AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST DEBOUT

Ac 7, 55-60; Mt 10, 17-22
St Etienne - (26 décembre 1985)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Denis : Lapidation d'Étienne

A

u moment où, tout rempli de l'Esprit Saint, Etienne va subir le martyre, il s'écrie : "Je vois les cieux ouverts et le Fils de l'Homme debout à la droite de Dieu !" Les exégètes qui sont toujours à l'affût de curiosités ou de détails ont souvent noté que c'est le seul endroit où l'on nous parle de Jésus dans la gloire du ciel, debout et non pas assis. En effet, cela peut paraître bizarre, mais c'est vrai. Dans tout le Nouveau Testament, c'est le seul cas où Jésus, exalté dans la gloire, nous est présenté debout et non pas selon la prophétie du psaume 109 : "Le Seigneur dit à mon Seigneur "Siège à ma droite !" Et c'est pourquoi encore aujourd'hui, dans le "Je crois en Dieu" nous disons : "Il est assis à la droite du Père." Etre assis, cela signifie siéger sur le trône de la gloire, cela signifie : être le Seigneur, être là en exerçant le pouvoir royal à travers le sceptre et à travers la Parole qui dit le jugement. Par conséquent, si l'on veut dire que le Christ est dans la gloire, est désormais "le Seigneur" c'est-à-dire Celui qui est le maître et le roi de l'univers, et le Seigneur de toute chose, il faut le proclamer assis.

       Alors, pourquoi, ce jour-là, le Seigneur dans sa gloire, se serait-il levé au moment du martyre d'Etienne ? Je voudrais vous proposer une explication. Etienne, c'est essentiellement l'histoire d'un procès. Un procès qui ressemble étrangement à celui de son maître. "Cet homme profère des paroles contre le Temple et contre la loi de Moïse " Et déjà pour le Christ, les faux témoins avaient comparu devant le Sanhédrin pour dire précisément que Jésus avait annoncé que le Temple serait détruit. De là à conclure un peu superficiellement que les ennuis entre la communauté chrétienne naissante de Jérusalem et l'ensemble du peuple juif tournaient autour du problème du Temple, il n'y a qu'un pas. Et c'est à ce moment-là qu'on fait des considérations un peu gratuites et très arbitraires en disant : les juifs étaient dans la routine de leur temple, de leur culte, de leurs sacrifices d'animaux, tandis que les chrétiens étaient en train de pro­mouvoir une religion "en esprit et en vérité". En fait, tout cela n'apparaît pas clairement dans les textes, et je crains que ce soient des catégories modernes de pensée religieuse qui n'ont pas grand-chose à voir avec la foi chrétienne ni avec la foi juive qui aient été ainsi appliquées au cas d'Etienne ou au cas du Christ.

       En fait, Etienne, lorsqu'il est devant le Sanhédrin, fait ce que tout martyr, tout témoin fait. Le témoin est témoin de deux choses : premièrement de la puissance de Dieu qui agit en lui. Etienne, quand il parle, ressemble à un ange, c'est-à-dire à un messager. Les paroles qu'il dit ne viennent pas de lui, mais comme nous le rappelait l'évangile tout à l'heure, Etienne n'a pas à se soucier de ce dont il doit parler, c'est le Christ qui parle en lui. Par conséquent, à ce moment-là, le témoin est témoin de quelque chose qui le dépasse, d'une Parole qui vient d'ailleurs. Mais cette parole, parce qu'elle est la Parole de Dieu, c'est une parole qui met le monde en procès. Et ici, curieusement, Israël est assimilé au monde au sens où il n'accueille pas la parole de la conversion. C'est pourquoi Etienne peut être terriblement virulent à la fin de sa plaidoirie. Après avoir évoqué toute l'histoire d'Israël, il conclut en disant : "Nuques raides." Nuque raide signifie précisément la nuque qui se raidit pour ne pas pencher la tête et tendre l'oreille à ce qu'on lui dit. "Nuques raides, oreilles et cœur incirconcis, toujours vous résistez à l'Esprit Saint ! Tels furent vos pères, tels vous êtes. Lequel des prophètes vos pères n'ont-ils point persécuté ? Ils ont tué ceux qui prédisaient la venue du Juste, Celui-là même que, maintenant, vous venez de trahir et d'assassiner, vous qui avez reçu la Loi par le ministère des anges."

       Autrement dit, à ce moment-là, ce que dit Etienne c'est : "Je vous mets devant votre propre péché. Et ce n'est pas moi qui le fais, c'est Celui-là même qui est le Juste, qui a été mis à mort pour sauver l'univers et pour vous sauver vous aussi." Etienne c'est celui qui, comme le Christ avait proclamé la vérité, proclame encore aujourd'hui à la face d'Israël dans la personne des plus hautes autorités qui est le Sanhédrin, le péché d'Israël. Etienne dit des paroles dures pour Israël, d'autant plus dures qu'il ne peut pas admettre qu'Israël ait péché alors qu'il a reçu la Loi "par le ministère des anges".

       Et alors, on comprend pourquoi le Christ est debout dans la gloire. C'est que, tout comme un inculpé, au cours de son procès, se tient debout devant ses juges qui sont assis, de la même façon, ce jour-là, si je puis dire, le Christ est debout dans les cieux car Il est à la place d'Etienne. Il est comme l'accusé, Il est comme l'incriminé, Il est comme Celui qui est inculpé, Il fait corps avec celui qui va témoigner pour Lui. Il est à nouveau debout comme Il était debout, dans la nuit du Jeudi au Vendredi Saint, devant le Sanhédrin, pour son jugement et sa condamnation. Mais, précisément, et c'est cela qui est extraordinaire, le sens de la mort du martyr, c'est la configuration totale au Christ, et j'allais dire presque le fait que le Christ, en même temps, accepte de se configurer à celui qui est le témoin vivant, au milieu du peuple, de la parole de Jésus-Christ qui continue encore à nous appeler à la conversion et qui nous met en face de notre péché.

       Dans ce texte, il ne s'agit pas d'abord d'une forme d'antisémitisme ou de critique de la religion juive en ce qu'elle serait attachée au Temple ou je ne sais quoi. Il s'agit beaucoup plus radicalement de la signification même du martyr comme le témoin qui, de la part de Jésus-Christ, à la fois annonce la puissance de résurrection mais en même temps, met tout le temps le monde devant son propre péché, le monde qui, par sa dureté de nuque, par sa raideur de nuque, refuse d'ouvrir son cœur à la présence et à la parole du Seigneur, pour entrer véritablement dans son Royaume.

       Qu'aujourd'hui, en ce jour où nous sommes encore dans la joie de Noël, nous entendions le message d'Etienne comme la parole d'un témoin à nous personnellement adressée. Au cœur même de la joie de Noël. Il y a toujours en nous quelque chose, nous qui pourtant avons reçu aussi la Parole de Dieu et la parole de ses témoins, il y a toujours en nous quelque chose de dur qui résiste à l'appel à la conversion, il y a toujours en nous ce pécheur qui ne veut pas se livrer totalement aux mains du Dieu vivant. Que par l'intercession de saint Etienne nous acceptions d'être totalement livrés à la mort et à la puissance de la Résurrection du Fils de Dieu, pour que, à travers cela même, nous soyons les témoins du salut du monde.

       AMEN

 

 
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