AU FIL DES HOMELIES

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UNE SAINTETÉ INCARNÉE

1 Co 2, 10-16 ; Lc 14, 25-35
St Basile et St Grégoire de Nazianze - (2 janvier 1986)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Q

uiconque, s'il veut bâtir une tour commence par s'asseoir et calculer s'il a de quoi aller jusqu'au bout." Vous savez que la sécurité sociale, c'est du moins ce qu'on dit en France, a eu quarante ans le mois dernier. Peut-être vous ne le saviez pas, mais si vous lisiez certains bulletins diocésains, par exemple celui de Saint Etienne, cet évènement a été grandement fêté. En réalité je crois que ce n'est pas tout à fait vrai, car la sécurité sociale a seize cents ans. Et s'il lui fallait choisir un patron, il faudrait prendre celui que nous fêtons aujourd'hui, saint Basile. Je pense d'ailleurs qu'à la sécurité sociale, on ne se pré­occupe pas de trouver un saint patron : c'est d'ailleurs un grand tort car ça marcherait sûrement mieux si c'était saint Basile qui s'en occupait.

En effet, il est le premier à avoir inventé un très grand système de sécurité sociale. C'est tout à fait étrange, mais cela vaut la peine qu'on s'y arrête quel­ques minutes pour voir à quel point, dans l'histoire de l'Église, à travers quelques grandes figures de saints que nous fêtons, la sainteté peut être terriblement incarnée.

En effet, il y a des gens qui pensent que le monachisme oriental, enraciné dans saint Basile est un peu rêveur, un peu "à l'orientale", pensant unique­ment au Royaume de Dieu, tandis que le monachisme occidental avec saint Benoît ou saint Augustin est un monachisme extrêmement terre à terre qui calcule tout, qui mesure tout, qui calcule le nombre de psau­mes pendant l'office. Mais pas du tout ! Je crois même que ce serait plutôt l'inverse et que si l'on voulait choisir un monachisme très organisé, très mené à la baguette, il faudrait précisément aller chercher du côté de saint Basile qui s'y connaissait en cette matière-là.

En effet, les historiens actuels disent de saint Basile, pour essayer de décrire son tempérament mo­nastique, que c'était "un aristocrate révolutionnaire, communiste et anarchiste." Ce n'est pas moi qui le dis, c'est Dom Gribomont, le meilleur spécialiste ac­tuel de saint Basile.

"Aristocrate", il n'y était pour rien, cela lui était donné de naissance. Il vivait dans une famille aristocratique de la Cappadoce et il a respiré comme l'air de son temps qui était un peu sec là-bas, cette atmosphère de vieille famille à la fois enracinée dans le terroir et ayant déjà pris goût à toute cette solennité, à toute cette richesse et ce luxe de l'aristocratie pro­vinciale qui avait adopté les habitudes romaines. Ce­pendant, il semble que ce jeune aristocrate ait très tôt "viré sa cuti" comme on l'a vu chez nous vers les an­nées 68. Au moment même de sa conversion il com­mençait à avoir des idées un peu révolutionnaires. Ce n'était pas tout à fait de sa faute, parce qu'en réalité le monde dans lequel il vivait, ce monde du milieu du quatrième siècle, surtout en Orient, s'appauvrissait considérablement. Il y avait eu plusieurs fois des dé­monétisations, de l'inflation, comme on en connaît un peu aujourd'hui et "ça marchait très mal". Les seuls endroits où ca marchait à peu près correctement c'étaient les grandes villes, parce que les empereurs avaient intérêt à soigner la population qui vivait dans les villes de résidence impériale. Mais ailleurs, tout allait à vau l'eau. Il y avait donc des petits aristocra­tes, un peu gauchistes, qui pensaient qu'il fallait ab­solument essayer de remettre la société sur pied.

C'est ce côté-là qui explique l'anarchisme de saint Basile. C'est qu'il n'allait pas du tout demander l'avis de l'empereur ou des autorités administratives. Il s'y mettait directement, sans demander la permission à personne. C'est ainsi que lorsque saint Basile est revenu en Cappadoce après ses études à Athènes et après avoir fait son petit tour de Méditerranée monas­tique pour se renseigner sur ce qui se faisait un peu partout, il a trouvé que les moines qui vivaient dans le désert, c'était très bien, mais qu'il fallait faire quelque chose qui soit extrêmement enraciné, qui soit très efficace. Il a alors commencé à mener une discrète campagne au moment de l'élection du nouvel évêque. Il a pris ses distances et il a réussi à se faire élire évê­que, ce qui explique d'ailleurs, qu'aux premières an­nées de son épiscopat, les autres évêques aient battu un peu froid parce qu'ils l'avaient trouvée saumâtre. S'étant ainsi implanté, il a voulu réorganiser des communautés, sans demander l'aide de l'empereur, en essayant de faire que, dans ces communautés, chacun, quel que soit son statut, spécialement les pauvres, puisse bénéficier d'un minimum de revenus et que ce ne soit pas la disette ou la famine à l'état endémique, comme saint Basile l'avait plusieurs fois dans sa pro­pre région.

C'est alors qu'il a inventé une sorte de com­munisme révolutionnaire et anarchiste dans lequel c'était l'Église elle-même qui était, pour ainsi dire, le centre de drainage de tous les biens. Remarquez bien que ce n'était pas n'importe qui avait la gestion des biens. Saint Basile, avec son vieux fonds aristocrati­que, savait très bien qu'il fallait qu'il y ait quelqu'un qui commande. Et naturellement, c'était l'évêque. Si bien qu'il a inventé le système qui va petit à petit "faire son trou" d'abord dans la société orientale puis occidentale, surtout occidentale d'ailleurs, qui est le système médiéval dans lequel l'Église accumule, thé­saurise des biens, des fondations, des dons, des legs, et que grâce à une structure fortement hiérarchisée mais de communauté, l'évêque dirige ou délègue la direction à des bras droits extrêmement bien choisis, qui exercent une tâche diaconale et qui gèrent les biens, pour que tout le monde puisse en avoir sa part.

C'est donc là l'idée de saint Basile, et comme on le voit, elle a marqué très profondément notre his­toire de l'Église. Et cela a fait école aussi bien en Orient qu'en Occident mais cela vient d'Orient. Cela ne vient pas d'Occident comme on pourrait le croire. C'est saint Basile qui a inventé ce système. Alors, c'est pour cela que je vous disais que c'était la sécurité sociale, en réalité, dans ces sociétés-là, tout le monde au bout d'un certain temps commençait à pouvoir compter sur des subsides. C'était d'autant plus extra­ordinaire d'ailleurs, et l'on n'y pense peut-être pas assez, que chez Basile ce communisme était monasti­que, de façon radicale. Avant saint Basile, et même pendant les premières années de son épiscopat, on ne distinguait pas très bien les chrétiens qui se convertis­saient, des moines. Le propos de vie monastique pou­vait être pratiquement admis par beaucoup de gens, même éventuellement mariés. Car pour saint Basile, ce qui comptait c'était le propos d'appartenir radica­lement au Christ et à la communauté chrétienne. Par conséquent, les premières règles que saint Basile a rédigées s'appliquaient aussi bien à ceux qui étaient déclarés moines, sans d'ailleurs avoir "fait profession" car à ce moment-là il n'y avait pas encore de profes­sion monastique, que d'autre part à ceux qui vivaient dans la proximité de la vie épiscopale, de la résidence épiscopale et des différentes institutions : les hôtelle­ries, les ateliers, etc... où tout le monde essayait de participer à cette vie commune.

Mais évidemment, dans cette structure-là ce qui était le talon d'Achille, le point le plus dangereux, c'était le problème du travail, car très vite on pouvait s'apercevoir que les gens vivaient en comptant sur les autres. Saint Basile qui était très astucieux en la matière savait très bien que déjà la première communauté de Jérusalem et même celle de Thessa­lonique, à cause de l'attente du Royaume, avaient pensé que le travail n'était pas très nécessaire. Saint Basile a été alors le premier à élaborer, avec beaucoup de fermeté pour se faire obéir, une "théologie du travail". Je cite quelques passages de Dom Gribomont : "Basile dut recourir à toute son autorité pour faire admettre aux membres de sa communauté chrétienne que le contenu concret des commandements du Seigneur, c'est le travail et (tenez-vous bien !) spontané, consciencieux et charitable. C'est ainsi que saint Basile ne tolérait que l'on méprise ou abandonne inconsidérément les biens terrestres qui doivent servir à Dieu. Plus que les propriétés, c'étaient les instruments de travail qui lui paraissaient respectables et dont il aimait qu'ils prennent soin." C'est pour cela qu'il en parle souvent dans sa Règle."Au-delà de la discipline interne des communautés, le même souci explique son insistance pour refuser une charité mal ordonnée à l'égard des pauvres et des malades qui en abuseraient. Contrai­rement à d'autres saints, il veut à ce moment-là qu'on leur coupe les subsides, moins sans doute pour les mettre à la porte, que pour les forcer à se sanctifier eux aussi en travaillant. C'était, conclut l'auteur, un communisme de stakhanoviste."

Je me suis permis de vous décrire cette com­munauté de saint Basile parce que la plupart du temps on l'idéalise un peu. Mais c'est précisément pour que vous sentiez à quel point l'Église, à cette époque-là comme d'ailleurs à toutes les époques, a toujours eu le souci de montrer, de manifester une communauté réelle, une communion réelle marquée, signifiée par toutes les relations de notre vie et qu'ainsi la charité doit être marquée par ce souci d'une réelle commu­nion les uns avec les autres et dans un sens réel du service. C'est ainsi que l'Église a dévoilé à la société, qui à cette époque-là ne travaillait pas beaucoup, ce qu'était le sens du travail.

 

AMEN

 

 

 
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