AU FIL DES HOMELIES

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SAINT ETIENNE : L'UNIVERSALITÉ DE LA MISSION

Ac 7, 55-60; Mt 10, 17-22
St Etienne - (26 décembre 2002)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

  

Crépy-en-Valois : Saint Etienne

C

et épisode de la mort d'Etienne est hautement significatif de ce qui a dû se passer dans la première communauté de Jérusalem et de ses relations avec les autorités juives du temple et de la ville de Jérusalem. En effet, comme on le remarque volontiers, Etienne porte un nom grec, Stephanos, le couronné, et vous savez qu'il est élu comme diacre dans un groupe qui est constitué précisément en plus du groupe des douze, c'est le groupe des sept qui portent tous pratiquement des noms grecs : Nicolas, Parménon, Timon, Barnabé, lui est chypriote, et il est dit qu'il est prosélyte, c'est-à-dire qu'il est attaché à la communauté. Cela veut bien dire que ces personnalités qui sont choisies par les apôtres sont en fait des gens qui n'ont sans doute pas passé leur vie à Jérusalem. Ce ne sont pas à proprement parler des étrangers, mais on les appelle des "hellénistes", ce qu'il faut comprendre, c'est que ce sont des juifs qui parlent grec. Pourquoi les distingue-t-on ? C'est parce que il y avait les mêmes problèmes dans l'empire romain que ceux que nous connaissons en Europe, c'est-à-dire qu'il y avait une sorte de langue universelle qu'on écorchait couramment dans tout le bassin oriental de la Méditerranée, c'était le grec. Mais, évidemment, à Jérusalem, ce n'était pas très bien vu de parler de grec parce que cela faisait parle la langue de la puissance colonisatrice, culturelle qui a influé et qui risquait de faire perdre au judaïsme sa consistance et sa vigueur. Par conséquent, il y avait vraiment une sorte de clivage linguistique dans la ville de Jérusalem, il y avait les vieux de la vieille, ceux qui parlaient l'araméen, sans doute pas l'hébreu et qui eux étaient les vieilles familles, ceux qui n'avaient jamais quitté la patrie, qui avaient supporté les persécutions, qui s'étaient battus contre Antiochus Epiphane, enfin, tous ceux qui avaient fait la guerre de 14/. Et puis, il y avait les autres, les hellénistes qui faisaient partie des familles qui avaient dû partir pour différentes raisons, soit pour simplement pouvoir manger, soit pour le goût des affaires, parce que c'était très important, et quand même dans ces familles on revenait régulièrement à Jérusalem, et surtout on trouvait assez sympathique de passer ses dernières années à Jérusalem, à la retraite.  On ne souhaitait pas mourir à Corinthe ou à Ephèse qui sont des villes de païens, et être enterrés n'importe où au milieu des païens, cela ne se fait pas, ce n'est pas bon chic bon genre, donc on revenait à Jérusalem et l'on se faisait enterrer dans un caveau de famille à Jérusalem. Cela dit, on avait passé toute sa vie au milieu des païens.

       Donc, on avait lu la Bible en grec, on avait rencontré des tas de problèmes qui ne se posaient pas à Jérusalem, notamment le fait d'avoir à fréquenter tout la journée, des païens. Comme toujours dans ces cas-là, on refaisait des "amicales", par exemple, à Aix en Provence, il y a une amicale des bourguignons et des francs-comtois, cela paraît bizarre parce qu'à quatre cents kilomètres, il n'y a pas de quoi faire une amicale, mais c'est comme cela ! Donc, cela veut dire que ceux qui avaient vécu en Libye aimaient se retrouver, de même ceux qui avaient vécu à Ephèse, et puis la synagogue à l'époque était un lieu pas seulement de culte, et ceux qui débarquaient d'Ephèse pour les fêtes allaient directement à la synagogue où ils savaient qu'ils rencontreraient des vieux copains d'Ephèse avec qui ils avaient fait des affaires. Donc, cela constituaient le milieu le plus ouvert de Jérusalem concernant la vie dans l'empire romain. C'est pour cette raison qu'on nous cite dans le récit d'Etienne ces fameuses synagogues où Etienne va prêcher : la synagogue des cyrénéens, des alexandrins et d'autres de Cilicie et d'Asie. Cela veut dire quoi ? Autant il y avait de colonies juives et de groupes juifs dans les cités à Alexandrie, en Cilicie, en Asie, en Libye, c'était très disparate, tous ces gens-là avaient des synagogues, peut-être regroupées, mais ils avaient des lieux bien à eux. C'est intéressant parce que avoir une synagogue à Jérusalem, cela veut dire que tout le culte de ne passe pas au temple, par conséquent, on arrive à se débrouiller soi-même avec une certaine autonomie cultuelle. 

Il y a dans cette frange-là suffisamment de recrues pour croire au Christ mort et ressuscité, pour que cela fasse un groupe conséquent, les hellénistes, et qu'à certains moments, ils se sentent un tout petit peu négligés, méprisés par ceux qui parlent hébreux ou araméens, de telle sorte qu'il faut leur donner une entité, une organisation un peu à part. Cela se comprend d'ailleurs, parce que ces hellénistes baragouinaient un peu d'hébreu et d'araméen, mais pas beaucoup. Comme ils connaissaient la langue universelle, quand on connaît le français, on n'apprend pas le breton ! C'est un tort, bien entendu, mais ce n'est pas nécessaire. Donc, ces gens-là n'avaient pas trouvé utile d'apprendre le breton de Jérusalem. Ils vivaient entre eux, et pour le culte, cela devenait important et difficile de faire un culte bilingue, cela prend deux fois plus de temps. Ainsi, on a constitué un groupe des hellénistes, et semble-t-il pour le service des tables, pour faire vivre les gens, là ce n'était pas très bien organisé, et peut-être même que de temps en temps on faisait passer les araméophones avant les hellénophones.

Etienne et les six autres diacres sont issus de ce milieu-là et ils ont sans doute perçu dans l'annonce de l'évangile, des possibilités que la communauté de Jérusalem, vivant toujours à Jérusalem, ne pouvait pas percevoir. Ils ont été les miroirs, les premiers révélateurs d'une possibilité d'annonce universelle précisément parce qu'ils connaissaient la situation ailleurs. Mais du coup, cela leur a donné une sorte de ferveur et de zèle missionnaire qu'ils ont commencé à exercer dans la synagogue des alexandrins, des gens de Cilicie, etc … et sans doute que les autorités de Jérusalem ont vu très vite le danger que cela représentait. Ils se banchaient directement sur Internet, au lieu de rester uniquement sur le petit milieu dans lequel ils étaient. Grâce aux synagogues qui étaient implantées à Jérusalem, ils allaient avoir des contacts avec tout le monde juif répandu à travers toute la diaspora, dans tout le bassin méditerranéen. Dans la mesure, ce n'est pas impossible, quand on entend le discours d'Etienne, on voit bien où il veut en venir : "Cet homme profère des paroles contre Moïse et contre ce lieu, contre le temple". Il réveille, Etienne, et sans doute aussi les autres diacres, il réveille des prises de position assez délicates, laissant supposer que le culte au temple n'est pas si nécessaire que cela, et peut-être que la Loi de Moïse est à appliquer de telle ou telle manière. Pour les autorités juives, c'est bien plus dangereux de laisser se diffuser la prédication d'Etienne et des hellénistes que de laisser se diffuser simplement à l'intérieur de Jérusalem, un petit groupe uniquement de gens du cru.

Bien sûr, on voit bien les parentés entre les deux prédications, mais on voit bien aussi le côté le plus dangereux. C'est sans doute cela qui explique le martyre d'Etienne, il a fallu faire un exemple pour dire : si vous croire ce que vous croyez, libre à vous, mais vous le gardez pour vous, vous ne le laissez pas partir pour essayer d'animer toutes les communautés de la diaspora. Vous comprenez aussi pourquoi Luc tient tellement à ce que Paul soit présent au martyre d'Etienne, parce que ce que Etienne a fait à Jérusalem, sur place, par le contact avec les différentes personnes qui fréquentaient les synagogues des affranchis, des libyens, des alexandrins, et des autres, Paul l'a fait par le voyage. C'est la même évangélisation, c'est le même projet. Etienne pensait simplement qu'avec la base sur Jérusalem cela pourrait se répandre, Paul lui, s'est dit qu'il valait mieux aller de synagogue en synagogue et de contacter les juifs de la diaspora, peut-être que ceux-là seront plus ouverts au message du Christ. Cela nous donne une sorte de contexte de l'évolution de la mission dans les vingt premières années qui ont suivi la mort du Christ. Le problème était de se dire : au fond, les juifs parlant grec étaient ceux qui étaient ouverts sur le monde hellénistique ambiant, étaient ceux qui se posaient vraiment la question : si la résurrection est pour tout le monde, on ne peut pas la garder simplement à Jérusalem.

On voit très bien que c'est un peu la manière dont Luc a construit tout son récit des Actes, il a montré qu'effectivement la bonne nouvelle était née à Jérusalem "de Sion sortira la Loi", mais qu'ensuite, il fallait cette somme incalculable d'initiatives, et de trouver les points de résonance pour qu'enfin le salut parvienne à sa dimension universelle jusqu'aux extrémités de la terre. Le souci de Luc est de bien montrer l'articulation et la cohérence des deux : le même évangile est annoncé à Jérusalem dans la communauté araméophone, le même évangile est annoncé aux hel­lénistes, et le même évangile sera annoncé plus tard par Paul.

De façon très simple mais très suggestive, à travers ces quelques données de l'histoire nous est suggéré ce que signifie exactement la mission. La mission n'est pas simplement de répandre, c'est essayer de réfléchir sur l'unité dans toute la diversité des différents problèmes et des différentes situations dans lesquelles on se trouve.

Demandons à Dieu qu'il suscite aujourd'hui beaucoup de gens comme Etienne qui puissent effectivement voir que l'évangile ne s'annonce pas uniquement dans les églises ou dans les synagogues, mais que l'évangile s'annonce en plein vent de la culture moderne.

 

AMEN


 

 
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