AU FIL DES HOMELIES

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LA RELATION DU FILS AVEC LE PÈRE

1 Jn 1, 1-2,2 ; Jn 21, 20-24
St Jean - (27 décembre 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'évangile de saint Jean sort vraiment du lot de tous les témoignages de l'évangile. On peut dire qu'il fait un pas décisif dans l'approfondissement de la révélation de Jésus Fils de Dieu, Verbe de Dieu. En effet, si l'on regarde à grands traits comment Dieu s'est révélé dans l'Ancien Testament, surtout à l'époque de Jésus, on comprenait que cette révélation était essentiellement la Loi. Dieu ne cherchait pas tant à se faire connaître qu'à donner à son peuple une relation privilégiée par le biais de l'observance des principaux commandements du Décalogue et selon les traditions qui y avaient été ajoutées, un certain nombre de prescriptions rituelles, cultuelles, alimentaires, sociales, qui faisaient corps avec ce qu'on appelait la Loi.

Dans l'Ancien Testament, le lieu de la révélation, de la connaissance de Dieu, c'est l'acte par lequel j'obéis à ces commandements et j'accomplis ce qu'ils me demandent. Autant dire que cette connaissance n'est pas spécialement portée sur l'intimité. Le culte semble tout de même assez formel, les actes qu'il faut accomplir sont d'une haute tenue morale et pratiquement ils ont été finalement reconnus comme une sorte de morale universelle, mais ils ne donnent pas à l'homme qui y obéit et les pratique, la possibilité d'entrer dans le mystère et dans l'intimité de celui qui ordonne.

Si on lit les évangiles synoptiques, il y a évidemment un pas décisif qui est accompli. Mais il est tout de même curieux de constater que dans les évangiles synoptiques que la reconnaissance de Jésus comme Fils de Dieu n'affleure que quelque très rares fois. La plupart du temps, Jésus est interpellé comme rabbi, et il faut attendre la déclaration d'une solennité absolument remarquable, celle de la confession de Pierre à Césarée pour entendre la première fois proclamer qui est Jésus. Certes les disciples avaient évidemment une connaissance plus intime de la personne de Jésus, ils reconnaissaient la puissance de ses actes, l'autorité de sa parole comme le faisaient d'ailleurs les foules qui suivaient Jésus, comme le faisaient aussi les malades qui bénéficiaient de ses dons de guérison. Mais là encore tout se passe comme si dans la rédaction évangélique, Jésus était d'abord reconnu comme maître de sagesse, riche d'un enseignement et d'une espérance qui dépassait largement les attentes de l'époque. Un homme capable de faire du bien, si encore cela mérite d'être noté, dans le chapitre treizième des Actes, saint Paul qui explique : "Vous avez entendu parler d'un certain Jésus de Nazareth qui est passé parmi nous en faisant le bien". Ce qui est une caractéristique finalement assez sommaire de Jésus, et quand Paul veut dire ce qui dans les années quarante, signifie pour des juifs dans une synagogue à l'étranger qui est la personne de Jésus, il dit : un homme qui est passé parmi nous en faisant le bien.

C'est dire que si nous avions uniquement les évangiles synoptiques, nous croirions à Jésus Fils de Dieu, sur la foi de la confession de Pierre, mais d'une certaine manière, nous ne serions guère avancés. C'est sans doute l'audace absolument incroyable de l'évangile de Jean qui lui, réfléchissant au second degré sur sa propre expérience de disciple et sur l'expérience des autres disciples de la primitive Église, essaie de dire au fond, qu'est-ce que Dieu nous a révélé, et comment cela s'est-il passé ?

Quand on relit l'évangile de Jean à la lumière de cette question, on s'aperçoit effectivement qu'on passe à un autre plan. Ce n'est plus simplement la description de l'extérieur de ce que Jésus a fait, ce qu'on appelle habituellement le témoignage évangélique. Ici, nous sommes dans le mouvement même d'un disciple qui a réfléchi, découvre ce qu'en réalité il a été appelé à connaître et que lui-même de son propre aveu n'avait pas encore reconnu parce que l'Esprit n'avait pas encore été donné. Et là, on passe au niveau d'une relation personnelle. Cette relation n'est plus d'abord, même si cela n'exclut pas, orientée sur le fait d'accomplir les commandements. Jean reprendra essentiellement le commandement du Seigneur : "Je vous donne un commandement nouveau, aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés" en prenant bien soin de dire qu'il est nouveau précisément parce que c'est le Christ qui le donne, ce que n'avaient pas fait les synoptiques. Mais surtout, il va expliquer pourquoi nous pouvons entrer personnellement en relation de connaissance avec le mystère du Verbe de Dieu, et avec le mystère de Dieu. C'est la place du Prologue que nous entendions il y a deux jours. Ce Prologue, qu'est-ce que c'est ? Quand Dieu a voulu se révéler, Il n'est pas passé par un intermédiaire, c'est son Verbe même et sa Parole personnelle qui nous l'a révélé.

On explique ici que la révélation de Dieu relève de l'intention explicite de Dieu de se dire soi-même aux hommes. Et Jean pour ainsi dire, est le premier grand théologien de l'Incarnation vue du côté de Dieu, c'est-à-dire l'intention qu'a Dieu de se faire connaître par le moyen paradoxal du Verbe qui s'est fait chair. Jean est le premier qui arrive à expliciter que si nous pouvons connaître Dieu, c'est parce que Dieu a l'intention de se faire connaître, non pas d'imposer aux hommes des prescriptions légales, non pas simplement de dire aux hommes faites comme ci et faites comme ça ! de se dévoiler à travers un certain nombre d'actes pourrait peut-être laisser penser que ce prophète est plus extraordinaire que les autres, directement lui-même, Dieu nous a parlé non seulement par les prophètes, mais par ce Fils lui-même qui est sa propre Parole.

Dès lors, la réponse est elle aussi conditionnée par cette intention divine : désormais le disciple c'est celui qui aime et connaît Dieu et qui, comme on vient de le lire dans l'épître, explique que quand on passe du toucher, du voir, et de l'entendre, tels qu'ils ont été manifestés dans l'humanité de Jésus, on passe au Verbe de vie. Chez Jean ce n'est pas simplement de voir ce qu'a fait Jésus, mais ce qu'on voit c'est à travers les choses qu'on a vu, le Verbe de vie. Par le voir, par le toucher, organes qui habituellement servent à connaître le monde autour de nous, dans nos relations habituelles personnelles familiales, sociales, désormais, cela fait entrer pleinement dans le mystère même de la relation avec Dieu. C'est évidemment saint Jean le premier qui l'a formulé de cette façon-là. Personnellement, je pense que c'est ce que veut dire ce petit détail : celui qui reposait sa tête sur le sein de Jésus, sur la poitrine de Jésus, cela veut dire : celui qui avait compris comment toute la réalité même corporelle de sa condition humaine lui donnait accès au mystère même de l'intention de salut de Dieu tel que Jésus, le Fils, le Verbe venait l'accomplir.

Frères et sœurs, ce n'est pas étonnant que cet évangile-là ait paru plus extraordinaire que les autres. En fait, c'est une sorte de réflexion au second degré sur ce qu'est la Bonne Nouvelle. La Bonne Nouvelle, ce n'est pas simplement raconter ce que Jésus a fait, c'est déjà bien, mais la Bonne Nouvelle, c'est de comprendre ce qui s'est passé quand Dieu a fait cela. Du coup, on comprend comment toute la structure de l'évangile de saint Jean est bâtie. Sans cesse on repart de ce que les yeux ont vu, de ce que les mains ont touché, de ce que les oreilles ont entendu, mais tout à coup, à travers la pédagogie de Jésus, à travers le Logos, à travers le Verbe on rentre dans l'intimité de Jésus et de sa relation au Père. Vous pouvez relire tout l'évangile de saint Jean, c'est toujours le même mouvement. On repart d'un miracle, on repart d'une rencontre, la samaritaine, l'aveugle-né, et on arrive chaque fois à la relation de Jésus à son Père. Evidemment c'est pour cela qu'on considérait l'évangile de saint Jean, et je me souviens d'un vieux professeur d'exégèse qui disait : si on avait perdu toute la Bible mais qu'on ait gardé simplement le Prologue de saint Jean, on pourrait être vraiment chrétien. Je crois qu'il avait raison.

 

 

AMEN

 

 
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