AU FIL DES HOMELIES

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LA SAINTE FAMILLE, UNE FAMILLE D'ABORD BIEN TERRESTRE

Si 3, 2-6 + 12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Dimanche de la Sainte Famille – année A (29 décembre 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Pour vous parler de la famille dans sa vision chrétienne, vous me permettrez d’utiliser une jolie histoire juive que j’ai apprise le soir de Noël. Il s’agit d’un bon juif pieux qui a bien tout observé, appelons-le Jacob Sarfati. Il vient à mourir, il monte au ciel et y rencontre Dieu, Adonaï. Les présentations et les salutations d’usage faites, Adonaï, Dieu le Père, en vient au sujet fondamental :

« Alors, Jacob, comment s’est passée ta vie ? »

 « Seigneur Dieu Adonaï, j’ai vraiment été un juif modèle, j’ai fait tout ce qui était demandé dans la Loi, j’ai mangé cacher, j’ai été très gentil avec ma femme, avec tous les voisins, je n’ai pas tué ni volé… »

Dieu lui dit : « Ça n’est pas mal mais est-ce que tout est allé si bien que cela ? »

« Il n’y a qu’un problème », dit Jacob, « c’est que mon fils aîné s’est converti au christianisme ».

« C’est vraiment triste », lui dit Dieu.

« Oui, c’est épouvantable, lui répond Jacob, j’aurais voulu qu’il continue dans la tradition. Qu’en pensez-vous ? »

Dieu lui dit alors : « Tu sais, il m’est arrivé la même chose ».

Jacob s’enhardit un peu : « Alors toi, qu’est-ce que tu as fait ? »

« Moi, j’ai fait un Nouveau Testament », lui répond Dieu.

Cette histoire n’est pas théologiquement cacher mais elle nous pose la question : quelle est la nouveauté du christianisme, celle de la conception de la famille telle qu’elle est inaugurée par la Sainte Famille ? En effet, on répète à l’envi que c’est la seule Sainte Famille mais je n’en suis pas très sûr car les familles sont toutes saintes même si elles ne sont pas toutes baptisées, elles sont toutes appelées, convoquées à la sainteté. Le fond même de la constitution de la famille est saint.

Qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce que nous entrons dans cette sorte de libéralisme échevelé où tout est permis, n’importe quoi et n’importe comment ? Non, c’est parce que toute famille est sainte dans sa racine même. Quelle est donc cette nouveauté qu’a apportée le Nouveau Testament ? Quelle révision Dieu avait-il faite du Testament ancien apporté avec Israël ? De fait, c’est une chose assez extraordinaire que je voudrais méditer quelques instants avec vous.

La famille est sainte et pas uniquement la famille chrétienne. Toute famille est sainte parce que l’expérience même de l’Incarnation du Christ, sa venue parmi les hommes, a changé la donne. Elle a bouleversé le sens même de l’orientation et de la structure de la famille. Il s’agit de toutes les familles et particulièrement de celle du passage que nous avons entendu de la tradition juive, celui de Ben Sirac le Sage, qui est un peu le défenseur de la famille bien cadrée. Quel est le moteur de la famille ? C’est tout simplement la survie. Le principe naturel de la famille, c’est qu’il faut durer, il faut tenir. Comme disait Madame Bonaparte mère : « Pourvu que cela dure ! » C’est l’économie fondamentale de la vie familiale. Jusqu’à présent, le modèle ancien a bien fonctionné et il va continuer sur ce mode ancien. C’est pourquoi, les valeurs classiques familiales sont conservatrices et ce n’est pas par étroitesse d’esprit. C’est le modèle de la survie, d’autant plus nécessaire que toutes ces valeurs classiques de la famille sont mises en cause aujourd’hui. Est-ce que ce modèle familial durera ? Nous avons donc tendance à revenir aux valeurs classiques, il y a du bon en elles…

Mais ce qui est typique, c’est que dans cette vision des choses, les valeurs et les structures de la vie familiale sont faites pour se prolonger. On ne dit plus maintenant : « Tu seras polytechnicien comme papa », car on sait bien que c’est très traumatisant et que cela se termine sur un divan. Mais on dit quand même : « Il faut que ton identité soit profondément marquée par l’esprit de notre famille ». Cela a conduit d’ailleurs aux difficultés que l’on sait : « Familles, je vous hais ». On voit bien à ce moment-là que la famille, c’est la structure même de la survie. C’est pour cela que dans ce monde-là et surtout dans le monde antique, le lien de filiation est constitutif au sens le plus radical du terme, à savoir que la personnalité et l’avenir de la personne dépendent de ce que je suis. Evelyne Sullerot disait qu’il y a une soixantaine d’années, l’identité des gens était derrière eux mais que maintenant la personnalité des gens est devant eux. Et là, il y a eu une bascule.

Simplement, ni l’une, ni l’autre ne résout les problèmes puisqu’on veut maintenir la structure et l’identité de génération en génération. Mais en réalité on sait très bien que l’effort est désespéré parce que chaque fois, cela se traduit par la mort individuelle de chaque membre de la famille. On est donc devant une des questions de l’existence humaine les plus profondes. La natalité, cela sert à durer et on fait tout pour que d’une génération à l’autre, cela se transmette le plus fidèlement possible. C’était cela le schéma profond.

Or, qu’est venue apporter l’Incarnation ? Elle n’est pas venue nier la structure familiale. La preuve, c’est que Dieu a voulu être inséré dans une structure familiale. Rien n’empêchait Jésus, mais c’est de la théologie-fiction, de naître ou de venir au monde à l’état adulte. Il n’a pas voulu tomber du ciel, adulte. Il a voulu bénéficier de la structure familiale dans laquelle Il a reçu tout ce que devaient lui transmettre ses parents de la culture et de l’éducation juive dans la tradition de l’identité juive.

Mais en même temps, qu’apporte-t-Il? Il dit que désormais tout ce qui constitue notre humanité au jour le jour, tout cela n’est plus dans une économie de survie mais dans une économie d’éternité. Au fond, c’est cela que Jésus nous apprend et nous apporte. Désormais, cette vie que nous avons reçue, vie très humaine, parfois trop humaine, doit être structurée et orientée vers la plénitude de la vie que Dieu veut nous donner en faisant que nous soyons des participants de la vie divine.

Cela suppose une transformation, non pas pour nier la nature, non pas pour empêcher que nous vivions avec les éléments qui conditionnent notre vie terrestre ici-bas sur terre, mais avec cette finalité qu’on ne pouvait pas imaginer auparavant : être des partenaires de Dieu. A partir de ce moment-là, Jésus suggère que désormais nous continuons à vivre la vie telle qu’elle se présente tous les jours, sans rejeter le fait d’être un homme, une femme, un père, une mère. Le projet de Dieu est que nous soyons ses partenaires et que la visée ultime de notre être, de notre personnalité, est que nous soyons son enfant, son fils. C’est pour cela que le christianisme a repris cette titulature de Père et Fils pour expliquer notre relation avec Dieu. Si Dieu s’est manifesté en Jésus-Christ comme notre Père, c’est pour dire que ce courant de vie naturelle dont tout le monde est bénéficiaire, c’est aussi le point de départ dont on ne peut pas se passer. Dieu n’est pas venu supprimer la nature humaine mais c’est le point de départ à travers l’expérience humaine d’aller à la rencontre de Dieu dans le Royaume de Dieu.

Le mouvement de bascule dont parlait Evelyne Sullerot vient du christianisme. Ce sont les chrétiens qui ont dit un jour que le but même de l’existence, c’est d’exister pour Dieu. A ce moment-là, par la vie familiale, à travers l’existence de chacun d’entre-nous – pour peu que nous ayons reçu la tradition de la foi et la grâce du baptême – et sans rien renier de ce qui constitue la beauté et la grandeur du don de la vie humaine, l’humanité a soudainement découvert sa véritable finalité : si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur et si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur.

Le "pour" devient l’orientation nouvelle, c’est cela le Nouveau Testament ; c’est la destinée de l’homme, orienté, construit, recevant les moyens de la grâce, pour être tout entier à Dieu. C’est cela la fête de la Sainte Famille. Ce n’est pas cette espèce de fête ambigüe dans laquelle on exalte le bon comportement de la famille bourgeoise de la fin du XIXe siècle. C’est véritablement le fait de découvrir que la réalité de la vie familiale, c’est l’orientation, la construction de notre être, tout en étant totalement lié aux circonstances présentes de notre vie humaine. Et c’est cette vie humaine qui devient le terreau même du déploiement de notre destinée de grâce pour vivre pour le Royaume.

J’ai commencé par une blague juive et je termine avec une philosophe juive, Hannah Arendt ; elle a dit d’une façon radicale la transformation de la famille humaine. Elle n’était ni croyante, ni sioniste mais philosophe, ce qui n’est déjà pas mal. Voilà ce qu’elle écrit :

« Cette immortalité chrétienne conférée à la personne, qui en son unicité commence sa vie en naissant sur terre, n’a pas eu seulement pour résultat l’intensification très évidente de l’intérêt pour l’autre monde, elle a aussi énormément accru l’importance de la vie sur terre ».

Le génie du christianisme, c’est d’avoir lié en la personne du Christ, le ciel et la terre. S’il fallait lier le ciel et la terre, Il ne pouvait rien mépriser de la réalité de la terre ni de notre vie terrestre. Mais il fallait qu’Il noue notre propre vie terrestre à la vie céleste qu’Il venait nous apporter. Le christianisme a toujours affirmé que la vie, bien que n’ayant plus de terme final, a un commencement bien défini. Le pire ennemi du christianisme, c’est le fait de croire que nous sommes des âmes éternelles qui se baladent entre ciel et terre et qui font de petits tours en haut et en bas. Nous sommes bel et bien engendrés ici-bas sur terre. Notre vie a un commencement de chair et de sang. Nous sommes Adam, fils de la terre et Dieu ne peut pas nier cela. C’est Lui qui l’a voulu. La vie sur terre n’est sans doute que la première étape, la plus difficile, de la vie éternelle, mais c’est une vie et sans cette vie qui s’achèvera dans la mort, il ne peut y avoir de vie éternelle.

C’est pour cela que c’est immédiatement dans la prolongation du mystère de Noël que nous fêtons aujourd’hui la Sainte Famille, non pas par un conformisme qui nous aiderait à durer sans arrêt et à maintenir les bonnes vieilles traditions. C’est plus compliqué que cela.

 
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