AU FIL DES HOMELIES

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SAINT ETIENNE TÉMOIN DU CHRIST

Ac 7, 55-60; Mt 10, 17-22
St Etienne - (26 décembre 1992)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Le Bizot : Lapidation d'Etienne

L

orsque nous célébrons la fête de saint Etienne, si vous me passez l'expression, je dirais que nous célébrons la fête de la "gauche apostolique". Saint Etienne était un helléniste c'est-à-dire un juif qui parle grec. Le cas n'était pas si rare. Depuis plusieurs siècles déjà beaucoup de familles juives avaient pris l'habitude de vivre à l'étranger, que ce soit à l'occasion d'un exil comme à Babylone, que ce soit plus tard soit à Rome, soit dans la Cappadoce, la Turquie actuelle, soit les côtes d'Ionie, soit surtout dans la célèbre colonie juive d'Alexandrie. Cela constituait ce qu'on appelle la diaspora. Et comme le grec était pour ainsi dire l'anglais de l'époque, ces familles, même si la première génération avait gardé la langue des pères, l'hébreu, avaient petit à petit perdu cette habitude. Et souvent les Hellénistes qui étaient des juifs de souche ne parlaient plus ni l'hébreu, ni même l'araméen. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, dans Jérusalem même, à quelques pas du Temple, ces Hellénistes avaient fondé leur propre synagogue qui rassemblait des juifs ayant vécu en Cyrénaïque, dans le Pont ou autres régions et qui devaient garder des contacts avec des pays où le culte était célébré en langue grecque. C'est pour cela que quelques centaines d'années plus tôt on avait traduit la Bible de l'hébreu en grec, d'où cette version de la Septante.

       Or il est vrai que ces Hellénistes, par ce qu'ils avaient vécu à l'étranger, avaient dû interpréter la tradition stricte du judaïsme de façon un peu plus souple. Il était sans doute difficile de respecter les pèlerinages quand on habitait à sept ou huit cents kilomètres, même à deux mille ou trois mille kilomètres de Jérusalem. Il est certain aussi que le fait, pour des juifs, de vivre complètement immergés en culture, en terre et en cité païenne devait les obliger à quelques concessions ou limitations de l'expression de leur vie religieuse juive. C'est la raison pour laquelle je les appelai tout à l'heure "la gauche" parce que, par rapport à une stricte observance jerusalimitaine beaucoup plus rigoureuse parce complètement en milieu juif, avec le Temps "sous la main", ces juifs hellénistes, eux, avaient dû adapter certaines traditions ou coutumes des pères en fonctions même des situations concrètes dans lesquelles ils avaient vécu.

       C'est sans doute la raison pour laquelle, à l'intérieur même de la communauté chrétienne primitive de Jérusalem, durent se rencontrer les deux sensibilités, les deux manières de vivre et de se situer par rapport à la Loi. Il est certain que les apôtres qui, pour la plupart avaient des noms d'origine sémitique, vivaient en milieu juif sur le mode de vie du judaïsme de Jérusalem. Mais quand les conversions massives eurent lieu il y eut pas mal de juifs hellénistes parmi les chrétiens. Peut-être étaient-ils davantage sensibles à la parole de Jésus qui concernait le Temple ce qui explique que l'on retrouve sur les lèvres d'Etienne, comme accusation principale, "des paroles contre ce saint lieu", comme on retrouve au moment du procès de Jésus des accusations au sujet de la destruction du Temple. Ce problème du Temple n'était pas une vérité comprise et admise par tous les juifs de l'époque. Le Judaïsme n'était peut-être pas aussi unifié et monolithique que nous ne l'imaginons. Il est fort probable que les Hellénistes, eux, devaient considérer que toute la dimension cultuelle et sacrificielle du Temple n'était pas absolument indispensable ou nécessaire. Et c'est sans doute la raison pour laquelle, à l'intérieur même de la communauté chrétienne, les Hellénistes ont représenté toujours une tendance un peu distante vis-à-vis du fait de continuer à aller prier dans le Temple ou à offrir des sacrifices. Et c'est sans doute la raison pour laquelle lorsque saint Etienne allait dans les synagogues pour prêcher, il devait reprendre des thèmes plus ou moins polémiques au sujet du Temple. C'est sans doute cela qui a dû inquiéter le pouvoir des sadducéens de Jérusalem car la prédication contre le Temple c'était la prédication contre leur propre gagne-pain, contre leur propre moyen de ressources fondamentales car le Temple représentait un substrat économique et financier non négligeable. Par conséquent saint Etienne a dû faire l'objet d'un exemple de persécution. A partir du moment où l'on sentait qu'Etienne avait non seulement une certaine liberté de parole dans la milieux hellénistes, mais une liberté de parole lice à l'annonce du salut par Jésus de Nazareth il est probable que les autorités juives aient voulu faire un exemple. C'est donc Etienne lui-même comme chef du groupe helléniste, comme responsable à l'intérieur de la communauté puisqu'il était chargé de répartir les aumônes au profit des veuves, qui a condensé sur sa personne la vindicte populaire au cours d'une émeute provoquée. Il est certain qu'à la suite de cet exemple un bon nombre des disciples se sont dispersés. Les Hellénistes de Jérusalem ont compris qu'il ne fallait pas trop insister et dès l'an 34 ils se sont répartis en plusieurs villes encore proches de Jérusalem dont la plus lointaine est Antioche.

       C'est donc à la persécution d'Etienne que nous devons le premier grand mouvement missionnaire en dehors des limites du territoire judéen et galiléen. C'est pour cela que pour nous, chrétiens issus de la gentilité, nous avons une dette tout à fait spéciale vis-à-vis de Saint Etienne. C'est lui qui a été l'initiateur de la première grande envolée des témoins du Christ, témoins hellénistes c'est-à-dire parlant grec, ce qui favorisait considérablement la diffusion du message et l'annonce de l'évangile de telle sorte que, quelque dix ans plus tard, nous voyons les apôtres envoyer de temps à autre, des disciples contrôler ce qui se passe dans les autres villes, notamment à Antioche, comme Paul et Barnabé, pour voir comment vont les communautés. En réalité c'était parce que ces communautés parlant grec avaient définitivement pris racine. Sans doute, lorsque Pierre s'en va à Césarée, y a-t-il là-bas, chez Simon le corroyeur, le début d'une petite communauté qui parle grec.

       Vous voyez donc que le vieil adage de Tertullien "Le sang des martyrs est une semence de chrétiens" , dès la première décennie, s'est appliqué littéralement. Et c'est cela que nous célébrons aujourd'hui. Cet homme qui, à la faveur de son enracinement dans le milieu juif helléniste, a été le premier à témoigner pour le nom du Christ, avec beaucoup de courage et par là a été pour ses frères le signal d'un envol, d'un envoi missionnaire qui allait prendre très rapidement les proportions que l'on sait. Nous prierons donc plus spécialement pour que, par l'intercession de saint Etienne, le Seigneur réveille sans cesse au cœur de son Église aujourd'hui, ce souci de l'évangile afin que même si un jour nous devons aller là où nous ne voulons pas, à l'exemple d'Etienne, nous puissions prêcher courageusement l'évangile car ce sera toujours une semence de chrétiens.

       AMEN

 

 
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