AU FIL DES HOMELIES

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L'OUVERTURE AUX PAÏENS

Ac 7, 55-60; Mt 10, 17-22
St Etienne - (26 décembre 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rères et sœurs, la plupart du temps on dit que l'ouverture de l'évangile et le salut aux païens a été principalement l'œuvre de saint Paul. En cette année où nous fêtons le second millénaire de sa naissance, une date supposée, mais possible, effectivement on entend beaucoup de choses qui se disent sur le fait que Paul a ouvert lui-même la voie aux païens. Paul peut-être un peu par vanité apostolique, disait : Pierre a reçu l'évangile pour les juifs, et moi-même, j'ai reçu la tâche de l'évangile pour les païens.

       En fait, si on lit attentivement les Actes des apôtres, on pourrait s'apercevoir que l'ouverture aux païens a été sérieusement préparée précisément par des gens comme Étienne. En effet, Paris ne s'est pas fait en un jour, et même si l'ouverture de l'annonce du salut, de la mort et de la résurrection de Jésus en-dehors du monde juif s'est fait en peu d'années, une dizaine d'années en réalité, Étienne a été un jalon très important. C'est pour cela que nous, les chrétiens issus du paganisme nous devrions avoir une pensée toute particulière pour Étienne, et je vais vous dire pourquoi. 

       Étienne porte ce nom qui veut dire "couronné" et ce n'est pas du tout un nom juif. Dans le monde juif, il n'y a personne qui s'appelle en hébreu "couronné", cela n'existe pas. C'est vraiment un nom grec. Pourquoi ? sans doute parce qu'Étienne tout en étant probablement de famille juive faisait partie de ce qu'on appelait les hellénistes, c'est-à-dire des juifs qui vivaient dans le monde païen. Leur langue était le grec, on les appelait les hellénistes parce que c'étaient des juifs ayant toujours pratiquement vécu dans le monde grec, Éphèse, Athènes, Corinthe, un peu aussi dans les villes romaines, mais généralement parlant grec aussi dans les villes romaines et ces juifs pieux venaient soit pour des séjours, soit pour leur retraite, à Jérusalem. Il semble qu'Étienne ait été un peu jeune pour prendre sa retraite, il est quand même venu faire des stages à Jérusalem, et là, évidemment, il était comme de nombreux juifs parlant grec, il faisait partie de ces hommes qui avaient été éduqués selon la Torah, les préceptes de la Loi. 

       Au contact du monde païen, il s'était rendu compte de l'énorme difficulté qu'il y avait à vivre en plein monde païen, toutes les exigences de la Loi. Par conséquent, ils étaient quand même favorables à une interprétation pas trop rigoureuse de la Loi, et d'une certaine ouverture aux païens car, vivant dans le monde païen ils avaient des contacts avec ce monde païen dans lequel on ne pouvait appliquer tous les préceptes de la conduite des juifs. En même temps, ces juifs parlant grec en ayant des contacts avec des païens, se rendaient compte que beaucoup de païens avaient une véritable quête religieuse qui se tournait vers le judaïsme. Par conséquent ces milieux hellénistes étaient conscients que la foi qu'ils portaient le témoignage au Dieu unique et que c'était quelque chose qui touchait le cœur des gens avec lesquels ils vivaient dans les villes païennes. C'est pourquoi ces juifs eux-mêmes avaient à Jérusalem des synagogues, dites "des affranchis", mais il y avait aussi une synagogue des cyrénéens, des lybiens, de tous ces gens qui vivaient dans le monde païen et qui se retrouvaient par petits groupes parlant grec, dans différentes synagogues de Jérusalem, parce qu'ils avaient pris une certaine distance vis-à-vis du culte du temple, et eux-mêmes étaient comme ouverts à la perspective d'un judaïsme plus accueillant, porté sur les observances de la Loi, et plus intéressés par le message proprement central du judaïsme, qui était le monothéisme par rapport à la diversité des cultes et des théismes païens. 

       C'est donc dans ce milieu-là qu'il faut imaginer Étienne, peut-être pas un personnage qui prend sa retraite, mais un personnage qui vit quelques années à Jérusalem, peut-être au fond un peu comme Paul, venant s'instruire d'un certain nombre de choses de la loi et de la pratique juive et de la théologie juive de l'époque. Mais du coup, ces hellénistes avaient deux handicaps par rapport à la communauté de Jérusalem classique. La communauté de Jérusalem classique était centrée sur le temple, Luc nous signale plusieurs fois que les apôtres vont au temple à la prière du matin et à la prière du soir, ils gardaient donc une certaine structure assez proche du judaïsme classique de Jérusalem et la vie de la communauté chrétienne de Jérusalem, ils étaient assez centrés sur le temple. 

       La deuxième chose, c'est que ces hellénistes, comme Étienne, Philippe et les autres, les diacres, étaient parlant grec, ils n'étaient pas les seuls à parler le grec. Or, c'est très difficile de faire des offices bilingues, parce que ceux qui parlaient araméen priaient en araméen, et ceux qui parlaient grec priaient en grec ! Par conséquent dans la première communauté chrétienne, il y avait des tensions liturgiques. Ce n'était pas le latin et le français, il n'y avait pas des substrats idéologiques derrière, mais les deux communautés ne pouvaient pas exactement vivre le même rythme de la prière et de la liturgie, et les hellénistes n'allaient pas au temple, ils ne parlaient pas et ne comprenaient pas l'araméen, c'est tout simple. Dans la constitution de cette première communauté de Jérusalem, on avait donc une aile un peu plus ouverte aux païens, certes aussi à d'autres interprétations de la Loi, ouvertes à la langue grecque, et de l'autre côté on avait le groupe classique autour des douze plus centrés sur l'araméen, la langue de Jérusalem et sur le temple. 

       C'est ce qui explique qu'il y a eu cette constitution des diacres pour servir les tables, en fait pour servir la communauté des hellénistes et que cette communauté ait paru un peu plus étrange que la communauté classique autour des douze disciples qui allaient régulièrement au temple. D'une certaine manière, la communauté des douze donnait des garanties, des gages d'orthodoxie en allant au temple. Les hellénistes en prêchant plus de distance vis-à-vis de la Loi, en s'intéressant à des grecs, étaient un peu plus sur la frange. Vous comprenez pourquoi que Paul qui était un disciple assez strict des pharisiens, la Loi, la Loi, toujours la Loi, ait eu dans le collimateur, non pas la communauté classique de Pierre mais la communauté des hellénistes avec Étienne et que ce soit lui qui gardait les vêtements au moment du martyre d'Étienne. Cela veut donc dire que Paul, presque contemporain d'Étienne avait compris que les hellénistes étaient beaucoup plus dangereux que la communauté classique autour de Pierre. Il a bien vu que cette communauté des hellénistes allait répandre une interprétation de la Loi beaucoup plus laxiste et bien plus dangereuse. C'est pour cela que Paul aura dès le début, le souci de pourchasser les communautés qui vivent à l'extérieur de Jérusalem, c'est le chemin de Damas. Tout cela est extrêmement cohérent. C'est le fait que Paul qui à la limite aurait toléré un christianisme des douze disciples classiques centré sur le temple, mais dès qu'on commençait à faire une certaine ouverture aux païens, cela lui paraissait dangereux. 

       Aujourd'hui, quand on fête Étienne, on fête les premiers mouvements, les premiers troubles dans la question de l'ouverture du christianisme à tous ceux qui désirent le salut. Le duo Étienne Paul, alors que Paul est persécuteur d'Étienne, est très intéressant pour comprendre ce qui s'est passé. Étienne posait déjà la question : peut-on annoncer l'évangile à des parlant grec et finalement peut-être aussi des païens parlant grec mais il n'a pas eu le temps de la faire. C'est Paul lui-même qui était le persécuteur de cette tendance qui a complètement été retourné et qui a compris que l'attitude qu'il avait pris vis-à-vis d'Étienne "me persécutes-tu", c'était l'attitude qu'il ne fallait pas prendre. Au contraire, lui qui venait d'un judaïsme plus strict a compris que la véritable source du salut ce n'était plus l'observance stricte de la Loi, mi c'était le fait de proclamer la mort et la résurrection de Jésus qui nous sauve. 

       Je crois que nous pouvons rendre grâces aujourd'hui pour cette figure d'Étienne, qui même s'il n'a pas exercé un ministère longtemps puisque les événements se sont passés très vite, la mort d'Étienne s'est passée sans doute trois ou quatre ans après la mort de Jésus, mais qui a quand même commencé à poser la question au sein de la communauté chrétienne qui aurait pu rester fermée sur elle-même, a posé la question de l'ouverture aux païens. Même s'il ne l'a pas résolue, il a posé les données pour qu'ensuite avec tout son génie, Paul puisse effectivement en faire la pratique, mais aussi expliquer à la communauté qui était très réticente que cette mission auprès des païens était valable. C'est de cela que nous sommes les bénéficiaires aujourd'hui. 

 

        AMEN 


 

 

 

 
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