AU FIL DES HOMELIES

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DEUX ÉVÊQUES CURIEUX DE DIEU

1 Co 2, 10-16 ; Lc 14, 25-35
St Basile et St Grégoire de Nazianze - (2 janvier 1984)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

N

 

ous fêtons donc deux grands évêques. C'est rare d'avoir des gens qui ont manifesté une telle richesse personnelle, un tel sens de l'homme, un tel amour de l'Église, un tel souci de la servir.

Ces deux évêques le sont devenus un peu par hasard. Grégoire et Basile originaires du centre de la Turquie actuelle, de la Cappadoce étaient des petits provinciaux un peu ambitieux partis faire leurs études à Athènes. Grégoire faisait partie d'une famille dont on peut dire qu'on était évêque de père en fils. Son père avait été promu au siège épiscopal, mais n'était pas un évêque remarquable car à certains moments il avait signé des professions de foi un peu hérétiques et heureusement que son fils, qui était un peu plus avisé, est venu le voir pour le ramener à de meilleurs sentiments. D'autre part, on ne s'était pas spécialement préoccupé de les faire baptiser quand ils étaient petits, si bien que lorsqu'ils sont partis à Athènes, ils se sont trouvés comme deux provinciaux un peu perdus dans une grande ville de l'empire, très intelligents, très cultivés, profitant de tout ce qui était sur leur passage et établissant une amitié extrêmement solide, extrêmement profonde qui durera tout le reste de leur vie, à ceci près que saint Grégoire de Naziance dont le moins qu'on puisse dire, n'était pas un joyeux luron et qu'il n'était pas très commode, même avec ses amis, de temps en temps mènera la vie très dure à Basile qui le lui a bien rendu.

Quand ils ont eu fait le tour de tout le savoir de l'époque, le savoir philosophique qu'on leur enseigna à Athènes, les œuvres des poètes, car saint Grégoire était profondément poète et a écrit de très beaux poèmes surtout à la fin de sa vie, quand ils ont eu fait le tour de toute cette culture humaine, ils se sont rendu compte que cela ne suffisait pas et ils ont commencé à s'intéresser un peu plus vigoureusement et un plus profondément à la foi chrétienne. Chez Basile, cela a été très vite, dès son retour en Cappadoce, un désir de se consacrer à la vie monastique. A cette époque-là, les centres de vie monastique n'étaient pas très répandus, il y en avait surtout en Egypte, en Syrie et un peu en Palestine et saint Basile s'est décidé à aller y faire un tour pour voir comment vivaient les moines. Il a fait une sorte de tournée dans toute la partie Est de la Méditerranée pour rencontrer des moines. C'est ainsi que Basile a bénéficié de toute l'expérience de la première génération monastique et qu'il a implanté presque immédiatement à son retour, une communauté au bord du fleuve Iris, dans le Pont, à quelques dizaines de kilomètres de sa terre natale. Il invita son ami Grégoire à venir vivre en moine avec lui. Grégoire le prit d'un peu haut car il se disait : "Qu'est-ce qu'il est en train d'innover et qu'est-ce qu'il veut me faire vivre?" On a une lettre tout à fait succulente, dans laquelle Grégoire se moque de Basile et des conditions dans lesquelles il veut le faire vivre !

"Quant-à-moi, j'admire ton pays du Pont, avec ses ténèbres, ce séjour digne d'un exil, ces rochers suspendus au-dessus de vos têtes, ces bêtes sauvages qui viennent vous éprouver, ce désert qui s'étend sous les rochers et même ce trou de rats, auquel vous donnez les beaux noms de lieu de méditation, de monastère et d'école, ces forêts d'arbres sauvages, cette couronne de montagnes escarpées qui, loin de vous couronner, vous emprisonne, cet air qui vous est mesuré, ce soleil que l'on désire en vain et que l'on aperçoit comme à travers l'orifice d'une cheminée."

Voilà la manière dont Grégoire de Naziance a accueilli la vocation monastique qui lui était proposée par Basile. Mais il se repentira très vite parce qu'il y est allé et après y avoir vécu un certain temps, outre que de temps en temps il était un peu insupportable, Grégoire en gardera un souvenir absolument merveilleux. Beaucoup plus tard, sur ce même séjour, voilà ce qu'il écrira à son ami Basile : "Lorsque nous écrivions précédemment au sujet du séjour dans le Pont, nous plaisantions, nous ne parlions pas sérieusement, mais ce que j'écris aujourd'hui est tout à fait sérieux : "Qui me mettra dans le même état qu'aux jours de jadis (Job 29,2) dans lesquels je faisais mes délices de souffrir avec toi ? Qui me donnera ces chants de psaumes, ces veilles, ces élans vers Dieu dans la prière et cette vie pour ainsi dire incorporelle ? Qui me donnera cette union de sentiments et d'âme avec les frères qui se divinisent et s'élèvent sous ta conduite ? Qui me donnera cette émulation et cette ardeur pour la vertu que nous avons confirmées par des règles et des lois ?" (Il s'agit de la première grande règle monastique qui est la Règle de Saint Basile et à laquelle il collabore). Qui me donnera ce zèle à étudier la Parole divine et cette lumière que nous y trouvions sous la direction de l'Esprit ? Ou bien, pour ne parler que des choses secondaires et moins importantes, qui me rendra ces occupations journalières et ces travaux manuels : ce bois à couper et ces pierres à casser, ces arbres à planter et à arroser, ce platane sous lequel venait s'asseoir non pas un roi amolli, mais un moine contrit. Ce platane c'est moi qui l'ai planté, c'est toi Apollos, autrement dit mon cher Basile, qui l'a arrosé, mais c'est Dieu qui l'a fait croître pour notre honneur et pour qu'il reste chez vous un souvenir de nos travaux, un souvenir comparable à la tige d'Aaron qui était conservée dans l'Arche, ainsi que le dit l'Ecriture."

Voilà le séjour de la vie monastique de Grégoire avec Basile. Plus tard les deux hommes vont être appelés à des vocations différentes. Ils seront chacun, pasteur d'Églises importantes. Pour Basile ce sera, d'ailleurs à l'instigation de Grégoire qui poussait très fort à cette élection, le siège de Césarée. Basile avait un tempérament de fer. C'était un organisateur né. Non seulement il construit des églises, mais il implante un couvent. Il va vivre avec des moines autour de lui qui, parce qu'ils seront moines et prêtres, collaboreront à son apostolat épiscopal, Il construira une hôtellerie pour accueillir les voyageurs, des ateliers pour faire des réparations. Il aura même des ennuis avec l'autorité de l'époque, c'était un peu comme le problème de l'École Libre, on trouvait que les initiatives privées la part de la communauté chrétienne de saint Basile étaient un petit peu trop bruyantes et tapageuses, et l'on commençait à lui faire des reproches. Mais il se défendra à belles dents.

De l'autre côté, le pauvre Grégoire qui avait été ordonné prêtre sur la pression de son père et qui n'était pas très heureux de cela a été envoyé par Basile sans un petit évêché crotté à Sasimes où il devait se battre avec un hérétique Anthime de Tyane et il a été complètement désespéré. Cela a été le grand échec et il a considéré que Basile l'avait enfermé dans un guet-apens et il a quitté son évêché. Manque de chance, il revient à Naziance où son père vient de mourir et on lui redonne la charge d'évêque de Naziance. Absolument désespéré, il s'enfuit à nouveau dans la montagne et à ce moment-là, on ne sait pas trop pourquoi (sans doute qu'à Constantinople il y avait un évêque qui n'était pas très sûr qui venait de mourir) Grégoire ayant déjà une certaine réputation à la fois théologique et littéraire, est élu comme évêque de Constantinople. Ce sera alors un apostolat extrêmement réussi, mais dont il ne cessera jamais de se plaindre, parce qu'en réalité, je crois qu'il n'était pas fait pour être évêque. Ce pauvre Grégoire se bagarrera avec les Ariens de Constantinople et c'est là qu'il prononcera cinq très grands textes qui s'appellent les "Oraisons théologiques" et qui seront des piliers de la foi orthodoxe en plein cœur d'une crise hérétique extrêmement grave, la crise arienne. Il préside ensuite le concile de Constantinople, ce qui lui portera malheur car il proposait des solutions pacifiques dont on n'a pas tenu compte, si bien que complètement dégoûté du métier d'évêque, il s'est retiré sur ses terres pour mener ce qu'il appelait la vie philosophique. Il n'a pas voulu revenir au monastère, mais il vivait seul sur sa propriété, il priait, composait des prières, il écrivait à ses amis. De temps en temps il intervenait dans des polémiques théologiques et il est mort après une dizaine d'années de retraite dans son pays.

Nous prierons le Seigneur par l'intercession de ces grands évêques qui ont puisé leur pensée dans leur œuvre de pasteur. Je crois que c'est une chose très belle dans la vie de Grégoire et de Basile. Ce sont des évêques qui n'avaient pas besoin d'experts. Ils étaient suffisamment profonds, ils avaient une expérience spirituelle très grande, une vitalité intellectuelle très forte et ils pouvaient penser par eux-mêmes, à partir d'une véritable expérience et du souci du peuple de Dieu. C'est pourquoi ce qu'ils ont écrit est à la fois très grand du point de vue de la foi exprimée et aussi très riche parce qu'ils avaient toujours le souci immédiat d'enseigner la foi en tant qu'évêque et pasteur du troupeau. Nous prierons pour l'Église d'aujourd'hui afin qu'elle ait de très bons pasteurs comme Basile et Grégoire, il y en a certes, mais qu'il y en ait toujours davantage, et que, à travers leur foi, à travers leur combat pour la fidélité à l'évangile, nous découvrions nous-mêmes toute la profondeur du mystère qui a transformé leur vie.

 

AMEN

 
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