AU FIL DES HOMELIES

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LA FAMILLE, LIEU DE CROISSANCE DU CHRETIEN

Si 3, 2-6.12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Dimanche de la Sainte Famille – année C – (30 décembre 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, pourquoi y a-t-il la fête de la Sainte Famille ? C’est une réflexion que l’on fait souvent. C’est une fête de la fin du XIXème siècle et au moment où l’on sent que l’ordre de la société commence à être ébranlé avec de nouvelles valeurs d’émancipation, de liberté, de "chacun fait ce qu’il veut, comme il veut, quand il veut", on s’est dit que la fête de la Sainte Famille servirait à contenir la fureur des flots, qu’au moins chez les catholiques on cultive les vertus familiales ! On se demande d’ailleurs lesquelles car elles ne sont pas précisées. Par conséquent, on pense que c’est encore une fête d’opportunité pour édifier le bon peuple chrétien et faire que tout le monde se tienne dans les normes et dans les clous de la vie familiale telle qu’on la concevait jusqu’à maintenant.

Si telle était la raison, il faut bien reconnaître que cela n’a pas bien réussi. On ne peut pas dire que c’est la fête de la Sainte Famille qui tient les gens tranquilles, bons pratiquants, bons croyants, bons donateurs au denier du culte… On a plutôt l’impression que c’est un peu l’effilochement de toutes les valeurs traditionnelles qui en prennent un coup de génération en génération.

Je voudrais vous proposer une interprétation de cette fête de la Sainte Famille beaucoup plus audacieuse et un peu prophétique. En effet, les chrétiens pensent généralement que lorsque Jésus est arrivé parmi nous (« Le Verbe s’est fait chair »), Il est arrivé un peu comme un extraterrestre, c'est-à-dire qu’Il avait tout pour Lui. Il avait la science, la sagesse, Il savait tout. Il n’avait pas besoin d’aller à l’école malgré la chanson, « en portant la croix dessus de son épaule ». On avait l’impression que Jésus était arrivé un peu comme Athéna sortie toute armée et casquée de la cuisse de Jupiter et qui ne devait rien à personne.

En réalité, ce n’est pas si simple. Dire « Il a pris chair parmi nous » signifie qu’Il a pris chair de la Vierge Marie. Pour ce qui est de son corps, on a considéré dès le début, et cela est absolument de foi, qu’Il a reçu sa condition humaine liée à un corps de l’humanité. C’est vrai qu’Il est à l’origine de son Incarnation, qu’Il s’est fait homme par décision personnelle, envoyé par le Père sous la grâce de l’Esprit Saint, mais Il a voulu entrer dans l’humanité comme chacun d’entre nous : chacun d’entre-nous a reçu un corps, une chair de ses parents.

Mais soyons attentifs : quand on dit que Dieu s’est fait homme ou que le Verbe s’est fait chair, deux expressions équivalentes, que veut-on dire ? On ne veut pas dire simplement que le Verbe éternel de Dieu a pris un corps et c’est tout. On veut dire qu’Il a pris la condition humaine. Il s’est fait homme comme nous avec tous les aléas, toute la progression d’une vie humaine. Or, où se développe la personnalité humaine de quelqu’un ? C’est dans et par la famille. Vous tournez le problème dans tous les sens : aucun homme dans le monde ne devient homme ou femme tout seul ou toute seule. La famille est à ce point importante parce qu’elle est le creuset incontournable, absolument nécessaire pour trouver toutes les qualités et toutes les capacités que nous pourrons déployer à l’âge adulte. Etre homme, c’est accepter – il n’y a pas à barguigner comme on dit à Lyon – que l’on devient homme par et dans le tissu familial, quel qu’il soit d’ailleurs. On ne devient homme que par là. C’est là qu’est l’humanité.

Si Dieu s’est fait homme, Il a accepté non seulement de recevoir un corps d’homme mais Il a voulu en même temps et inséparablement recevoir tout ce qui fait l’existence humaine. C'est-à-dire qu’Il a appris avec ses parents à tenir sa fourchette et sa cuillère, il a appris à moucher son nez et à dire bonjour à la dame. Pour arriver à la maturité adulte, Il est passé par tous les éléments constitutifs d’une éducation humaine. La plupart du temps, cela nous paraît choquant comme si Jésus à sa naissance avait dit à sa mère : « Je ne peux pas supporter le lait maternel, je veux directement passer au bifteck et aux frites salade ».

Non, précisément, Il a accepté de passer par tous les stades de l’existence et de la naissance en nous de cette humanité, qui est non seulement d’être chair et sang, mais aussi cette humanité qui consiste à devenir un membre de l’humanité avec tous les éléments qui nous socialisent, comme on dit aujourd’hui, éléments qui en réalité créent en nous la capacité de relation avec les autres êtres humains. On ne devient pas homme tout seul, on le devient toujours par d’autres hommes. Si Jésus a voulu s’ancrer, s’enraciner dans la condition humaine, Il a voulu aussi passer par là. La fête de la Sainte Famille veut dire que l’Incarnation n’est pas simplement le processus biologique qui a donné un corps à Jésus, c’est un processus biologique, affectif, culturel et social par lequel Jésus est vraiment passé. Peut-être qu’Il y est passé mieux que nous ! La Sainte Famille n’est pas cette espèce de famille un peu édifiante et larmoyante où on essayait simplement d’être pieux et gentil. C’est la Sainte Famille avec tous les aléas de la responsabilité de l’éducation d’un enfant, de sa croissance et du fait de le conduire jusqu’à l’âge adulte.

D’une certaine manière, l’évangile d’aujourd’hui nous explique qu’il s’est même passé ce qu’on appelle maintenant savamment la crise d’adolescence. L’intérêt de l’évangile que nous avons lu est qu’il marque une étape dans l’histoire de la vie de Jésus. Vous avez remarqué ce que dit la Vierge Marie quand elle le retrouve au temple : « Mon enfant pourquoi nous as-tu fait cela ? » Ce sont ces mères qui disent : « Il m’a fait la rougeole, il m’a fait la scarlatine ! » Comme si cela ne suffisait pas de la faire, il faudrait la faire comme une agression vis-à-vis de ses parents. « Pourquoi nous as-tu fait cela ? » La Vierge Marie lui dit carrément : « Tu vois tout ce qu’on a fait pour que tu deviennes petit à petit un grand garçon bien élevé et là tu casses les ponts brutalement ». Il ne prend ni la mobylette ni un studio mais c’est quand même un degré d’autonomie décisif dans l’histoire de la vie de Jésus. Marie est comme interloquée et se dit : « Au fond, que fait-il là ? » Elle interprète ce fait comme une forme de rupture dans le projet éducatif que son père Joseph et elle avaient sur l’enfant.

Cela veut dire beaucoup de choses. Premièrement, la constitution de la personnalité d’un homme, d’un enfant, d’un garçon, d’une fille, n’est pas simplement le fait d’avoir été engendré. Cela ne suffit pas pour définir le statut de l’homme. L’homme naît dans une condition charnelle avec tous les éléments qui dans le temps vont devenir nécessaires et c’est la grande différence entre nous et les animaux. Quand les animaux naissent, après quelques heures, ils ont tout leur logiciel gravé dans le cerveau, ils n’apprendront plus rien après. Ils savent déjà nager s’ils sont des poissons, voler s’ils sont des oiseaux ou gambader s’ils sont des quadrupèdes. Ils naissent avec tout le logiciel prévu. Tandis que nous, nous n’avons rien sur notre disque dur. Rien n’empêche de penser que Jésus de ce point de vue avait sans doute d’immenses capacités, mais qu’Il voulait passer par le creuset d’une vie familiale pour développer tout ce qu’Il portait en Lui de capacités. C’est ce que nous disons en affirmant que Dieu s’est fait homme : Il s’est humilié, Il s’est fait humble, Il s’est fait récepteur pour que sa personnalité humaine, les qualités humaines qu’il avait, se développent et qu’elles trouvent leur plénitude grâce à l’insertion dans une famille, dans un village, dans tous les éléments qui constituent notre propre vie.

Cette fête de la Sainte Famille est un très grand encouragement pour nous montrer la véritable profondeur de la responsabilité familiale. Si Marie et Joseph ont compris à ce point la responsabilité qu’ils avaient et qu’ils ont assumée jusqu’au bout, pour nous aussi la tâche d’amener l’épanouissement d’une personnalité à son maximum jusqu’à l’âge adulte est une responsabilité profondément humaine à laquelle le Christ, le Fils de Dieu Lui-même, a voulu se soumettre pour être vraiment l’un des nôtres. C’est quelque chose d’irremplaçable qui nous apprend que tout le projet d’éducation à la fois humain, culturel, spirituel et baptismal est un seul et même itinéraire. Dans les deux cas, nous ne visons pas autre chose que d’apprendre et de découvrir la plénitude de notre personnalité humaine à travers la conjugaison de la vie et de la responsabilité des parents, du service que les parents rendent à leurs enfants et d’autre part de la responsabilité que Dieu assume pour faire de chacun de nous ses enfants dans le Royaume de Dieu. « Heureux Seigneur les habitants de ta demeure ».

Frères et sœurs, voilà pourquoi le Royaume de Dieu, la vie chrétienne, ont été comparés à une vie de famille. C’est pour cela que Jean Paul II définissait la paroisse comme une « famille de familles ». Le mot "famille" ne désigne pas simplement le fait de maintenir les traditions (« Chez nous on a toujours fait comme ça »), il désigne la convergence des responsabilités que nous avons de faire émerger un enfant à sa véritable personnalité et Jésus a voulu passer par là.

Au moment où Albane va être baptisée, nous souhaitons qu’elle et tous ceux qui ont été baptisés dans l’année, tous ceux qui vont être baptisés durant cette année, découvrent à travers l’amour de leurs parents la grandeur et la beauté de l’éducation qui leur est consacrée et qu’ils découvrent eux aussi que leur véritable but est de découvrir à travers cet amour familial tout ce qui les constitue eux-mêmes dans la plénitude de l’amour de Dieu.

 
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