre, de pierre, de chair, de sang, c'est elle qui a vu naître Dieu. C'est ainsi qu'elle a pu célé­brer Dieu. Aujourd'hui, nous ne le célébrons pas très bien parce que nous n'avons plus d'enracinement, nous ne savons plus ce que signifie "germer de la terre". On regarde ça dans des livres de "sciences naturelles", et après on oublie parce qu'on pratique la fécondation "in vitro". Evidemment ce n'est pas la même chose ! En réalité c'est cela pourtant qui est le mystère même que nous fêtons aujourd'hui. Lorsque nous contemplons Marie, nous contemplons la femme-terre, la femme-mère, la femme-lieu de la fécondité même, d'une fécondité inouïe que la créa­tion ne porte pas en elle, mais dans laquelle, par grâce, Dieu veut naître.

Alors, que les vœux que nous échangeons aujourd'hui soient vraiment des vœux que nous for­mulerons comme chrétiens, c'est-à-dire que vraiment dans nos cœurs, dans nos vies, dans tout notre être, la vérité germe de la terre, de notre terre.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public