AU FIL DES HOMELIES

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 LE JEU DES QUATRE FAMILLES

1 S 1, 20-22 + 24-28 ; 1 Jn 3, 1-2 +21-24 ; Lc 2, 41-52
Dimanche de la Sainte Famille – année C (27 décembre 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Frères et sœurs, je sais que vous êtes venus aujourd’hui pour fêter la Sainte Famille et que vous avez des idées très précises sur ce problème. Il faut avoir un certain nombre de points de référence, j’en conviens, mais je dois vous dire que si on entend  le passage de l’Évangile d’aujourd’hui dans ses diverses résonances, il est nécessaire de reconnaître que ce n’est pas le dimanche de la Sainte Famille  mais le dimanche des quatre familles. Car notre tendance spontanée c’est de tout cristalliser autour de la famille nucléaire, ce modèle avec ses vertus familiales, et tout ce que l’on a coutume d’en dire … Mais en fait, cet évangile nous montre l’interaction d’au moins quatre familles et que c’est précisément en vertu de son appartenance à ces quatre familles que Jésus est effectivement le Messie, le Fils de Dieu, le Sauveur.

 Commençons par la première qui nous semble aller de soi : pas de souci, c’est « la » famille. C’est la bonne famille juive avec la mère juive qui veille au comportement de son fils et avec le père qui est là et qui ne dit quelque chose que lorsque la mère a déjà parlé. C’est la famille là nous la connaissons tous, la famille nucléaire, le père, la mère avec le ou les enfants. Il est intéressant de noter que dans cette famille il y a déjà une tension assez remarquable car l’évangile commence en disant. « Ses parents l’amenèrent à Jérusalem… ». Que représente cette famille sinon d’abord le souci d’inviter l’enfant à comprendre, connaître et adhérer ce préadolescent aux valeurs de la tradition israélite qui consiste notamment à participer au pèlerinage. Donc, la famille a comme but de faire que Jésus devienne un bon juif selon l’époque et la tradition. Que fait Jésus dans ce récit ? Il semble bien qu’il n’ait pas vraiment enviée de rentrer dans le moule. Inutile de vous faire un schéma : tous les parents ont connu cela ; au moment où vous êtes persuadés que vous allez enfin donner à votre enfant, qui n’est plus un bébé, mais déjà un vis-à-vis avec qui on peut dialoguer et discuter, à ce moment précis où vous considérez qu’il faut lui transmettre les valeurs les plus importantes et les plus fondamentales, il vous dit insolemment : « Écoute papa, maintenant, tu me lâches les baskets ! ».

 La première famille n’est pas si facile à vivre que cela. Le schéma de base est celui de l’autorité : « Tu feras comme papa et tu seras charpentier ». (notez d’ailleurs que dans le cas de Jésus, ça n’a pas vraiment marché,  car il n’a pas repris le métier de on père). C’est la même chose pour Jean-Baptiste : normalement il aurait dû être prêtre comme son père, puisqu’il était fils unique. Mais Jean-Baptiste et Jésus ont tous deux rompu avec la tradition familiale …

 Nous rencontrons dans les familles des enfants assez désobéissants : ça fait partie de la vie et la famille n’est pas toujours ce paradis d’amour tel qu’on l’imagine. Ce n’est pas : « Fais comme ça puisqu’on te l’a dit ! ». À la rigueur, ça marche les cinq premières années (et encore, je ne parle pas de l’âge du « non ! ». De nos jours, ça marche d’ailleurs de moins en moins bien et la révolte arrive de plus en plus tôt et de plus en plus forte. Pour nous consoler, rappelons-nous qu’à travers l’épisode la vie du jeune Jésus, le problème ne date pas d’aujourd’hui. Si vous commencez à avoir des scènes de résistance avec vos jeunes adolescents ou adolescentes relisez l’évangile de l’enfant Jésus au Temple, ça vous remontera le moral. Voilà pour la première famille.

 Il y a dans ce récit une deuxième famille, dont on ne parle jamais : c’est la famille que Jésus trouve lorsqu’il a « lâché » ses parents. C’est la famille du peuple de Dieu qui est monté à Jérusalem. On appellerait çà aujourd’hui la « société civile ». C’est la famille de tous les braves gens qui sont autour de lui et vous remarquerez que si les parents sont morts d’angoisse, Jésus, lui, n’en manifeste aucune et trouve spontanément sa place (c’est d’ailleurs à mon avis, la preuve que son « éducation » avait été parfaitement réussie). Il est largué tout seul dans cet immense monument, dans le brouhaha et la cohue des juifs qui se pressent de partout dans les parvis, dans l’agitation des groupes de pèlerins et il s’y trouve apparemment très bien pendant trois jours quand même. On ne sait pas s’il a fait la manche pour s’acheter des sandwiches casher mais il s’y est trouvé tout à fait à l’aise. C’est vraiment sa seconde famille : pour que Jésus progresse dans son enracinement humain parmi le peuple, il a fallu qu’il passe par cette seconde famille, comme nous tous qui sommes passés par une seconde famille de ce type. On ne s’en rend pas toujours compte : cette famille ne doit pas se réduire à l’Éducation Nationale, mais c’est toute la société telle qu’elle va, avec les amis, les voisins, la vie associative, le milieu scolaire et les rencontres improvisées. Petit à petit, à partir de l’adolescence, nous passons tous par cette porte de la seconde famille. Pour Jésus, sa seconde famille c’est essentiellement ce bon peuple juif qui ne devait pas toujours être à cheval sur les principes et les règles de pureté rituelle déclinées à l’infini par les pharisiens et les légistes de service pour observer la Loi dans ses moindres détails. Il se trouve là et il s’y trouve bien. Il n’a pas peur et ce n’est pas comme au super marché lorsque le micro annonce : « Le jeune Jésus âgé de douze ans ne retrouve pas ses parents, prière de venir le rechercher à l’accueil ! » En fait, j’interpréterais plutôt cette situation à la lumière d’une magnifique parole du livre des Proverbes : « La Sagesse est comme un enfant qui se réjouit parmi les hommes et prend ses délices au milieu d’eux ». On pense qu’il a désobéi : c’est possible, il a pris son autonomie, mais en même temps c’est merveilleux car il a trouvé sa place, son “assiette” dans cette société du bon peuple en fête à l’occasion de ce pèlerinage à Jérusalem pour la fête.

 Il y a une troisième famille que, la plupart du temps, on oublie de considérer comme une famille. Où retrouve ? Au milieu des docteurs de la Loi et là vous remarquerez, c’est quand même extraordinaire « Il les écoutait et il les interrogeait. Çà, j’allais dire, c’est la classe. C’est bien connu, les jeunes de douze quatorze ans, ils n’écoutent pas beaucoup et ils n’interrogent pas beaucoup car ils considèrent que ce qu’on va leur raconter c’est ce que racontent les vieux. Mais là, c’est le contraire « Il les écoutait et les interrogeait ». Il est dans le cœur même de la réflexion d’Israël. Alors je ne sais pas quel équivalent moderne trouver pour cette assemblée de docteurs sous le portique de Jérusalem. Est-ce que c’est la conférence épiscopale réunie à Lourdes, est-ce que c’est une réunion du conseil des ministres ? Chez les juifs les deux choses n’étaient pas parfaitement distinguées et distinguables. Mais en tout cas, il se trouve devant la crème spirituelle et intellectuelle de son peuple et là il discute avec eux et il les écoute. Ça c’est quand même magnifique. Il les stupéfait par la sagesse de ses réponses mais il ne s’immisce pas dans la discussion en disant «Écoutez, vous n’y comprenez rien, je vais vous expliquer». Il est là et il est au cœur de la sagesse de l’Ancien Testament.

 Il est au cœur d’une famille de sages qui réfléchissent au second degré, au milieu de ceux qu’on appelles des docteurs en Israël. Vous remarquerez que saint Luc ne manifeste pas d’antijudaïsme. Il nous montre Jésus parfaitement heureux au milieu de ces docteurs de la Loi. Il faut attendre l’âge adulte et les premiers essais de prédication pour qu’il leur reproche de faire porter aux autres des fardeaux qu’eux-mêmes ne portent pas. La polémique viendra plus tard. Mais en ce moment, il est là, heureux au milieu des sages d’Israël, car ils représentent à ses yeux toute la tradition de Sagesse depuis Moïse avec la Torah répétée de bouche à oreille et méditée de cœur à cœur. Et  Jésus est parfaitement à l’aise dans cette assemblée. L’évangile souligne d’ailleurs l’attitude de Jésus : « il les écoutait et leur posait des questions », signe de cette attitude accueillante et bienveillante de Jésus qui veut se laisser instruire par la manière dont les sages de son peuple ont accueilli la Parole qu’il est lui-même. Et c’est dans un deuxième temps que lui-même en retour les étonne par la sagesse de ses propres réponses.

 Au moment des retrouvailles, Marie lui fait un léger reproche, qu’elle considère nécessaire et mérité, Jésus répond alors en faisant allusion à sa quatrième famille : « Ne fallait-il pas que je sois aux affaires de mon Père ? ». Quand il est au milieu des docteurs de la Loi, qu’il les écoute et qu’il les interroge, il est auprès de son Père. Et c’est une famille d’un autre ordre qui est révélée à ce moment là. Cette famille n’est rien d’autre que la communion des personnes trinitaires. Jésus n’explicite pas davantage ce qu’il est en train de faire et pourquoi il a échappé à sa « première » famille. La découverte de cette quatrième famille fera désormais l’objet premier du récit évangélique tel que nous le lisons aujourd’hui.

 Et voilà donc les quatre familles. La famille humaine dont il a énormément reçu l’enracinement dans la chair et la condition humaines, la famille du peuple de Dieu, la famille des savants et des sages et finalement la famille de la Trinité à laquelle il nous invitera à sa suite à participer par la grâce de se Pâque.

Et, personnellement, je trouve cet évangile particuliè­rement beau, car cet épisode se passe avec un brin de tension parce que toutes les mamans qui sont ici savent les angoisses qu’on éprouve quand on sent que son fils ou sa fille est en train d’échapper à sa vigilance ou de « faire des bêtises ». Mais cette tension n’empêche pas la profonde continuité du récit et la cohérence profonde entre les  quatre niveau de « vie familiale » : tout fait corps et s’enchaîne dans une progression continue.

Vous devinez l’importance que cette incartade prend pour nous aujourd’hui. Si on considère, que l’éducation doit être exclusivement assumée par la famille nucléaire (la « première famille ») qui l’assume, je dirais qu’on part « perdant » car nous le savons tous que ce qui a constitué notre identité adulte c’est l’intégration progressive de notre appartenance à ces quatre « familles ». Il faut passer par tous ces stades de l’appartenance humaine, l’appartenance charnelle à la famille, de l’appartenance à la société civile avec ses qualités et ses défauts, avec tout ce qui s’apprend, se découvre à notre intelligence et à notre cœur dans les lois, les coutumes et les traditions d’une société. Et puis ensuite, il faut essayer de structurer tout cela ce qui rend nécessaire la discussion avec les sages. Il y en a quelques uns encore à l’Université, plus beaucoup mais il y en a encore plus que l’on ne croit et qui ne font pas nécessairement le buzz sur internet. Et au milieu de tout cela, progressivement, on découvre notre appartenance à cette famille fondamentale et fondatrice de notre être, le Royaume de Dieu. Dieu est capable d’unifier notre personnalité à travers toutes ces étapes précédentes et de nous donner enfin notre vraie place dans le Royaume des cieux. Voilà donc un évangile qui est une belle manière à la fois de conclure cette année tragique et d’ouvrir la suivante. Essayons tous ensemble d’ap­partenir aux quatre familles. Amen.

 
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