AU FIL DES HOMELIES

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LA SAINTE FAMILLE

Si 3, 2-6+12-14 ; Col 3, 12-21 ; Mt 2, 13-15+19-23
Fête de la Sainte Famille – année A (28 décembre 1980)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


L'atelier de Joseph

Pour nous, hommes de ce siècle, l'expression " la Sainte Famille" fait allusion à une ambiance, à un répertoire d'images qui nous ont été familières depuis l'enfance : une atmosphère très douce, un peu sucrée, sécurisante et très étouffée, un petit univers familial dans lequel il n'y a pas trop de problèmes, ou s'il y en a, on veille à ce qu'ils n'apparaissent pas. Cette "Sainte Famille" des images pieuses, dans laquelle la Vierge est assise dans un coin de l'atelier de Joseph où elle est très occupée à filer sa quenouille. De l'autre côté, Joseph travaille. Et l'Enfant Jésus est comme perdu dans ce petit univers. Ce qui devrait nous surprendre, ce n'est pas tant la mièvrerie qu'il peut y avoir dans cette imagerie que le fait que ces personnages semblent, chacun de leur côté, être abîmés dans une solitude et une incommunication radicales.

Chacun est là, mais on ne sait pas très bien s'ils sont présents l'un à l'autre. D'où peut-être, l'impression de malaise qui surgit de cette manière de représenter les choses : on dirait que ce qu'on a voulu exalter, c'est une sécurité et une paix, dans laquelle la personne même du Fils de Dieu apparaît comme "domestiquée"'intégrée à cet intérieur, on sent que Dieu ne dérange rien, ne trouble rien, comme si la réalité même de l'Incarnation avait été dominée, avait été neutralisée et rendue sans danger par cette réalité que nous appelons la "Famille".

C'est tout de même étrange, car lorsqu'on regarde tout ce qui nous est rapporté des récits de l'enfance du Seigneur c'est tout le contraire qui nous est présenté. D'abord cette naissance inattendue, dans un foyer qui allait se fonder de manière définitive. Joseph et Marie, tout en étant mariés, allaient habiter ensemble, et voici que la naissance de ce Fils vient, en quelque sorte, bouleverser profondément le projet de Marie d'abord, puis de Joseph, puis ensuite, c'est cette terrible réalité de plusieurs années d'instabilité : ils sont contraints de partir pour Bethléem,à 1'occasion d'un recensement, et puis cette succession d'épisodes qui font que la famille de Jésus, une famille d'immigrés est obligée de partir en Égypte pour pouvoir subsister. Et même saint Matthieu semble suggérer qu'au moment du retour, Joseph et Marie pensaient plus ou moins s'établir dans la ville de leurs pères, dans la ville de David, à Bethléem, et là encore, ils sont obligés de retourner à Nazareth parce que la vie de l'enfant est menacée. L'irruption de Dieu dans la famille humaine n'est pas, contrairement à ce que nous pourrions penser spontanément le gage d'une tranquillité et d'une sécurité sans faille, comme s'il n'y avait plus de problèmes. On dirait au contraire qu'à partir du moment où le Fils de l'Homme naît au cœur d'une famille humaine il apporte une inquiétude fondamentale : il bouleverse le statut de la famille humaine, il modifie de fond en comble ces projets que nous avons de nous enfermer dans la tranquillité et soumet la vie familiale à une véritable épreuve du feu.

Il est tout de même singulier que plus tard, dans sa prédication, Le Christ fera souvent référence au mystère et à la réalité de la famille humaine pour annoncer l'évangile mais ce ne sera jamais d'une manière absolument tranquille et paisible. Certes, Il prend toujours comme référence la famille humaine comme telle, parce qu'Il pense, et sans doute l'avait-Il appris Lui-même au sein de sa famille, que les relations dans la famille humaine (enfants et parents, et parents entre eux), tout ce tissu de relations d'amour et d'amitié profonde constituent précisément le lieu le plus favorable et le plus vrai pour annoncer le Royaume de Dieu. Ainsi, la réalité même de la famille est-elle valorisée de manière extrêmement positive. C'est l'image du père de famille qui marie ses enfants, fait un festin de noces et invite tous ses amis. C'est l'image d'un maître de maison qui a souci de ses biens et qui, contraint de partir, donne pleins pouvoirs à son intendant pour qu'il ait soin de chacun des membres de la maison. C'est l'image aussi de ce père de famille qui a deux fils et qui est tendresse et bonté pour eux quoiqu'il arrive. Bref, la réalité et le mystère de la famille apparaissent comme ce qui est le plus propre à exprimer le Royaume de Dieu, cette convivialité de Dieu avec les hommes.

Mais en même temps, et cela devrait nous faire réfléchir, la famille n'est jamais considérée par Jésus comme cette réalité neutre dans saveur et sans danger où tout va pour le mieux. Précisément, dans la famille il y a cet enfant prodigue, qui veut s'en aller "vivre sa vie" et qui dit à son père : "donne-moi la part d'héritage qui me revient", c'est le drame d'un enfant qui rompt avec la maison paternelle et qui veut arranger sa vie à sa manière. Et le retour de cet enfant, qui a compris que son véritable bonheur réside dans la communion d'amour avec sa famille, ce retour ne se passe pas sans difficulté puisque alors c'est le fils aîné qui fait sa crise de jalousie ! A un autre moment, lorsqu'on dit au Christ : "Ta mère et tes frères sont là qui veulent Te voir", le Christ répond avec une apparente dureté : "Mais qui sont ma mère et qui sont mes frères ? Ce sont tous ceux qui font la volonté de mon Père". Cette parole si belle et si profonde soit-elle est en réalité une parole qui n'était pas si facile à entendre.

Et lorsque Jésus, ayant prêché, entendra dans la foule, une personne proclamer : "Bienheureux les seins qui t'ont nourri et le ventre qui t'a porté", le Christ la reprendra en disant : "Bienheureux plutôt ceux qui entendent la Parole de Dieu et qui la gardent" ! Il y a là comme une interrogation portée au cœur même de l'amour que le Christ avait pour sa mère, pour montrer qu'à travers cet amour maternel, il y a quelque chose d'autre qui est en jeu. Frères et sœurs, on pourrait sans doute multiplier les exemples. Le Christ a toujours voulu à la fois magnifier cet idéal de la vie familiale et montrer que l'idéal de la vie familiale n'était pas d'abord une fin en soi, mais qu'il n'avait d'importance qu'à cause d'autre chose.

Et c'est cela sans doute qui constitue le cœur de l'enseignement de l'Église sur la famille. Certes, nous sommes sensibles aujourd'hui à la fragilité de la famille La situation actuelle, du point de vue social et économique, fait que la réalité même de la famille est remise en question, toujours menacée, toujours traversée par un assaut de forces obscures contre lesquelles nous la sentons, et nous nous sentons à certains moments démunis. On sait bien par exemple que l'irruption des mass-media a changé considérablement la situation de la pédagogie et de la responsabilité des parents vis-à-vis de l'éducation de leurs enfants. On sait bien qu'il y a toute une idéologie de l'émancipation qui empêche les enfants ou les jeunes de se situer dans leur famille dans un contexte de confiance et que les parents ont beaucoup de mal à transmettre ce qu'ils considèrent comme le plus valable et le plus profond de leur expérience de parents chrétiens, de leur foi et même de leur expérience humaine"tout court ". Tout cela est vrai, et c'est pourquoi l'Église a toujours défendu la réalité même de la vie familiale. Mais, il faut faire bien attention au discours que nous tenons. La famille est une réalité humaine, et comme pour toute réalité humaine, nous pouvons être portés à en faire une idole, nous pouvons, chrétiens ou non, être tentés d'en faire une valeur en soi, par rapport à laquelle d'autres réalités parfois plus importantes peuvent être mises, non pas à leur place exacte, mais être déformées ou déconsidérées.

Je crois qu'une des attitudes fondamentales de notre foi chrétienne, vis-à-vis du mystère de la famille, ce doit être précisément de vivre avec toute l'exigence qu'elle implique la réalité même de la vie familiale, selon le dessein de Dieu. Et quelle est-elle ? Si la vie familiale a tant de prix aux yeux du Christ, aux yeux de Dieu, et si la vie familiale a tant de prix à nos propres yeux, c'est parce qu'elle est l'image du projet de Dieu sur tous les hommes, c'est parce que Dieu Lui-même est venu parmi les hommes, pour que tous les hommes soient rassemblés en une seule famille. Et je dirais volontiers que la réalité de la Sainte Famille, ce n'est pas cette famille que constituent Joseph, Marie et Jésus, comme tels, mais c'est cette même famille, en tant qu'elle est la première cellule, le premier noyau de l'Église, le premier moment dans lequel le Christ, Dieu parmi les hommes, a commencé à fonder cette immense famille de l'Église du peuple de Dieu, convoqué par le Père pour être tous rassemblés dans son unique amour. Et pour nous, frères et sœurs, la difficulté de vivre le mystère de la famille chrétienne, c'est précisément de vivre cette réalité comme quelque chose qui ne nous appartient pas, mais qui est signe d'autre chose. Si la réalité de la famille est si précieuse et si sacrée c'est parce qu'elle est traversée par l'amour de Dieu c'est parce qu'elle est saisie par le mystère de la présence de Dieu au cœur de chacune de nos familles, et qu'aspirée et soulevée par cet amour de Dieu, elle est appelée à se dépasser elle-même et à signifier autre chose qu'elle-même : elle balbutie aujourd'hui l'avenir de la promesse de Dieu.

Voilà le mystère de la vie familiale et voilà la sainteté de la famille c'est accepter que la famille ne soit pas une possession privée que nous pourrions arranger selon nos goûts et nos caprices, si élevés soit-ils, mais c'est accepter que cette réalité profondément humaine des liens affectifs qui unissent les membres d'une famille, n'aient plus comme normes et comme critères, uniquement nos désirs humains, mais l'amour absolu et infini de Dieu. C'est pour cela que le Christ a dit cette parole apparemment choquante : "Je suis venu apporter un feu sur la terre, je suis venu dresser le fils contre son père, la fille contre sa mère". Cela ne veut pas dire que le Christ est venu détruire la famille, cela veut dire qu'à l'intérieur de cette réalité humaine si belle, le Christ vient introduire la réalité même de son Amour divin, et qu'alors nos désirs humains doivent obéir à une autre loi, à un autre appel, à une autre destinée, à une autre vocation.

Frères et sœurs, nous sommes au seuil d'une année nouvelle, il est de coutume d'échanger des vœux. Pour ma part je n'en ferai qu'un et je voudrais l'exprimer exprès de manière paradoxale. La plupart du temps, on se souhaite entre chrétiens que le Seigneur soit dans nos familles. Je veux vous souhaiter davantage : que votre famille soit dans le Seigneur. Que votre vie familiale ne soit pas, et c'est là toujours notre péché, une manière de récupérer Dieu à la mesure de nos désirs, mais qu'elle soit le geste par lequel, en simplicité de cœur, nous nous offrons les uns les autres à cette lumière et à cet amour de Dieu qui est venu parmi nous pour sanctifier la réalité de notre famille.

Que dans vos familles soit vécue en plénitude cette réalité du mystère de l'Église qui n'est pas un Dieu venu s'enfermer dans la réalité du monde, mais un Dieu qui vient faire éclater le cœur de chaque homme, la vie familiale de chaque famille et la vie du monde, pour l'épanouir et l'agrandir aux dimensions de son amour. Que le Seigneur soit dans votre famille pour que votre famille soit dans le Seigneur.

 

AMEN

 
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