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LE NOUVEAU TEMPLE, C'EST LA CHAIR DU CHRIST

Ac 7, 55-60; Mt 10, 17-22
St Etienne - (26 décembre 1983)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Monthermé : Saint Etienne
Fresque du XVI ème siècle 

A

u lendemain de la fête dans laquelle nous célébrions le mystère de la naissance du Fils de Dieu parmi les hommes, au moment où Il manifeste son humanité à tous les hommes qui le cherchaient, au lendemain de cette fête nous célébrons maintenant, d'une certaine manière la naissance de l'Église. Je sais bien ce que vous allez me dire : l'Église est née à la Pentecôte et elle est née du côté du Christ. Cependant, je crois que chez saint Luc, la naissance de l'Église ne se fait pas en un seul moment. L'Église est une réalité vivante qui se construit et d'une certaine manière le martyre d'Etienne est l'une des étapes majeures de cette naissance. Pourquoi ? Parce que c'est là que nous découvrons de façon tangible, à travers le signe même de la mort d'Etienne, que l'Église est vraiment le Temple de Dieu. 

En effet, le personnage d'Etienne, dans toute sa vie et surtout dans sa mort, est le signe de la naissance de l'Église comme Temple, et c'est ce sur quoi je voudrais que nous méditions pendant quelques instants. Vous savez que Etienne était un helléniste. Dans l'Église primitive, il y avait pour ainsi dire deux groupes. Il y avait le groupe qu'on appelait les hébreux et le groupe que l'on appelait les hellénistes. Pourquoi ? Parce que les hébreux étaient des gens qui avaient cru à la Parole du Seigneur, à la première prédication des apôtres, et qui étaient de souche araméenne. Ils parlaient une langue sémitique, c'étaient les gens du terroir. 

Mais il y eut très vite un autre groupe de gens qu'on appelait les hellénistes, non pas parce qu'ils étaient grecs, mais parce qu'ils étaient juifs parlant grec. Et ces gens-là, comme ils ne parlaient pas très facilement l'araméen ou les langues sémitiques utilisées par l'assemblée groupée autour des apôtres, ces gens-là ne formaient pas toujours une homogénéité parfaite avec les juifs d'origine. Cependant, il ne faudrait pas croire que c'était une sorte de gauche progressiste dans l'Église primitive qui se moquait pas mal des usages des juifs enracinés dans les traditions des Pères. En réalité, il semble même qu'ils étaient plus royalistes que le roi. Je m'explique. Les hellénistes avaient la plupart du temps vécu dans les autres régions du bassin méditerranéen de l'Empire romain, à Alexandrie, en Cilicie et en Asie Mineure, en Grèce, à Rome et qui, par une très grande dévotion pour la religion des Pères même s'ils ne savaient pas la langue des Pères, revenaient à un certain moment à Jérusalem pour y finir leurs jours ou pour y passer une bonne partie de leur vie dans la piété la plus stricte et la plus absolue. 

C'est sans doute pour cela qu'il y avait beaucoup de veuves parmi les hellénistes. Vous savez que l'institution des diacres se déclenche par le fait que les hellénistes se plaignaient qu'on ne s'occupait pas des veuves de la communauté. Or qui étaient ces veuves ? C'étaient sans doute des saintes femmes très pieuses qui, à la fin de leur vie, voulaient vivre à Jérusalem et elles avaient dû laisser une bonne partie de leur héritage ou de leur fortune dans leur pays d'origine. Elles étaient venues à Jérusalem et là, avec la mise en commun des biens, elles avaient apporté tout le petit capital qui leur restait et l'on comprend qu'à certains moments elles se trouvaient un petit peu négligées parce que dans la communauté chrétienne, c'étaient elles, d'une certaine manière, les plus pauvres. Elles avaient tout quitté dans leur pays et ensuite elles avaient donné à la communauté tout le peu d'argent qui leur restait pour finir leurs jours à Jérusalem. D'où les réclamations. C'est pour cela qu'on avait nommé des diacres, saint Etienne et les autres, qui s'occupaient des veuves et qui étaient des hellénistes, c'est-à-dire qu'ils parlaient la même langue que ces pauvres veuves qui étaient complètement perdues au milieu de cette communauté de Jérusalem. 

La plupart du temps on croit que, parce que ces hellénistes parlaient grec et avaient vécu longtemps à l'étranger, ils ne s'intéressaient pas du tout au Temple. Ils étaient venus à Jérusalem pour vivre là et pour célébrer le culte au Temple. Ils avaient leur synagogue pour prier tout le jour ensemble en grec, mais ils étaient venus à Jérusalem pour vivre sur la Terre Sainte et pour célébrer au Temple. C'est pourquoi il ne faut pas croire qu'Etienne, dans sa prédication, poussait à la destruction du Temple ou poussait à une religion qui se débarrasse du Temple. Le problème est plus subtil que cela. Etienne et les hellénistes, sans doute parce qu'ils étaient très attachés à la religion des Pères, voulaient savoir vraiment ce que signifiait le Temple. Et comme ils avaient vécu à l'étranger, ils en avaient une notion extrêmement profonde. Le Temple c'était vraiment la demeure de Dieu. Pour les juifs qui vivaient à Jérusalem. Le Temple ne faisait pas beaucoup plus de problèmes que pour nous les églises. C'était le lieu où habituellement on allait prier. Mais peut-être qu'à certains moments, dans leur cœur et dans leur sensibilité, s'était émoussé le sens véritable du Temple, le Temple comme lieu de la manifestation de la gloire de Dieu. 

Or c'est précisément cela qu'Etienne et les Hellénistes comprenaient si bien. Pour eux, certaines paroles du Christ sur la destruction du Temple, attiraient davantage leur méditation et leur réflexion. Qu'était donc le Temple ? Quelle était sa signification? Fallait-il continuer à le considérer comme cet édifice de pierre dans lequel Dieu s'était manifesté ? ou bien est-ce que le Christ n'était pas venu apporter quelque chose de nouveau sur le Temple ? Et c'est précisément cela que Etienne voulait faire comprendre. C'est cela qui était très mal vu par l'environnement juif, qu'il soit parlant araméen, qu'il soit parlant grec. Cette prédication d'Etienne et des hellénistes paraissait dangereuse parce que cette méditation sur le Temple paraissait si audacieuse qu'elle pouvait détruire une certaine compréhension un peu ronronnante, un peu habituelle du culte et de la religion rattachée au Temple. Pour Etienne, la réalité du Temple s'approfondit. Ce n'est plus simplement le lieu fixe dans lequel on vient, mais d'une certaine manière, par la chair du Christ, le Temple acquiert une certaine mobilité. Le Temple commence à devenir quelque chose qui envahit toute l'humanité. Ce n'est plus un ouvrage fait de main d'homme. C'est vraiment la chair que le Christ a prise et dans laquelle Il rassemble tous les hommes. Et à ce moment-là, il faut une véritable conversion du cœur Il fallait maintenant reconnaître la vérité du Temple. Le Temple, c'était la chair du Christ, c'était le Christ dans le cœur de chacun de ses fidèles. C'est pourquoi la mort d'Etienne se déroule autour des mêmes thèmes que la mort du Christ.  

Vous savez que le Christ a été inculpé pour deux motifs. Le premier, c'est qu'Il a parlé contre le Temple, et Etienne aussi a été inculpé parce qu'il parlait contre le Temple : "Cet homme profère des paroles contre ce saint Lieu et contre la Loi !" Voilà le motif pour lequel on a accusé Etienne. Donc on sentait que la conception qu'Etienne avait du Temple était quelque chose de dangereux et l'on voulait l'empêcher. Alors qu'en réalité, il était en parfaite fidélité avec les paroles de son Seigneur : "Détruisez ce Temple et en trois jours je le rebâtirai !" Le deuxième motif pour lequel le Christ a été inculpé et condamné, c'est la prophétie sur le Fils de l'Homme : "Vous verrez le Fils de l'Homme venant sur les nuées du ciel !" Ceci n'a pas fait partie du procès d'Etienne, mais de sa mort : "Je vois, dit-il le Fils de l'Homme debout à la droite du Père." De même que lorsque le Christ est mort, Il est mort pour créer un Temple nouveau, pour rassembler par sa mort, tous les enfants de Dieu dispersés et que, en mourant, Il s'est manifesté comme le Fils de l'Homme venant sur les nuées du ciel, c'est à ce moment-là qu'Il a construit l'Église, au moment même de sa mort, Il a rassemblé les hommes en un seul temple, le temple de son corps, et ce temple est désormais sur les nuées du ciel, c'est-à-dire qu'il est auprès de Dieu. Les fondations de ce temple sont dans le cœur même de Dieu. 

Lorsque Etienne meurt c'est exactement la même chose. Il dit la vérité du Temple : c'est la chair du Christ et tous les croyants, qu'ils soient hébreux ou hellénistes, sont la chair du Christ. Le Temple n'est même pas nouveau d'une certaine manière. C'est le même, mais seulement il a retrouvé, il a trouvé sa véritable identité et sa véritable force. C'est le Christ, c'est la chair du Christ qui est désormais le Temple. Etienne trouve la confirmation de la vérité de sa prédication, car au moment même où il entre dans la mort, il voit le Temple définitivement achevé, il voit le Fils de l'Homme, debout siégeant à la droite du Père, il voit le Temple nouveau, éternel et définitif qui est le Christ dans lequel il va être rassemblé. Désormais les pierres ne servent plus qu'à détruire la chair d'Etienne, mais le Temple nouveau, l'Église, dans la chair et dans le sang d'Etienne, trouve sa confirmation définitive. Désormais la Jérusalem céleste commence à descendre dans la chair du Christ, sur les nuées du Ciel et à venir à notre rencontre pour que nous y soyons tous rassemblés. 

 

AMEN