AU FIL DES HOMELIES

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LA LIBERTÉ DE L'ÉGLISE

1 Co 2, 10-16 ; Lc 14, 25-35
St Basile et St Grégoire de Nazianze - (2 janvier 2006)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

I

l y a une manière assez courante d’envisager l’histoire de l’Église, c’est de dire que jusqu’à Constantin, tout allait mal, c’est-à-dire que tout allait bien. L’Église était persécutée, c’était une Église de purs, de martyrs, quand on élisait un évêque, six mois plus tard, il passait sur le feu ou sous l’épée, c’étaient des gens courageux, c’était la vraie Église. Quand Constantin est arrivé, alors, évidemment, le décor a changé. L’Église est devenue officiellement licite, reconnue, elle n’a pas été tout de suite religion d’Etat comme on le dit à tort, et donc, les chrétiens avaient pignon sur rue, c’était plutôt bien d’être chrétien, socialement, c’était même une promotion. A partir de ce moment-là, l’Église a perdu de sa saveur, elle est devenue un peu ce sel dénaturé qui n’est plus bon qu’à être jeté parce qu’il a perdu sa vigueur, sa force, et son parfum.

En réalité, je crois que c’est faux, parce que si on regarde la vie de saint Grégoire et de saint Basile, on s’aperçoit qu’ils ne sont pas du tout des lèche-bottes des empereurs, pour une très bonne raison. Basile et Grégoire ont connu une époque où il y a eu avec un empereur particulier, neveu ou petit neveu de Constantin, qui s’appelait Julien, et qu’on a appelé l’Apostat, un retour massif et musclé du paganisme qui a sans doute fait peur aux Églises parce que ce Julien n’était pas particulièrement commode et en tout cas, caractériel. Cela veut donc dire que Basile et Grégoire connaissaient encore la fragilité du christianisme. Encore davantage, ce sont vraiment des hommes qui, devenus évêques, ont à travers leur histoire et leur itinéraire personnel, perçu les difficultés du monde dans lequel ils vivaient.

En effet, quand Basile, comme Grégoire, vont faire leurs études à Athènes, ce qui est le "Harvard" de l’époque, c’est uniquement réservé aux fils à papa, qui ont de la fortune et qui vont faire une jolie carrière d’administrateurs en province, pour les grecs parce qu’on ne les met jamais à la tête de l’empire, les grecs, c’est trop dangereux. Donc, quand ces gens-là vont faire leurs études, ils traversent en général une crise spirituelle d’assez grande envergure dont d’ailleurs Basile nous fait écho dans ses lettres. Il dit qu’il fréquentait des gens de mauvaise réputation, mais ce n’est pas tout à fait cela.

C’est qu’il a connu dans le milieu athénien qui était ce grand milieu intellectuel très décadent, il a vu cette décadence, il l’a mesurée d’une certaine manière, et Grégoire de Naziance peut-être encore plus, et tous deux ont compris que cela ne pourrait pas durer. Au fond, ces deux hommes sont très proches de nous parce que c’est un peu le même sentiment que nous ressentons lorsque nous essayons de comprendre la culture contemporaine, on a l’impression de ne pas trop savoir où elle s’en va, et que cela ne va pas durer. A ceci près, que la culture contemporaine de Basile et de Grégoire était d’un conservatisme païen qui frisait la bêtise, et en tout cas, qui engendrait certainement l’ennui, c’était une culture extrêmement décadente. Quand on allait écouter un orateur, on savait ce qu’il allait dire, on savait le plan qu’il allait suivre, on savait les lieux de passage obligés pour faire l’éloge de tel ou tel, tout était réglé comme du papier à musique, c’était l’ennui absolu. Donc, ces gens-là, à travers même leurs études, qui étaient une recherche humaine authentique, ils ont découvert que cela ne les mènerait pas très loin. Ils n’avaient pas adhéré au christianisme auparavant, comme Augustin d’ailleurs, sans doute parce qu’ils n’avaient pas encore saisi toute l’ampleur du problème. C’est seulement en voyant cette fin de race de l’empire romain, qu’on appelait le bas-empire, que Basile et Grégoire ont pensé qu’il fallait retrouver une énergie, un ressort nouveau. Et, c’est là sans doute la subtilité, pas simplement en se laissant absorber politiquement par le pouvoir impérial qui avait grand besoin de l’Église, mais il faut quand même se souvenir que ce pouvoir impérial avait davantage besoin de l’Église que l’inverse. C’est sûrement ce que pensait Basile, et sans doute aussi Grégoire. Peut-être avaient-ils certains confrères plus obséquieux, plus dévoués à la botte du pouvoir impérial, c’est pour cela qu’au moment des conciles, c’était toujours un peu dangereux, parce qu’il y avait toujours ceux qui se laissaient soudoyer par l’idéologie du pouvoir, mais eux, ce n’était pas du tout le cas. Ils ont compris qu’il fallait que le christianisme, la foi chrétienne, prenne vraiment racine dans ce qui restait de la société de l’époque. C’est cela la grandeur de ces deux hommes-là. Un peu comme Augustin d’ailleurs, mais Augustin est plus romain. Eux, d’une certaine manière sont plus novateurs. Basile et Grégoire sont novateurs au plan de la culture parce que comme ils étaient grecs, ils savaient que la seule culture était la leur, parce que les grecs avaient un mépris phénoménal pour les romains, vous n’imaginez pas. Pour les grecs, les romains n’étaient que de pauvres types culturellement. Il n’y avait donc qu’une seule culture, c’était la culture grecque. Donc, quand Basile et Grégoire constatent que même cette culture ne tient plus tout à fait la route, il faut essayer de lui donner un nouveau souffle. C’est un des chefs-d’œuvre qu’a écrit saint Basile, ce sont les "lettres à un jeune homme sur l’usage de la culture profane". Basile y montre les limites de cette culture profane, mais montre aussi qu’elle est indispensable pour avancer sur le chemin de l’humanité et conduire au Christ. C’est la première chose. Ces gens-là ont imaginé une sorte de renouvellement culturel qu’ils ont pratiqué à petite échelle, Césarée, c’était un trou perdu, c’était comme Tachkent aujourd’hui, c’était perdu en Cappadoce, personne ne s’intéressait à ce village, c’était minable. Le pauvre évêque de Naziance était évêque à Zazime, il se plaignait lui-même à Basile qu’il était évêque des cochons et des poulets. Vous imaginez ce que c’était que ce monde-là ! Et pourtant, ils ont inventé un nouveau principe, une nouvelle entrée du mystère chrétien dans le monde de leur époque.

La deuxième chose qui tout aussi importante, même si on n’en parle pas toujours, c’est que ils n’ont pas voulu que l’Église soit récupérée politiquement. Grégoire notamment a démissionné de son siège de Constantinople qui était le siège le plus prestigieux, plus prestigieux que Rome à l’époque, et il en a démissionné parce qu’il sentait très bien que du côté de l’empereur, il n’était pas soutenu. Il a préféré rendre son tablier plutôt que de céder à des magouilles de cour, d’ailleurs, la génération qui suivra, saint Jean Chrysostome, fera la même chose. Il partira en exil, il souffrira pour le nom du Christ pour ne pas céder à la pression de la cour impériale qui était féroce.

Quand ils sont repartis tous les deux dans leur trou perdu en Cappadoce, ils ont inventé un nouveau mode d’existence de l’Église. Il ne fallait pas que l’Église soit purement privée. Dans l’antiquité, ce n’est pas possible que la religion soit un fait purement privé. Mais il ne fallait pas non plus que l’Église soit asservie au pouvoir politique, et par conséquent, il fallait que l’Église trouve son chemin dans la société. On ne le dit pas beaucoup, mais il me semble que si un jour, on veut comprendre l’origine de ce qu’on appelle le domaine social, ou la recherche sociale aujourd’hui, il faudrait rechercher du côté de ces gens-là. Quand Basile invente des ateliers pour faire travailler les gens, quand Basile invente des maisons d’hospitalité pour les gens de passage, ou pour soigner les malades, quand Basile a finalement plus d’emprise sur la cité que le gouverneur délégué de l’empereur, qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire qu’il envisage la vie de la cité, non plus comme cette espèce de projet politique qui faisait fantasmer mais qui ne servait plus à rien, on rêvait d’Athènes au quatrième siècle, mais c’était tout, mais eux, au contraire, voulaient que la cité soit fondée sur la solidarité et la charité. C’est à ce moment-là, par ces gens-là, d’une façon très modeste mais réelle, que la charité, l’amour du Christ est devenu social au grand sens du terme, c’est-à-dire la capacité de voir dans la vie des hommes dans la cité, ce que jamais l’empire n’avait envisagé. Jamais l’empire n’avait construit des hôpitaux, jamais l’empire n’avait fait des ateliers sauf pour battre monnaie, jamais l’empire n’avait imaginé un plan social, ce n’était pas le problème des empereurs, mais Basile et Grégoire ont commencé à comprendre cela. Nous leur devons beaucoup, parce que si l’Église depuis a pu se positionner à travers des dimensions caritatives et sociales, c’est grâce à eux. C’est parce qu’ils ont compris qu’il ne fallait pas être bêtement soumis aux pouvoirs politiques, mais qu’il fallait que l’Église réagisse avec sa propre initiative, avec sa propre liberté, c’est pour défendre la liberté de l’Église qu’ils ont agi de cette manière.

Je crois qu’on peut prier beaucoup pour nos évêques d’aujourd’hui, pour qu’ils retrouvent le flambeau que Basile et Grégoire ont allumé, et qu’ils ont transmis quand même à travers l’histoire de l’Église, mais qui à certains moments a plus de difficultés à trouver son lustre et sa splendeur. Nous demanderons à saint Basile et saint Grégoire, par leur intercession, que le Seigneur suscite aujourd’hui des hommes qui aient autant d’imagination pour laisser être l’Église là où elle doit être, quel est son véritable espace dans la cité, pas uniquement défensive, pas uniquement critique, mais quelque chose de positif, de lié à l’initiative, à la liberté et à la réclamation de ce droit fondamental qui a été encore rappelé par Vatican II : la liberté religieuse au cœur de nos sociétés.

 

AMEN

 

 

 
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