AU FIL DES HOMELIES

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NOS FAMILLES HUMAINES APPELÉES À LA SAINTETÉ

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Lc 2, 41-52
Fête de la Sainte Famille – année C (26 décembre 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

Il y avait eu l'annonce faite à Marie, la venue inattendue et bouleversante de Jésus, l'Emmanuel, dans le foyer de Marie et de Joseph. Il y avait eu l'inquiétude de Joseph et son sommeil tourmenté pacifié par la parole de l'ange: "Ne crains pas de prendre Marie comme épouse !" Il y avait eu ce voyage qui n'était pas du tourisme, mais un voyage administratif, vers Bethléem, au-delà des montagnes où naquit Jésus dans des circonstances qui ne sont pas celles de la maison où l'on vit quotidiennement. Il y avait eu, plus pénible encore et plus profond dans la douleur, cette fuite en Égypte, ce voyage d'émigrés et ces mois en terre étrangère, non seulement avec le souci de l'Enfant-Jésus, mais le cœur de Marie et de Joseph pleins de la peine et de la souffrance de ces parents dont les petits enfants avaient été tués à cause du leur. Et il y a aujourd'hui cette disparition de leur enfant de douze ans, dans la liberté et les va-et-vient d'un pèlerinage.

La sainte famille ce n'est pas une image d'Épinal. La sainteté de Dieu venu dans notre chair ne réduit pas les problèmes, les angoisses et les souffrances ; et cela durera encore longtemps, jusqu'à la mort de ce fils encore jeune, dans la trentaine d'années, et de plus crucifié. L'incarnation de Dieu vient investir les réalités humaines les plus proches de nous. La sainteté de Dieu vient vivre dans les épreuves de nos familles pour que, dans nos épreuves de famille, nous puissions à notre tour, vivre la sainteté de Dieu. La famille humaine, pas plus qu'une autre réalité, n'est parfaite, nous le savons bien. Les parents idéaux, tous les enfants sont d'accord pour dire que ce ne sont pas les leurs. Et les enfants dont les parents ont rêvé, tout simplement, ce n'est qu'un rêve.

Les Pères de l'Église aimaient à dire que la famille était une Église, une cellule d'Église, "une Église domestique". Pourquoi ? Parce que la famille chrétienne vit de la même force, de la même énergie que l'Église tout entière. Elle s'abreuve à la même source, la source des sacrements, c'est-à-dire du don visible et fécond de Dieu à notre vie humain à notre monde, à nos péchés, à nos maladies, à nos morts. La famille, votre famille, est pour vous, en tant qu'époux, épouses ou enfants, le lieu premier et le lieu privilégié où vous avez à vivre le don que Dieu vous a fait de la foi, de l'espérance et de la charité. C'est là d'abord que Dieu vous appelle à vivre ce don avec ses joies et ses exigences. Je voudrais tout simplement mettre en relief quelques-uns des aspects que la famille chrétienne doit vivre aujourd'hui, Vous avez à vivre, à grandir dans la foi, à vous affermir dans l'espérance et à vous approfondir dans la charité de Dieu, là même où vous vous êtes engagés pour le temps et pour l'éternité, là même où vous êtes quotidiennement, dans votre vie conjugale et familiale.

Grandir dans la foi, c'est découvrir qu'à cause de votre mariage chrétien, de votre union sacramentelle, Dieu est présent au milieu de vous d'une façon réelle, d'une façon particulière parce qu'Il s'est engagé dans votre fidélité, dans votre indissolubilité, dans votre liberté, dans votre fécondité. Pensez-vous, de temps en temps, à cette présence particulière du Seigneur au milieu de votre couple, au cœur de votre famille, selon sa Parole : "Lorsque deux ou trois sont réunis en mon nom, je suis au milieu d'eux !" C'est vrai pour l'assemblée de l'Église universelle, mais combien aussi pour ces cellules d'Eglise que sont vos familles. Cette présence de Dieu, si proche de vous, incarnée dans votre vie de famille, il vous faut la découvrir dans le couple mais aussi la partager avec vos enfants, ces enfants que vous avez fait baptiser dans la foi de l'Église, ces enfants que vous avez à faire grandir dans cette même foi de l'Église qui est la foi en la présence continuelle, permanente et extrêmement proche de Dieu au milieu de tout ce que nous vivons, les choses les meilleures comme les pires. Nous disons souvent, et je crois trop facilement, que les jeunes perdent la foi, que les jeunes n'ont plus la foi. Mais avez-vous eu le souci de leur transmettre la foi ? Avez-vous eu le souci de les élever, non seulement avec le meilleur de ce que vous êtes et de ce qu'ils sont au plan humain, mais avec le meilleur de ce qu'est Dieu et de ce qu'Il veut nous donner, ce qu'il y a de bon en vous, ce qu'il y a de bon en eux et que Dieu a déposé en chacun de nous lors de sa création ? Je sais aussi toute l'ardeur avec laquelle des parents ont voulu partager leur foi avec leurs enfants et ceux-ci ont fait d'autres choix. Qu'ils sachent, ceux-là, que ce qu'ils ont semé, Dieu, un jour, le fera bien germer. Il est trop facile de dire aussi que quand ils seront grands, ils choisiront leur foi, que nous ne voulons pas les influencer en leur parlant trop de l'évangile ou des exigences de la vie chrétienne. Je suis d'accord avec vous à la condition que vous leur laissiez aussi choisir leur école ou leur collège. Grandir dans la foi pour que la Parole de Dieu s'incarne dans vos liens familiaux, pour que la Parole de Dieu soit partagée entre vous et aussi soit annoncée par vous.

Vous affermir dans l'espérance. L'espérance ce n'est pas quelque chose de diffus, on ne sait pas très bien quoi ni quand et comment cela va se réaliser. L'espérance chrétienne c'est croire que Dieu est Père de chacun de nous, qu'Il nous connaît par notre nom, qu'Il sait de quoi nous sommes façonnés, qu'Il sait ce dont nous avons besoin. Mais nous nous ne savons pas très bien vivre avec les autres, avec ce qu'ils ont de profond, d'enraciné au fond de leur vie et parfois de caché parce que notre regard sur eux est superficiel, car nous sommes habitués à vivre ensemble avec des qualités qui nous charment tout de suite et avec ces quelques défauts ou ces quelques humeurs qui nous hérissent. Mais Dieu ne vit pas comme cela. Dans vos difficultés, dans ces moments de votre vie familiale où vous êtes découragés, dans ces moments d'incompréhension, de lassitude, de désespérance, tournez votre regard et votre cœur vers le père de l'enfant prodigue qui sortait chaque matin pour scruter l'horizon parce qu'Il savait bien que le cœur de son enfant était habité par autre chose que par sa fantaisie ou sa révolte d'un jour, et que le fond de son cœur était habité par cette bonté qui allait, un jour, le remettre en marche vers le Père. Vivre avec l'espérance c'est vivre avec ce que les autres ont de meilleur parce que ce meilleur est don de Dieu et partage entre nous de la vie de Dieu.

Grandir dans la foi, s'approfondir dans l'espérance et aussi affermir notre charité, cette charité qui vient de Dieu, cet amour qui est aussi grand que le cœur de Dieu que l'on ne peut mesurer. L'humanité, Dieu la créa homme et femme en leur disant : "Croissez et multipliez-vous !" Que votre amour soit le signe visible de mon amour pour vous. Que vos enfants soient le débordement de mon amour, dans ce mouvement continuel de création. Et je voudrais souligner deux points qui me semblent importants au sujet de cet amour, de cette charité qu'en famille vous devez approfondir. Premièrement, si dans votre métier, dans vos engagements extérieurs, dans vos occupations de toutes sortes, votre famille, votre épouse, votre époux, vos enfants ne sont pas votre premier souci, il y a de grandes chances qu'ils deviennent très vite votre dernier souci, car alors vous aurez plus tendance à vivre à l'extérieur de cette cellule familiale, à courir après un salaire plus élevé, après une situation sociale plus brillante. Mais comme le disait Sirac le sage dans la première lecture, à ce moment-là "la ruine commencera dans votre maisonnée car vous n'y habiterez plus tout entier mais vous y serez simplement de passage pour manger ou vous reposer." Dans la société actuelle qui est extrêmement dispersante pour tout le monde, si votre premier souci, jour après jour, n'est pas la communion, l'unité de votre foyer, votre famille, très vite se désagrégera.

Et le deuxième point, tout aussi important, c'est la nécessité continuelle du pardon. La société non plus ne nous apprend pas à pardonner, peut-être d'ailleurs n'est-elle pas faite pour cela car elle, elle juge et elle punit. Le pardon est une chose difficile et une chose bien plus difficile que l'amour parce que le pardon va par-delà le don de l'amour et d'un amour blessé dont il faut retrouver la profondeur, dont il faut retrouver la communion, dont il faut retrouver l'unité pour le guérir. Si nous ne savons plus pardonner, même les choses les moins gra­ves, nous ne saurons plus nous aimer les uns les autres, nous ne pourrons plus rester ensemble. Et j'ai la conviction intérieure que je vous partage bien fraternellement que, si certaines de nos situations familiales, certaines de nos difficultés ne trouvent pas de solution, si nous nous enfonçons dans des incompréhensions, si notre communion n'est plus un partage ni un regard profond, c'est parce que, à un moment ou a un autre de notre vie, et peut-être dans un événement tout petit, nous n'avons pas su pardonner à l'autre, nous n'avons pas su le regarder au-delà de son péché ou ce son tort, ou alors c'est parce que nous avons porté notre intérêt au-delà de son visage et de son cœur, vers quelque chose d'extérieur qui nous tient a cœur individuellement.

La foi, l'espérance et la charité de l'Église tout entière, cette famille universelle du Christ, seront intenses et rayonnantes pour le monde d'aujourd'hui dans la mesure où la foi, l'espérance et la charité seront vraiment vécues en profondeur et avec gratuité dans chacune des cellules qui composent cette Église, cellules que sont vos familles dans les liens du sang, cellules que nos communautés ou nos fraternités dans le lien de l'Esprit. Je ne dis pas que tout cela est facile. Je dis que, lorsque nous sommes harassés, découragés, désespérés, lorsque nous avons l'impression ou la certitude que des situations humaines se détériorent ou sont irrémédiablement bloquées, laissons notre cœur se retourner et regarder vers le Père pour puiser en son cœur la force nécessaire pour aimer et pour pardonner.

 

AMEN
 
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