AU FIL DES HOMELIES

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DEUX AMIS

1 Co 2, 10-16 ; Lc 14, 25-35
St Basile et St Grégoire de Nazianze - (2 janvier 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


L

e rôle théologique de saint Basile de Césarée et de saint Grégoire de Nazianze a été si im­portant qu'il y aurait sûrement matière de plu­sieurs sermons. Je pourrais vous parler de la manière dont saint Basile a permis de dégager, d'affirmer, de démontrer en quelque sorte la divinité du saint Esprit, je pourrais vous parler du rôle de saint Grégoire comme patriarche de Constantinople au deuxième concile œcuménique ou du rôle de saint Basile dans l'évolution des premières formes de vie monastique puisqu'il rassembla autour de lui des moines urbains. Je vais vous parler d'un sujet beaucoup moins doctrinal, de l'amitié entre ces deux saints.

Ces deux saints se caractérisent par les liens affectueux très profonds qui les ont unis tout au long de leur vie. Compagnons d'études en philosophie à Athènes ou en d'autres villes de cet Orient ancien, ils ont été moines ensemble, Basile entraînant avec lui un certain nombre de disciples et au premier rang son ami saint Grégoire de Nazianze. Puis, quand saint Basile devint évêque de Césarée il obligea, en quelque sorte, son ami à devenir lui aussi évêque d'une petite bourgade avoisinante, afin de placer aux postes-clés des hommes sûrs. Ce fut d'ailleurs une grande épreuve pour saint Grégoire qui n'était pas un homme d'action mais plutôt un poète, un contemplatif, nous dirions presque un rêveur et qui eut bien du mal à assumer cette charge épiscopale surtout qu'ensuite on eut la mauvaise idée de le nommer patriarche de Constantinople. Ce fut pour lui la catastrophe complète au point qu'il ne resta qu'un an dans cette plus grande ville de l'empire et donna sa démission pour se retirer à Nazianze dans les terres de sa famille.

Voilà donc deux hommes qui ont partagé étroitement, tout au long de leur vie, une même passion pour la recherche de Dieu. Faisant le panégyrique de saint Basile, après sa mort, saint Grégoire dit :"Nous nous étions avoués notre passion commune, à savoir que nous n'avions d'ardeur que pour l'amour de la Sagesse. Nous étions l'un dans l'autre et l'un auprès de l'autre, on aurait cru que nous avions, à nous deux, une seule âme responsable de deux corps." Ces paroles montrent à quel point ils ont vécu cette amitié, à la fois humaine et spirituelle. Ceci nous amène à réfléchir à l'évangile de tout à l'heure dans lequel Jésus dit :"Si quelqu'un veut venir à ma suite sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, il n'est pas digne de moi." Le cas de saint Basile et de saint Grégoire n'est pas unique dans l'histoire de l'Église. Il y a eu beaucoup de grandes amitiés entre saints et même des amitiés féminines comme celle de saint François de Sales et de sainte Jeanne-Françoise de Chantal, celle du bienheureux Jourdain de Saxe et de la bienheureuse Diane d'Andalo, etc... pour ne pas remonter à cette amitié si fondamentale pour notre foi, celle de Jésus Lui-même avec saint Jean l'évangéliste, le disciple bien-aimé.

Que veut donc dire Jésus quand il nous demande de "haïr son père ou sa mère " ? Tout d'abord, il faut écarter le contre-sens dû à la langue hébraïque qui n'a pas de comparatif. Elle ne peut pas dire : préférer, aimer quelqu'un plus qu'un autre. Son seul moyen pour exprimer cette comparaison c'est de dire : aimer l'un et haïr l'autre. Haïr n'a donc pas le sens que nous lui donnons en français, mais établit de façon maladroite une différence entre un plus et un moins. Donc Jésus n'a jamais dit qu'il fallait haïr son père ou sa mère ses frères et sœurs ou ses amis ; il a dit "Si quelqu'un aime plus son père, sa mère, sa femme ou ses enfants, que moi, il n'est pas digne de moi !" Jésus ne demande pas que l'on cesse d'aimer les autres, mais d'être aimé plus que les autres.

Je crois que là nous touchons le secret profond de l'amitié de saint Basile et de saint Grégoire et de toutes les amitiés des saints. Jésus nous demande de fonder tout amour sur l'amour que nous avons pour Lui, parce que cet amour que nous avons pour le Christ Jésus est la source de tout autre amour, et que tout amour humain, toute amitié humaine ne peut avoir de profondeur, de vérité, d'intensité que s'il enracine dans cette source qui est l'amour que nous avons pour le Christ et que le Christ a pour nous. C'est à partir de l'amour de Dieu que se construisent toutes les autres affections humaines. Certes il y a des affections spontanées, qui nous sont données par la nature, nous avons des sympathies des propensions, des attachements envers certaines personnes qui jaillissent du fond de notre cœur, mais même un amour, une amitié profondément enracinée dans notre nature ne trouvera sa vérité, sa profondeur, son intensité réelle qu'à partir de l'amour de Dieu.

Si nous réfléchissons à notre cœur, à sa fragilité, à son instabilité, si nous réfléchissons à cet égoïsme toujours présent en nous et qui ramène toute chose à nous-mêmes, et qui bien souvent nous illusionne sur l'amour que nous avons pour les autres et qui est parasité par la recherche de soi. Nous comprendrons que nous avons besoin que nos affections soient évangélisées, soient assainies, soient approfondies, soient rendues plus vraies, plus authentiques. Et pour cela il faut qu'un amour plus grand que celui dont nous sommes capables nous seuls vienne prendre possession de notre cœur. Car l'amour du Christ ce n'est pas seulement l'amour que nous avons pour le Christ, c'est d'abord l'amour que le Christ a pour nous. Et c'est l'amour que le Christ a pour nous qui vient transformer, transfigurer notre cœur, le rendre capable d'un amour plus grand. Il faut que la présence unique, absolue, sans égale, la présence de l'amour de Dieu qui remplit tout en nous vienne creuser notre propre cœur, vienne habiter notre cœur et lui apprendre à aimer, donner à notre cœur des capacités d'amour. Et c'est à partir de cela que, ou bien les affections humaines que nous avons déjà construites seront assainies, approfondies, ou bien celles que nous n'avons pas su faire naître pourront trouver leur racine et leur point de départ, leur naissance.

Ainsi, bien loin que l'amour de Dieu soit exclusif au sens où il supprimerait, où il repousserait tout autre affection, l'amour de Dieu est au contraire la racine et la source de toute affection. Et Dieu qui nous aime n'a qu'un seul désir : que nous nous aimions comme Il nous a aimés. C'est d'ailleurs son commandement. Comment pourrait-il être jaloux de nos affections humaines, Lui qui nous a dit : "Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés !" Et remarquez-le bien, c'est précisément le disciple bien-aimé, lui qui a connu cette intimité intense avec le Christ, qui nous a conservé dans toute sa flamme cette parole de Jésus. Ainsi donc, c'est à partir de l'amour de Dieu que nous pouvons nous aimer les uns les autres. Ainsi, saint Basile et saint Grégoire ont pu avoir une seule âme pour leur deux corps. S'ils ont pu être remplis d'un même passion, c'est parce que cette passion était celle de l'amour de la sagesse, (c'est-à-dire de l'amour de Dieu qui est la sagesse, de la recherche du Visage de Dieu), qu'elle a pu les enflammer l'un l'autre et en faire véritablement deux êtres qui s'aiment d'un façon aussi profonde et aussi totale.

N'ayons pas peur d'aimer, mais construisons notre amour sur la vraie base, sur le véritable fondement que Dieu nous donne. Enracinons-nous dans l'amour de Dieu pour devenir capables de davantage d'amour et d'un amour plus vrai, plus profond et plus dépouillé. Car ce qu'il faut c'est dépouiller notre cœur de cette recherche de nous-mê­mes qui nous empêche de nous laisser aimer par Dieu, qui nous empêche de répondre à l'amour de Dieu et qui nous empêche aussi d'aimer les autres en vérité, et qui nous illusionne parfois sur ce que nous croyons être l'amour que nous avons pour eux. Que saint Basile et saint Grégoire nous apprennent à nous mettre à l'école du Christ pour devenir des êtres capables d'un amour aussi grand que le sien.

 

AMEN

 

 

 
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