AU FIL DES HOMELIES

MES YEUX ONT VU LE SALUT

Gn 15, 1-6 ; 21, 1-3; He 11, 8.11 ; 12.17-19 ; Lc 2, 22-40
Fête de la Sainte Famille – année B (31 décembre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela ? » Cette réflexion de la Vierge Marie me fait penser à ces mamans très vigilantes, très tendres, très attentives à leurs enfants, qui racontent : « Il m’a fait la scarlatine, il m’a fait la coqueluche… » Autrement dit, on se trouve apparemment dans le cocooning familial le plus classique, le plus rassurant et c’est peut-être pour cela que c’est un des évangiles qui a été choisi pour le dimanche de la Sainte Famille – ce n’est pas le seul mais on va lire l’autre au moment de la fête de la Présentation de Jésus au Temple, évitons donc de faire un doublon.

« Pourquoi nous as-tu fait cela ? » On est là devant une réaction assez stupéfiante, car à l’époque, douze ans, c’était vraiment largement dépassé : « Maman, papa, "lâchez-moi les baskets" ». On est déjà pratiquement sinon dans l’âge adulte, du moins dans celui de l’émancipation. Il n’y a pas si longtemps que cela, à douze ans, les jeunes gens faisaient leur communion solennelle, ce qui signifiait qu’ils allaient entrer dans la vie en apprentissage. Il a fallu tout notre système d’éducation nationale qui doit être beaucoup moins performant que l’on ne pense puisqu’il a fallu rallonger la scolarité de douze à quatorze puis de quatorze à seize, et bientôt à vingt-cinq et d’ici quelques temps sans doute avec le réchauffement climatique cela va durer jusqu’à cinquante ans et à ce moment-là on pourra trouver un boulot, d’ailleurs cela résout le problème du chômage, puisque l’on ne travaillera que dix ans.

Le style de ce récit est assez déconcertant : en effet, nul doute que lorsque le pape Léon XIII instaura la fête de la Sainte Famille, il avait bien vu la situation de la société européenne à la fin du XIXème siècle. C’était une société dont toute la structure familiale était en train d’être sérieusement mise en cause par tous les systèmes d’insertion sociale, par le travail, par l’enseignement, par la culture, par toutes les organisations étatiques, tout ce que nous voyons encore aujourd'hui et qui sera peut-être relayé par des institutions purement informatisées – là, il faut craindre le pire. Léon XIII, voyant tout cela, essaya de remobiliser en faveur de la vie de famille, et c’est l’époque où l’on représente cette Sainte Famille d’une façon extrêmement conventionnelle : Marie avec la quenouille assise tout près de l’établi de Joseph avec la varlope et le rabot, et Jésus qui va chercher la scie pour scier une poutre de charpente. C’est mignon comme tout, mais en réalité c’est une sorte de réhabilitation de la cellule familiale un peu ennuyeuse, et surtout qui ne correspond plus du tout à la vie en société.

En fait, l’exemple est mal choisi aujourd'hui puisqu’à douze ans Jésus remet ses parents en place. Je pense que cela ne se passerait pas de cette façon-là aujourd’hui. Par ailleurs, on ne peut pas dire que Jésus ait été le grand défenseur de la famille conventionnelle, parce que si on va chercher un peu plus loin dans l’évangile, au moment où Il commence sa prédication à Capharnaüm, que se passe-t-il ? La mère et les frères, c'est-à-dire la famille large de Jésus, viennent pour essayer de l’écouter et que disent-ils ? Il est fou – en grec, existotai veut dire « il est fou ».

La famille, pour Jésus, ne renvoie donc pas nécessairement au culte familial et à la dévotion des ancêtres. Quand dans un autre épisode, on dit à Jésus : « Ta mère et tes frères veulent te voir », Jésus répond d’une façon assez étonnante : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » On ne peut pas dire que ce soit d’une gentillesse extrême. À ce moment-là, Il élargit la question : « Celui qui fait la volonté de mon Père, celui-là m’est un père, une mère et un frère tout ensemble ». Il est donc assez difficile de défendre ou de promouvoir une conception chrétienne de la famille qui serait simplement le repli sur des positions préparées à l’avance. Il faut plutôt penser le christianisme, la foi chrétienne et la tradition chrétienne, comme une sorte de promotion de nouveaux modèles familiaux – pas n’importe quoi d’ailleurs –, qui ont petit à petit déstabilisé les vieilles structures de la famille fondées sur l’enfant légitime et le patrimoine. Prenons simplement un petit exemple qui peut faire réfléchir : tout au long de l’Ancien Régime, qui a défendu le mariage choisi par les parents ? C’est l’institution royale. Qui a défendu le mariage comme contrat libre entre les jeunes gens ? C’est l’Église. Il a fallu beaucoup lutter pour arriver à cela. Aujourd'hui, c’est une évidence, et tout le monde croit que c’est grâce à la promotion des féministes. Pas du tout, ce sont des siècles de travail, à la fois pastoral, juridique, faisant face à des pressions traditionnelles familiales assez classiques. C’est par ce long travail que l’Église a réussi à imposer que le mariage soit la rencontre libre de deux êtres libres. Ce n’est pas partout pareil, vous le savez bien. En disant « la Sainte Famille », la sainteté ne porte pas précisément sur la gentillesse et le bon ordre des choses, c’est plus compliqué que cela, et ce petit passage de l’évangile nous montre comment cela se passe.

Certes, je ne prétends pas que Jésus à douze ans ait été cet adolescent boutonneux qui s’assied au bout de la table, boude son assiette et répond à ses parents uniquement par des grognements. C’est moderne ; mais Jésus a dû en quelque sorte éduquer ses parents. C’est le modèle proposé, difficile à admettre, car lorsqu’on est parent, on a donné la vie, et puis on sait ce qu’il faut pour l’enfant et on a déjà conçu tout un avenir pour lui ; enfin on espère bien qu’il ou elle ramènera une jeune fille ou un jeune homme sympathique à la maison. Bref, tout est réglé. La providence parentale est une chose assez redoutable quand on y réfléchit.

Or d’une part, Jésus ce jour-là fait une fugue, Il leur échappe ; d’autre part, les parents ne sont pas si vigilants que cela, il leur faut une journée pour s’apercevoir qu’Il n’est pas là. Ils pensent qu’Il est dans la caravane. Ce n’est pas le modèle de la vigilance des parents qui se demandent si leur enfant les suit toujours. Mais il se joue la liberté humaine et la liberté du Fils de Dieu. C’est une sorte de conflit entre deux choses. Joseph et Marie, qui, selon la tradition – on y insiste, c’est une coutume, ils le font toutes les années – emmènent leur fils au Temple, accomplissent ainsi leur responsabilité de parents. Mais ensuite, Il fait ce qu’Il veut, n’acceptant pas nécessairement de suivre les horaires de ses parents, ni de repartir dans la caravane. S’ils sont repartis le lendemain, cela suppose qu’Il ait découché une nuit ; Il est probablement resté dans l’enceinte du Temple, mais en tout cas Il n’est pas resté dans le giron familial. À ce moment-là, c’est le conflit entre deux libertés. Les parents considèrent que leur responsabilité de parents est de dire à leur fils : « Voici ce qu’il faut », et le fils qui ne tombe pas dans la revendication adolescente : « Je fais ce que je veux ». Tout est là, Il ne dit pas : « J’ai douze ans, je fais ce que je veux, j’ai fait ma bar-mitsva, je suis dans les règles de la vie du jeune adulte dans le milieu juif ». Non, Il ne le dit pas, mais : « Je dois être aux affaires de mon Père ». Jésus indique ainsi un chemin de liberté que, semble-t-il, Marie et Joseph ne pouvaient pas exactement pressentir.

C’est cela le problème de la famille quand elle veut vivre le mystère de la vie chrétienne : accepter que chacun – parents, enfants, petits-enfants –, soit devant un choix, être aux affaires du Père, répondre le mieux possible à cet appel de rencontrer le mystère de Dieu et d’y trouver sa liberté.

Frères et sœurs, cela ne veut pas dire laisser faire n’importe quoi, je ne suis pas libertaire ni laxiste, mais cela veut dire quand même que ce que cet évangile nous montre, c’est qu’en Jésus – et c’est normal que ce soit en Lui que cela s’inaugure puisqu’Il vient inaugurer une humanité nouvelle – désormais la règle fondamentale de l’entrée dans l’existence humaine est d’être aux affaires du Père. Cela ne veut pas dire pour autant que Jésus va mener une vie mystique, indépendamment de ses parents. Au contraire, Il rentre à Nazareth et vit la vie de tous les jours. Mais là, il y a un stade, une ligne rouge qui a été marquée, « désormais, mon existence consiste à être aux affaires de mon Père ».

Frères et sœurs, si nous appliquons comme cela le sens même de la vie familiale et de la liberté chrétienne de chacun des membres de la famille, nous sommes très près de ce que Dieu veut pour nous. Non pas en nous configurant à d’innombrables modèles comme nous en proposent aujourd’hui tous les pédiatres, les psychologues etc. – ce sont toujours des conseils judicieux, on en prend, on en laisse – mais en trouvant la manière dont chacun doit être aux affaires de son Père. Chacun peut situer très tôt sa manière d’être pour Dieu et sa manière de vivre pour Dieu, et nous devons être les uns les autres, tous ensembles, au service de cette quête. Il n’y a pas d’autre mode pour vivre en famille que de préparer la grande famille de Dieu dans son Royaume.

 
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