AU FIL DES HOMELIES

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DIEU OU LES VALEURS ?

1 Co 2, 10-16 ; Lc 14, 25-35
St Basile et St Grégoire de Nazianze - (2 janvier 2001)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

a sympathie que nous portons ici dans cette communauté, mais pas seulement chez nous, à saint Basile et saint Grégoire, tient à plu­sieurs raisons, d'abord, ce sont des intellectuels qui par la philosophie interrogé le monde, l'être de ce monde et qui ont voulu aller plus loin. On raconte à plusieurs endroits de leurs écrits la manière dont ils se sont réveillés intellectuellement de la philosophie païenne dans laquelle ils s'interrogeaient sur ce monde, et par la Révélation, ils se sont posés de vraies questions et ont découvert de vraies réponses à leurs vraies interrogations.

L'autre aspect, l'autre sympathie que nous inspirent ces deux hommes, c'est non seulement l'amitié qui les unissait, ce qui est devenu en quelque sorte, les communautés fraternelles que nous voulons nous-mêmes vivre ici, mais je voudrais aborder sous un autre angle, apparemment un peu plus distant, mais qui nous fera comprendre comment saint Basile et saint Grégoire s'acheminent vers Dieu. Je prends un exemple pastoral assez simple qui nous arrive à tous les prêtres ici présents, les gens que nous recevons ou que nous préparons au mariage ou dans d'autres sa­crements, si nous leur demandons à un moment donné s'ils croient, sans préciser, ils vous répondent : bien sûr que nous croyons, et si on pousse un peu la ques­tion, ils vous répondent : nous croyons aux valeurs que l'Église propose, mais par contre, ils ajoutent en général : nous ne sommes pas sûrs de croire en la personne divine et en son envoyé Jésus-Christ, etc. Formulation très classique actuellement d'une foi en des valeurs : nous croyons au contenu de la révéla­tion, sans qu'il y ait signature. Nous y croyons, parce l'Église est la seule à véhiculer ces valeurs morales, au sens plein du terme, et nous voulons les vivre dans notre mariage.

C'est ce que j'appelle la révélation coupée de sa transcendance, ou le contenu de la révélation sans qu'on sache qui l'a dit. C'est une forme d'athéisme récent, on est revenu aux valeurs après les avoir criti­quées, mais on y est revenu sans vouloir entendre qui les as dites, il n'y a personne qui signe ces valeurs, elles sont anonymes, c'est une foi "anonymisée". Cela a l'air très gentil, ils sont très sérieux, mais cependant, cela me paraît très grave, car véhiculer ces valeurs, et vouloir les transmettre et les vivre sans la transcen­dance qui les a inspirés et dans la foi qui nous permet de les vivre, paraît une imposture, paraît détourner de la lumière qui a donné sens à ces valeurs.

La question de Dieu, comme saint Grégoire et saint Basile à mon avis se la posaient, la question de Dieu doit être et peut être posée sans que nous soyons d'abord concernés, en soi, comme une question fondamentale, non pas externe à l'homme, mais sans que nous y mêlions les soucis de notre propre bien-être et de notre comportement. La question de Dieu, c'est la question de sa transcendance, inaccessibilité, inaltérabilité, absence, distance, tous ces paradoxes que nous devons manier, que la Bible manie, sans pour autant que nous rabaissions ces questions de la hauteur, de la grandeur, de la largeur de Dieu à des questions de comportement ou de morale qui seront bien posées, mais comme en second plan, après que cette question fondamentale de Dieu s'argumente de toutes les questions et les formulations que d'ailleurs les gens aussi riches et poètes que le sont saint Basile et saint Grégoire ont développé.

Il y a deux choses : raccourcir la question de Dieu en la posant d'emblée sur la question des va­leurs, qui à mon avis signe une sorte d'imposture, comme je l'ai dit, ou au contraire, prendre le temps de poser la question de Dieu sans pour autant s'interposer dans cette question. Personnellement, je ne suis pas saint Basile ni saint Grégoire, mais la question de Dieu m'intéresse plus que ma morale ou que la morale de l'Église, la première question qui vient, celle qui m'inquiète fondamentalement, c'est pourquoi je suis prêtre et moine, c'est Dieu, pas nous. Cela viendra, mais elle vient comme en conséquence de cette ques­tion de Dieu, cette question de Dieu est pour moi la question fondamentale que l'homme doit se poser dans ce monde, et à partir de ce monde, interroger le ciel, l'invisible, la révélation, le Buisson ardent, jus­qu'à l'Incarnation du Fils. Et si on débarrassait notre première question interrogation de Dieu de toutes ces broussailles et ces soucis dont nous l'encombrons, en essayant de voir quelle conséquence cela aura pour nous ? On aura bien le temps d'envisager les consé­quences, commençons par le début, commençons par nous laisser toucher, interroger, effrayer, scandaliser par ce qu'est la question de Dieu, c'est un véritable chahut intellectuel que la question de Dieu, c'est la question fondamentale de l'homme, depuis les grottes jusqu'à nos temples, nos synagogues et nos églises, et nous chrétiens, si nous ne posons pas d'emblée cette question de Dieu, si nous ne laissons pas inquiéter par cette question de Dieu, nous ne sommes pas unique­ment des véhicules de valeur, et ainsi nous rabaissons tout, et nous prenons le risque de ces gens qui veulent vivre des vraies valeurs coupées de Celui qui les a données. Lorsque nous écoutons les poèmes que nous entendions hier, de saint Grégoire, sur cette distance, sur la beauté de l'invisibilité de Dieu, sur l'opacité et en même temps sa transparence, cette proximité et en même temps son éloignement, comme dans le Cantique des Cantiques, nous devrions à l'intérieur haleter de ne pas toucher Dieu et en même temps de la savoir si proche, comme à la portée de la main, comme un aveuglement. Il est là, quelques mots le rejoignent, et en même temps, Il est voilé. C'est bien plus beau que toutes les valeurs.

Evidemment, lorsque nous serons pris dans ce "flot de la vie", c'est un mot de saint Basile, ce flot de la vie qu'est l'évangile, tel qu'on le découvre un jour quand on se réveille, alors évidemment, ce flot de la vie vous emmène sur une façon de chercher, de rencontrer Dieu, et puis, parce que vous cherchez, votre vie se convertit, mai si vous commencez par l'autre côté, c'est pour vous-mêmes que vous voulez vous convertir, pas pour Dieu. Si vous voulez être conforme à l'idée que vous voudriez bien être, sagesse selon les hommes qui a été déclarée folie pour Dieu, c'est pour Dieu que nous devons nous convertir, pas pour nous.

Il y a une tendance narcissique collective, ex­cusez-moi d'employer un mot plus technique, à cet amour des valeurs qui cache un profond mépris de la transcendance de Dieu. En fait, elle a été évacuée. A la limite, l'Islam actuellement est plus respectueux de cette transcendance, et a l'air de la respecter davan­tage que le christianisme.

Qu'en cette fête de saint Grégoire et saint Basile, qui sont des grands amoureux de la transcen­dance de la majesté, de l'invisibilité, des questions qui à la fois soulèvent l'âme comme le levain dans la pâte, mais ne donnent pas des règles, que cette question de fond qui est celle de l'humanité et qui rejoindra l'homme. Mais laissons-nous d'abord guider par cette lumière du fond, du sacrement des signes, pour que notre amour de la question de Dieu d'abord nous enri­chisse nous-mêmes, et rende témoignage de la ma­nière dont Dieu a répondu à cette question. Lui, pas nous !

 

 

AMEN

 

 
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