AU FIL DES HOMELIES

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QUI EST LE VERBE

1 Jn 1, 1-2,2 ; Jn 21, 20-24
St Jean - (27 décembre 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

D

ans cette fin de l'évangile de Jean que nous venons d'entendre, Pierre se retourne et in­terroge Jésus sur la fin de Jean. Jean est ap­pelé à "demeurer", à rester, ou à témoigner de celui qui a demeuré et qui va rester, et à travers ses paroles, il est celui qui dit cette habitation de Dieu parmi les hommes, comme lui-même a été habité par cette pré­sence. La tradition d'ailleurs rapporte que Jean a vécu de longues années, qu'il a même recueilli auprès de lui Marie, et je me plais à imaginer qu'il a fallu beau­coup d'années pour que cette expérience qu'il a faite de Jésus devienne quelques mots rares, quelques mots denses, quelques mots pleins, presqu'une seule parole : "Au commencement était le Verbe, et le Verbe était Dieu". C'est ce qu'il reprend également dans la pre­mière épître que nous avons entendu. C'est comme le vin, il a fallu que de longues années l'aident à décan­ter la multitude des paroles qu'il avait entendu, qu'il avait même proféré lui-même, qui étaient montées de son cœur, pour qu'une seule parole, "la" parole, celle qui dit tout et résume tout. Nous-mêmes, nous ne pourrions pas supporter qu'un mot nous résume, un mot ou une expression. Pour chacun d'entre nous, il faut plusieurs mots, une espèce de foisonnement, en encore ce foisonnement approcherait assez mal la broussaille que nous sommes, la complexité que nous croyons être. Pour Jésus, pour ce Fils, voilà un mot comme transparent, si transparent qu'il dit la densité même du mystère de Dieu, et qui ne dit rien. Il parle, nous entendons, et ce mot tombe en nous, féconde, et puis nous sommes là comme rejetés et obligés à une contemplation. Nous ne comprenons pas, mais nous sommes invités à l'intérieur.

Imaginez cet homme fougueux qui est Jean, fils de la colère, qui rencontre un autre homme, et qui avec son intelligence, l'écoute, l'accueille, le chahute pour en entendre l'essence, et il entend dans cet homme, dans cette chair, dans cet homme si proche d'eux partageant la vie de l'homme de son temps, dans ce point d'histoire, il entend le bruissement de l'origine. Il entend ce moment presque silencieux, lorsque le monde est sorti du chaos, du tohu-bohu, il entend quand la Parole, l'architecte met de l'ordre, agence, monte les écluses dans le ciel, arrête les océans, délimite la terre, et puis, le moment où fleurit la première image de Dieu, ce premier fruit du Verbe, un homme, ce qu'il y a de plus proche de l'image de Dieu, un homme et une femme. Jean qui fréquente ce Jésus, cet autre homme, entend ce chant de la création, il entend à la fois ce point d'histoire, Palestine, Jérusalem, les noces de Cana, Marie-Ma­deleine qui lui lave les pieds, il entend les nuits et les jours, il entend le sermon sur la montagne, il l'a vu transfiguré, et en même temps il entend et il voit comme sur l'écran intérieur de l'expérience qu'il a de Lui, il entend "qu'au commencement", c'était Lui, le Verbe.

Qu'est-ce que c'est que le Verbe ? Le Verbe, c'est la Parole que le Père se dit à Lui-même et qui devient personne. Le Verbe, le Logos, comme le di­sent les anciens, les philosophes de l'antiquité, le Lo­gos, cette Parole, ce "parler". Nous quand nous par­lons, nos paroles retombent, elles ne donnent pas naissance tout de suite à une personne, tandis que lorsque Dieu parle Il ne dit qu'un mot, Il dit : "Verbe", et ce Verbe devient personne et Il est la totalité de ce que Père a ouvert de Lui-même. Le Père n'a rien re­tenu, et ce "tout don", c'est Quelqu'un. Et ce Quel­qu'un va venir, Il va prendre chair. C'est inimaginable que ce "tout don" de Dieu, du Père qui ouvre son cœur puisse être contenu dans la chair humaine, et pourtant, c'était le cas. C'est cela que Jean a contem­plé, il a entendu Celui qui est source, Celui qui est fin, Celui en qui tout se résume, Celui vers qui tout s'écrit, l'histoire, la grande et les petites. Il a entendu le "commencement", le Principe. Il a fallu tant d'années, peut-être même la fréquentation de la mère de Jésus pour que dans le silence de leur propre contemplation mutuelle, à eux deux, il laisse tomber les mots inuti­les. Ces mots inutiles dont on pense nous, les hom­mes, qu'ils peuvent expliquer, et qui en fait, mala­droitement, obscurcissent la contemplation. Et puis, il a laissé mûrir à l'intérieur, pas simplement son intelli­gence, mais son cœur, sa fougue, et les mots sont tombés: "Au commencement, était le Verbe, et le Verbe était avec Dieu, et le Verbe était Dieu". Et le monde ne s'en est pas encore remis. S'il est une preuve de l'existence de Dieu, elle est dans ce texte qui a une réputation au-delà même des frontières de l'Église, prouve par lui-même qu'il y a une sorte de transparence qui flirte avec la densité la plus totale. On n'a jamais écrit quelque chose d'aussi puissant, lumineux, définitif, inexplicable et vrai.

Je pense qu'avec Jean, nous avons un accès comme il n'y a pas d'autre accès, à la Vérité. A la Vé­rité de ce Jésus de l'Histoire, Celui qui est venu et qui vient, et à Celui qui était, qui est la Source, l'Etre d'où tout s'écoule.

Nous n'avons pas tellement d'expérience hu­maine qui nous permette d'accéder si n'est celle que nous pouvons avoir lorsque nous aimons et que nous regardons un tableau, que nous sommes ravis dans une expérience artistique. Ce moment qui nous fait sortir de nous au sens propre du terme, exister, qui nous fait nous oublier et renoncer à ce regard que nous portons sur nous et qui souvent nous handicape, nous rend infirmes, cette expérience d'existence que nous avons pu avoir à certains moments, c'est exac­tement ce qui se passe sans arrêt entre le Père et le Fils, cette sortie du Père qui, ne retenant rien pour tout donner au Fils qui à son tour nous le donne : c'est la fluidité, l'intensité du torrent de la vie qui, partant du cœur du Père est passé par le cœur du Fils qui s'est ouvert (c'est ce que Jean dira), l'eau et le sang qui vont couler de son côté, pour comme un fleuve, irri­guer ces images desséchées et abîmées que nous sommes. Et les images que nous sommes au contact de cette eau et de ce sang, renaissent pour qu'à la fin, dans le principe, nous soyons ces milliards et ces mil­liards d'images de Dieu, reflétant chacun à notre ma­nière l'Unique Verbe de Dieu.

Frères et sœurs, que cet évangile de Jean nous ouvre, non pas les portes de la connaissance, mais les portes du mystère en ce que ce mystère se donne à voir à nous, souvent !

 

 

AMEN

 

 
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