AU FIL DES HOMELIES

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MARIE MÈRE DE L'ÉGLISE

Lc 2, 1-7
Vigiles de la fête de Sainte Marie Mère de Dieu – année A (1er janvier 1993)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Je vous propose, ce soir, une réflexion sur un des aspects du mystère de la vierge Marie qui, au moment du concile Vatican II, dans le dernier chapitre de Lumen Gentium, a été proclamée "Mère de l'Église." Cette dénomination, même si elle avait cours, n'avait jamais proclamée. On avait déjà dit que Marie était Mère de Dieu mais on n'avait jamais dit que Marie était mère de l'Église. C'est d'ailleurs une dénomination qui ne va pas sans poser de problème car si Marie est une créature sauvée par Dieu, elle fait partie de l'Église. Comment peut-on être mère de ce dont on fait partie soi-même ? La question n'est pas si simple que cela.

Si on considère la maternité dans son aspect purement génétique, c'est presque une contradiction. Comment peut-on être mère de soi-même ? Ce n'est pas possible. Marie fait partie de l'Église, elle est la première des sauvés, elle est totalement et pleinement membre de l'Église, mais comment peut-elle avoir enfanté ce dont elle est membre ? Elle ne peut tout de même pas se donner sa propre existence. Il est certain que si l'on s'en tient à cette notion purement génétique de la maternité, on n'en sort jamais. Mais je crois que la notion de maternité, telle qu'elle s'applique à Marie mère de l'Église, n'a pas exactement ce sens-là. Même si Marie est la "nouvelle Eve", la première étant la mère des vivants c'est-à-dire la mère de tous les hommes, Marie n'est pas "nouvelle Eve" au sens où elle aurait eu une sorte de maternité universelle, si je puis dire, par contiguïté. La maternité de Marie est à comprendre comme une grâce qui lui a été donnée. La maternité de Marie, loin d'être une sorte de super-fé­condité, est en réalité l'accomplissement du dessein de Dieu en elle. Je voudrais essayer de vous faire pres­sentir cet aspect assez mystérieux mais je crois très réel.

Quand nous regardons notre propre origine, nous voyons qu'elle s'enracine dans deux origines, nos parents. Quand nous disons : "qui suis-je ?" Je suis fils de ... fille de X et Y, deux personnes, homme et femme qui sont à l'origine de ma propre corporéité, de ma propre identité telle qu'elle se manifeste à travers mon corps. Dans le cas de Jésus, on ne peut pas en dire autant. Dans le cas de Jésus, on doit dire qu'il est fils de Marie, mais nous savons bien qu'il n'est fils de Joseph que par adoption légale, par cette adoption de Marie comme membre de la maison de David lors­qu'elle devient épouse de Joseph, mais il n'est pas fils de Joseph au sens physique du terme.

Quand on regarde l'Église, c'est un peu comme cela. L'Église a deux parents si je puis dire. Si on regarde du point de vue de la lignée selon la chair, nous sommes la chair du Christ, nous sommes le corps du Christ et donc nous nous enracinons dans le corps de la vierge Marie. Et d'un autre côté, l'Église a été voulue par Dieu de toute éternité. L'Église c'est "le rêve de Dieu". le premier à concevoir l'Église c'est le Père. Donc de même que pour un individu lorsqu'on essaie de rechercher où il s'enracine, on remonte à son père et sa mère et que cet enracinement maternel et paternel couvre tout son être individuel, toute sa vie, toute son existence (tout ce que je suis, je le dois à ce que j'ai reçu au premier moment de mon existence, de la rencontre des deux cellules germinales de mon père et de ma mère), de la même façon l'Église, parce qu'elle naît du Christ doit tout ce qu'elle est et au plan d'amour du Père qui a engendré un Fils qu'Il a envoyé sur la terre et à la réponse de Marie qui, dans sa chair, a donné naissance à la chair du Christ, à l'humanité du Christ, de laquelle humanité nous faisons partie, dont nous sommes les membres.

Donc, si nous essayons de comprendre qui nous sommes, nous arriverons toujours dans notre identité chrétienne à nous dire frères de Jésus. Mais comment ? Précisément, en nous rattachant, d'une part à la filiation éternelle de Jésus, et d'autre part à sa filiation historique. Un chrétien c'est celui qui, dans l'ordre de la divinisation, est né du Père, par le projet du Père de fonder une Église, mais qui dans l'ordre de l'accomplissement du salut, est, d'une certaine ma­nière, né de la vierge Marie. "Sion, chacun lui dit mère car chacun est né en elle." Et à Marie, fille de Sion, "chacun lui dit, mère". Et c'est là où nous com­prenons que la maternité de Marie n'est pas une sorte de projet d'elle-même d'être mère, mais c'est la grâce qui lui a été confiée, donnée par son Fils. Et c'est pré­cisément le sens du moment très important où le Christ mourant sur la croix à dit à Marie : "Femme, voici ton fils !" Il ne lui demande pas : est-ce que tu voudrais aussi être la mère de saint Jean ? Il lui dit : "Voici ton fils !" c'est-à-dire, Il impose, pour ainsi dire à Marie toutes les conséquences de sa maternité vis-à-vis de Lui, Jésus. Et par conséquent, Il en fait la mère de l'Église, non pas dans une sorte de maternité hu­maine qui voudrait s'auto-exalter par une fécondité innombrable, mais Il en fait la mère de l'Église au sens où cette maternité de Marie sur l'Église est l'ac­complissement du salut, du salut dur la terre.

Et si on y réfléchit un instant, c'est assez étonnant que l'on ait dit une chose pareille. Quand on parle de l'Église, c'est facile de la voir comme un projet de Dieu. C'est Dieu qui a voulu rassembler en un seul peuple "tous les enfants de Dieu dispersés", tous ceux que le péché avait isolé dans leur solitude, leur péché, leur absence de communion. L'Église vue sous son aspect rassemblement, convocation, c'est facile à penser, c'est facile à admettre. Mais arriver à admettre que, pour réaliser cette convocation, pour réaliser ce salut et ce rassemblement, il a fallu passer par une femme, la vierge Marie, au moment même où elle a accepté d'être le lieu d'enracinement du Verbe de Dieu sur la terre, c'est très paradoxal. Et que tout le plan de Dieu, à ce moment-là, soit passé par elle, par son Oui, que tout le plan de réalisation de l'Église soit, à ce moment-là, devenu effectif, concret, historique, c'est par Marie, et c'est précisément cela le paradoxe de la maternité de Marie. C'est le caractère irréductible de l'histoire dans l'Église. L'Église n'est pas simplement une sorte de chose que Dieu a pensé. L'Église c'est un projet de Dieu qui a pris consistance, qui a pris chair parce que Marie a bien voulu accepter que le Fils de Dieu prenne chair en Elle. Et donc, ceci n'aura jamais été oublié de la part de Dieu :"Tous les âges me diront bienheureuse !"

Ainsi donc, lorsqu'on proclame Marie mère de l'Église, on proclame cette dimension paradoxale du salut. C'est que le salut de Dieu, si puissant, si in­finiment puissant que soit Dieu, est passé, à un mo­ment, à travers une sorte de moment fragile comme un cheveu, par le "Oui" de la vierge Marie qui a ré­pondu, totalement, de tout elle-même, au dessein de Dieu. Et donc, c'est la suprême élégance de Dieu, de n'avoir jamais oublié cela, de n'avoir jamais oublié que, par le oui de Marie, à ce moment-là, l'Église, le projet que Dieu avait eu dès le départ avec Adam et Eve a pu se réaliser. Si Dieu a créé Adam et Eve, c'était pour faire une Église, c'était pour faire une convocation : "Croissez et multipliez-vous !" C'était le premier projet écclésiologique de Dieu, mais comme cela a échoué, il fallait le redémarrer. Donc, au mo­ment où Marie a dit "Oui", le projet qui jusque-là était en échec a pu redémarrer, mais il a fallu quelqu'un de notre terre. "La vérité a germé de la terre !"

Alors lorsque nous prions Marie nous devons la prier en vérité. Quand elle est mère de Dieu, elle n'est pas au-dessus de l'Église. C'est parce qu'elle est tellement de l'Église, tellement de la terre, tellement de notre histoire, que Dieu "n'a pas pu s'en passer". Bien sûr, en soi, Il aurait pu faire autrement, on n'en sait rien, on peut toujours spéculer là-dessus, c'est tout à fait gratuit. Mais, de fait, tout ce qui constitue la dimension historique, concrète, charnelle, de chair et de sang, de l'histoire d'Israël et de l'histoire de l'hu­manité, est passé, à ce moment-là, par le "Oui" de Marie qui est devenue mère de Dieu, donc mère de l'Église.

Quand nous pensons que tout le plan de salut a pu passer par un seul acte libre d'une créature humaine, c'est dire à quel point est grande la liberté humaine, le cœur de l'homme, le cœur créé par Dieu pour que, à travers ce cœur, et c'est l'aventure de notre sainteté, puisse passer jour après jour le salut du monde puisque, nous aussi, nous avons, à l'exemple de la vierge Marie, à être au milieu de ce monde ceux qui transmettent le salut, ceux qui annoncent la joie d'avoir été sauvés, d'avoir été incorporés à l'Église, et d'une certaine manière, par notre témoignage, par notre foi, par notre vie baptismale exercée au jour le jour, à manifester que, nous aussi, nous sommes heureux et féconds.

 

 

AMEN

 

 
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