AU FIL DES HOMELIES

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QUE LE SEIGNEUR NOUS DONNE LA PAIX !

Nb 6, 22-27, Ga 4, 4-7, Lc 2, 16-21
Sainte Marie, Mère de Dieu – année A (1er janvier 1993)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Au commencement de l'année il est d'usage que nous nous présentions des vœux. Bien entendu nous demandons, les uns pour les autres, au Seigneur, de faire descendre sur nous sa bénédiction. Cette bénédiction qu'Il a répandue déjà sur nos existences et qu'Il ne cesse de nous donner, bénédiction de nos cœurs, bénédiction de nos âmes, bénédiction de nos corps aussi. Que le Seigneur nous donne la santé, qu'Il nous donne plus encore sa sainteté, qu'Il nous donne dans le profond de notre être sa présence et le rayonnement de tous ses dons.

Mais au début de cette année, je crois qu'il serait indécent que nous en restions à ces vœux personnels, communautaires, si légitimes soient-ils, même si nous savons leur donner toute la densité spirituelle qui convient à une communauté chrétienne. Il serait indécent que nous nous en tenions là au moment où, sous nos propres yeux, cette année commence dans le déchirement de tant de vies, de tant de peuples à travers le monde. Et si l'Église nous propose de faire du premier janvier la journée mondiale de la paix, je crois que, au moment de nous offrir des vœux, nous devons prendre très au sérieux cette intention de l'Église. Nous ne pouvons pas en rester à nos vies personnelles, nous ne pouvons pas en rester à la vie de nos familles, ni même à la vie de notre communauté chrétienne, ni même à la vie de l'Église chrétienne, nous devons ouvrir nos yeux sur ce monde qui nous entoure et prier avec une intensité accrue pour tous ces hommes qui sont déchirés dans leur cœur, dans leur corps, dans leur dignité humaine.

Le premier janvier 1992, nous pouvions peut-être faire ces vœux de début d'année avec un certain optimisme, une certaine confiance. L'année qui venait de s'écouler avait vu l'effondrement du totalitarisme en URSS et une aurore de libération pour beaucoup de peuples asservis, mais les choses ne sont pas si simples. Et au début de 1993, nous ne pouvons pas être aussi facilement optimistes. Nous voyons sous nos yeux l'ancienne Yougoslavie continuer à se déchi­rer, nous voyons les Serbes, les Croates et les Bosnia­ques ne cesser de se disputer les lambeaux de cette terre et de s'entretuer entre frères, frères chrétiens orthodoxes ou catholiques et musulmans. Et c'est la honte non seulement de ces frères ennemis mais de nous tous, peuples de l'Europe, de ne pouvoir d'une manière ou d'une autre, mettre un terme à une tuerie, à tant de détresse, à tant de haine accumulée. Et nous ne pouvons pas ne pas nous engager dans l'année nouvelle sans prier avec humilité, avec pénitence pour de tels événements. Il est impensable que nous nous concentrions sur nos vies personnelles ou sur nos petites communautés, finalement si heureuses, que nous constituons ici, sans ouvrir les yeux sur ces frè­res très proches qui, à nos portes, sont dans une situa­tion aussi dramatique, aussi abominablement tragique. Et ce n'est pas seulement la Yougoslavie, mais les peuples d'Arménie et de tant d'autres anciennes répu­bliques d'URSS qui se haïssent et se déchirent. C'est le peuple de Somalie ravagé par les luttes fratricides et la famine. Nous essayons bien timidement d'inter­venir mais y a-t-il une réelle efficacité de la paix de la part des nations heureuses pour aider ces nations pau­vres et affamées à trouver un peu de liberté, un peu de dignité ? Et n'oublions pas tous ces peuples du Pro­che-Orient prêts à s'enflammer les uns contre les au­tres. Nous fêtons également aujourd'hui la Circonci­sion du Christ. Pensons à nos frères qui sont "fils de la circoncision" aussi bien les juifs que les arabes. Pensons aux palestiniens, pensons à Israël, à ces peu­ples qui vivent dans la crainte de se voir dépossédés du peu qu'ils possèdent, ou rayés de la carte par la haine de ceux qui les entourent. Pensons à cette pou­drière toujours prête à exploser. Pensons à nos frères du Liban dont nous avons beaucoup parlé et que nous oublions peut-être un petit peu mais qui, eux aussi vivent sous l'oppression, dans une dignité bafouée. Et même si leur courage leur permet de survivre, c'est avec quelles difficultés et quelles épreuves. Pensons également à ces millions de peuples de l'Orient plus lointain comme en Chine et pour qui l'aurore de la liberté ne s'est pas encore levée.

Il faut que nous élargissions notre prière, que nous élargissions notre cœur, que nous élargissions ces vœux que nous formulons pour prendre en compte ce qui est l'essentiel dans le monde. Car nos petits soucis quotidiens, nos petits soucis personnels ou familiaux sont certes très importants et nous pouvons légitimement les confier à Dieu et les remettre entre ses mains et lui demander qu'Il nous bénisse, mais s'Il doit bénir chacun d'entre nous, combien plus devons-nous intercéder, d'une manière incessante et avec lar­mes et avec gémissements et avec pénitence, pour que la bénédiction de Dieu atteigne aussi ceux qui en pa­raissent complètement privés et vivent dans la honte, la peine ou la guerre, le froid ou la famine. Pensons à ces milliards d'hommes qui n'ont pas le minimum de bonheur et de richesses dont nous sommes abreuvés, même si nos capacités économiques sont moins bril­lantes que l'an dernier.

Je crois que nous devons commencer cette année comme une année difficile, comme une année dure. Peut-être pas immédiatement pour nous, mais dans la communion des saints, elle est dure pour nous aussi car nous sommes profondément solidaires de ces hommes qui souffrent. Et ne nous faisons pas d'illusions, si nous continuons à fermer les yeux et être incapables d'ouvrir notre cœur et de venir à leur secours les malheurs qui tombent sur eux tomberont aussi un jour sur nous. Dans les siècles qui nous ont précédés, il est rare qu'une poudrière ne finisse pas par exploser. Et c'est aussi à Sarajevo qu'une guerre mondiale a commencé. Alors ne nous berçons pas d'illusions. Notre solidarité est plus réelle que nous ne pouvons l'imaginer. Quoi qu'il en soit de ces intérêts qui peuvent être les nôtres à plus long terme qu'à courte vue, chrétiennement, dans l'évangile, dans le cœur de Dieu, il nous faut commencer cette année dans une prière incessante pour tous ceux qui sont dans la souffrance et dans la peine. C'est le souhait que je formule en ce premier janvier. "Que le Sei­gneur nous bénisse et nous garde ! Qu'Il nous donne la paix !" La paix des cœurs, mais aussi la paix des armes, la paix des hommes pour qu'ils puissent vivre dans la dignité et un minimum de réalité humaine.

 

 

AMEN

 

 
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