AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DE L'INCARNATION DE L'ÉGLISE 

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-18
Fête de la Sainte Famille – année A (31 décembre 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Image de l'Église

N

 

ous célébrons le mystère de l'Incarnation du Verbe de Dieu. En cet événement, ce qui était caché bien avant la fondation du monde, est manifesté aux hommes dans la chair d'un enfant. Nous le savons bien, lorsque nous disons : "Le Verbe s'est fait chair", nous proclamons deux réalités de la foi : d'abord l'existence éternelle du Verbe de Dieu, deuxième personne de la Trinité Sainte, puis l'intervention dans la chair humaine de ce Verbe de Dieu qui prend comme nom Jésus, signifiant sa mission, Dieu Lui-même venant sauver les hommes. Mais lorsque nous célébrons comme en ces jours l'Incarnation du Verbe, nous célébrons aussi une autre Incarnation, l'Incarnation de l'Église, non pas que l'Église existe comme une personne divine dans le mystère de la Trinité, mais nous célébrons la manifestation au monde de l'Église. Pourquoi ? Lorsque l'on parle du Christ, on ne peut pas ne pas parler de l'Église. Lorsque l'on regarde l'Époux, on ne peut pas ne pas regarder l'Épouse, lorsque l'on se tourne vers la Tête, on ne peut pas ne pas voir le corps. Ainsi quand nous célébrons l'Incarnation de l'Époux, la manifestation du Christ comme Tête, nous célébrons aussi son corps qui est l'Église, son Épouse qui est l'Église, les deux ne peuvent pas être dissocies ni séparés, car Dieu a uni, de toute éternité, dans le mystère de son amour et de son Dessein bienveillant, le Christ, Verbe fait chair, l'Église, chair du Christ. Dieu a lié d'un lien indissoluble l'Époux et l'Épouse.

Comment cela ? Je voudrais simplement méditer un instant avec vous ce que l'on pourrait appeler "la préexistence de l'Église". Nous croyons que l'Église a été fondée par le Christ au temps de sa vie terrestre. Et nous sommes habitués à traiter l'Église selon les circonstances matérielles du temps et de l'histoire, de la comprendre en fonction des influences qu'elle subit ou de celles qu'elle provoque, nous sommes conduits à comprendre l'Église, tout au moins à essayer, à travers la vie qui est la nôtre, vie mouvementée et difficile, une vie qui se fait et qui se défait. De temps en temps, lorsque nous avons un élan mystique un peu plus profond, nous nous disons : "l'Église est destinée à rassembler tous les hommes dans le Royaume, comme en une seule famille."

Mais nous ne pouvons pas nous suffire de ces constatations ou de ces réflexions car l'existence, et à plus forte raison la destinée, ne prennent leur sens véritable qu'en fonction de leur origine. C'est sur cette origine de l'Église que je veux m'arrêter un instant. Et je vais simplement m'appuyer sur les premiers versets de l'épître de saint Paul aux Éphésiens. Vous allez voir comme ils sont extrêmement éclairants, éblouissants de vérité, une vérité à côté de laquelle nous passons tout le temps et qui pourtant est la réalité la plus vraie, la plus profonde, la plus définitive parce qu'elle tient au cœur même de Dieu. Saint Paul, dans cette hymne du début de l'épître aux Ephésiens proclame : "Béni soit Dieu le Père de Notre Seigneur Jésus-Christ. Il nous a bénis par toutes sortes de bénédictions spirituelles, aux cieux dans le Christ, ainsi qu'Il nous a élus en Lui dès avant la fondation du monde pour être saints et immaculés en sa présence, dans l'amour, déterminant d'avance que nous serions pour Lui des fils adoptifs par Jésus le Christ".

Frères et sœurs, avant notre existence personnelle terrestre, avant l'apparition de l'Église dans la chair des apôtres et sous l'impulsion de l'Esprit Saint, nous existons bel et bien dans le cœur de Dieu. Nous avons été choisis, élus, nous avons été comblés de toutes sortes de bénédictions spirituelles, c'est-à-dire dans l'Esprit Saint. Nous avons été aimés dans le Christ, dans l'amour du Père pour son Verbe, pour être saints, immaculés dans sa présence, c'est-à-dire dans l'amour, et ceci dans un dessein qui devance toute création et toute existence. Voilà l'origine de l'Église, non pas tellement d'abord dans les circonstances de sa fondation, mais dans cette préexistence au cœur de Dieu, enveloppée dans cette profondeur d'un amour que nous ne pouvons pas mesurer, mais qui est pourtant la réalité fondamentale et primordiale de ce que nous sommes aujourd'hui.

Et j'aimerais dire, en évoquant le début de l'évangile de saint Jean : "Au commencement était l'Église. Et l'Église reposait dans le cœur de Dieu. Et l'Église habitait au sein de l'amour trinitaire. Et le monde a été créé pour l'Église, chaque homme qui vient en ce monde peut trouver dans l'Église la lumière de l'amour de Dieu." Nous sommes cette Église qui fut d'abord spirituelle, aimée, choyée à l'intérieur du cœur de Dieu, comme un enfant qui n'existe pas encore, mais qui est déjà présent dans le cœur des parents qui désirent le mettre au monde, comme signe visible de leur fécondité amoureuse et spirituelle. Ainsi nous avons été aimés de Dieu, conçus dans l'amour trinitaire pour que nous puissions apparaître au même temps que l'Incarnation du Christ et prolonger son œuvre de salut, cette manifestation de l'amour de Dieu pour tous les hommes. Depuis toute éternité, nous reposons dans le cœur de Dieu comme un enfant au plus profond de la chair de sa mère depuis toute éternité nous sommes vivifiés par l'Esprit Saint, depuis toute éternité Dieu savait que l'humanité prendrait le visage de l'Épouse bien-aimée C'est pourquoi il n'est pas étonnant que saint Jean, dans sa vision de l'Apocalypse, proclame : "Je vois la Cité Sainte descendre du ciel, d'auprès de Dieu, comme une fiancée parée pour son époux".

L'Église, ce n'est pas d'abord l'humanité qui monte seule vers Dieu, mais l'humanité qui monte vers Dieu parce que l'Église descend d'abord de Dieu. Elle est cette construction que Dieu a lentement ébauchée dans son cœur pour, un jour, la manifester dans la chair afin qu'elle devienne la demeure de tous les hommes. L'Église naît du ciel et vient du ciel, fondée non pas d'abord sur la terre, mais dans la réalité de la vie trinitaire, car là où est le Père, là où est le Fils, là où est l'Esprit, là est l'Église, car là, sont déjà rassemblés, dans le désir de Dieu, tout homme, toute femme, tout enfant, toute réalité qui devaient venir à l'existence dans l'ordre de la création.

Nous célébrons en ces jours la manifestation de l'Église. Voyez-vous, nous pensons souvent, et parfois à tort, que la vie et la foi chrétiennes viennent ajouter quelque chose à la réalité humaine, ajouter une dimension religieuse à ce qui ne serait que profane, une dimension éternelle à ce qui ne serait que temporel. Je crois que la réalité est beaucoup plus profonde que cela, il ne s'agit pas d'un ordre quantitatif, qui donnerait quelque chose en plus, il s'agit dans la foi chrétienne de révéler ce qui existe au fond des choses, de manifester ce qui est la fondation même des choses et de l'existence. Au fond, quand nous entrons dans la foi chrétienne, nous sommes plongés, baignés dans un bain révélateur.

A première vue, chacun de nous et l'humanité et l'histoire du monde sont comme un négatif, on ne voit que du noir, on n'arrive pas à trouver un sens ni un chemin de lumière a cette existence et à cette vie. Mais le Christ n'est pas venu ajouter, Il est venu nous plonger dans son mystère de vie trinitaire pour que ce que nous sommes en négatif apparaisse en positif. Et alors notre vie prend toute sa force de formes, de traits, de finesse, de couleurs, mais ce qui est sur le papier, qui se révèle de façon positive dans la lumière, était déjà inscrit dans les ténèbres et dans l'obscurité du négatif. On n'ajoute rien, on vient manifester ce qui est déjà présent, mais encore caché, au plus profond de cette réalité. L'Église, ce n'est pas quelque chose qui est ajouté à l'humanité, qui nous serait donné en plus. L'Église, c'est ce que nous sommes depuis toute éternité et qui nous révèle justement que nous sommes élus, aimés, choyés de Dieu depuis toujours et que notre destinée est d'être rassemblés comme une famille pour entrer et vivre dans le cœur trinitaire, source de notre origine.

Frères et sœurs, ceci, vous allez me dire, c'est très beau mais un peu abstrait. Qu'est ce que ça peut nous faire à nous que nous existions dans le cœur de Dieu, ça ne résout pas nos problèmes de vie courante. Le problème n'est pas là, car ce que je vous dis là, c'est bien plus réel, plus important et plus définitif que toute autre chose. Tous les événements de notre vie, toutes nos pauvres situations doivent trouver leur sens, leur fondation et la raison de leur conversion dans cette réalité-là, parce que c'est une réalité éternelle, donc bien plus réelle que toutes les réalités passagères. Il faut sans cesse, pour comprendre notre existence et la vivre selon le dessein de Dieu, retrouver l'origine de ce dessein de Dieu qui est dans son cœur, en l'existence éternelle de la vie trinitaire. Tout le reste, l'Incarnation du Fils, la vie de l'Église, la manifestation de la sainteté de Dieu dans notre propre cœur, tout cela est de l'ordre du rayonnement, de l'épiphanie de ce qui existe depuis toujours et fonde notre existence personnelle, familiale, sociale, et l'existence du monde tout entier.

En ce temps de Noël, puissions-nous retrouver ainsi profondément ce sens de notre existence sans lequel nous le savons bien, nous nous perdons, sans lequel nous n'arrivons pas à vivre ce que nous sommes, parce que nous oublions que nous sommes avant tout de Dieu et pour Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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